Culture

Entretien avec Baxter Dury: «La France m’aime beaucoup et je le lui rends bien»

Sophie Rosemont, mis à jour le 20.10.2014 à 17 h 57

A l'occasion de son quatrième album, «It’s a Pleasure», nous avons soumis le chanteur londonien au jeu de notre interview tablette. L’occasion de parler de la France, de Notting Hill, de Jack Nicholson et de Kraftwerk.

Détail de la pochette de «It's A Pleasure» de Baxter Dury.

Détail de la pochette de «It's A Pleasure» de Baxter Dury.

On le retrouve de bon matin, peu de temps avant ses balances. Le soir-même, il joue au Silencio, le club souterrain designé par David Lynch. Il arrive en retard de quelques minutes et descend du taxi l’air encore endormi, sans veste alors qu’on avoisine les 12°, flanqué de sa petite amie et d’un grand sac plastique de supermarché. Le tout en restant chic.

Ne nous fions pas à son flegme britannique. Certes, il annonce sa fatigue au début de l’interview et l’on sait d’expérience que ses réponses sont volontairement courtes et incisives, mais il jouera le jeu avec sérieux, avec son accent cockney à couper au couteau et l’humour mordant qui le caractérise.

Bref, It’s A Pleasure partagé, tout comme son nouveau disque. Une fois encore, son art de la chanson mi-figue, mi-raisin fait mouche: les réminiscences rock y croisent une électro épurée, le tout au service d’une pop DIY mémorable. Tour d’horizon des éléments fondateurs de la vie et de la musique de Baxter Dury.


Le premier clip d’It’s A Pleasure. Il est assez drôle, n’est-ce pas? Ce que je préfère, c’est qu’il n’y ait aucune trame narrative. On voit juste des gens marcher rapidement. Ils ne viennent de nulle part et vont on ne sait où. Un peu comme moi lorsque j’aborde un nouvel album: je n’envisage rien, je ne me mets pas en tête de faire une musique comme ceci ou comme cela. Si j’avais un plan de bataille, je serais paralysé, d’autant plus qu’It’s A Pleasure parle beaucoup de moi.

Pour revenir sur le clip, on ne sait rien sur ces deux personnages, sur leur histoire. Il y a des indices, il suffit d’imaginer… On ne peut donc pas m’accuser d’immoralité, même si la vidéo incite à le faire! C’est un instant de vie, comme doit l’être toute chanson qui se respecte.


C’est l’un de mes films préférés, une de mes références ultimes. Jack Nicholson…! C’est un acteur brillant, capable de tout. Au même titre que ce film, qui traite du mal d’une manière inédite à l’époque. Michael Douglas a été très futé en le produisant.

Vol au-dessus d’un nid de coucou est adapté du livre du même nom, signé d’un écrivain issu de la beat generation, Ken Kesey. Selon lui, sa vision du monde avait changé grâce à sa consommation de drogues. Son écriture est très brute. Dans mes propres chansons, j’essaye également d’adopter une certaine forme de simplicité, d’être à la fois métaphorique et au plus près du réel.

À l’époque de Vol au dessus d’un nid de coucou, le marché du cinéma était plus sain car il n’était pas en compétition avec la télévision. D’où une vraie recherche créative, de l’audace. Ainsi sont nés des grands classiques, comme l’extraordinaire Orange mécanique ou Le Parrain, dans un tout autre genre. Ce sont des films où l’atmosphère compte autant que l’action, mais où le scénario n’est pas négligé pour autant. Peut-on encore en faire de cette trempe aujourd’hui?


J’habite à Notting Hill, à deux pas de l’endroit où a été prise la photo. J’y ai passé à peu près toute ma vie. Je connais les moindres recoins de ce quartier, ses habitants et les mythologies qui le nourrissent. Et tout le monde sait qui je suis! Heureusement que je voyage souvent dans le cadre de mon travail, sinon je pourrais passer ma vie entière enfermé dans cette bulle.

Cependant, tout a changé depuis mon enfance... Jadis, l’ambiance était bohème, décontractée, même si les touristes s’y sont toujours pressés et qu’on rêvait d’y attirer les businessmen. Mais au fil du temps, cet objectif s’est transformé en un idéal de moins en moins concret puisque des personnes pas très recommandables y ont élu domicile. Il y a des grappes d’apprentis terroristes qui y traînent. Il n’y a rien que je déteste plus au monde que cette idéologie viciée, inculquée sous le prisme de la violence.


Chapeau melon et bottes de cuir… J’aime la dégaine de ces personnages. Diana Rigg, quelle femme sublime! James Bond est assez cool lui aussi. C’est une période où l’Angleterre est devenue très à la mode, avant que le Swinging London ne tourne au vinaigre à cause des excès en tout genre. Et qu’on se mette au punk, auquel mon père a fortement contribué.


Oh, un mini-moi avec des vêtements de football! C’est fou: lorsque je regarde cette photographie, je crois voir mon fils.

Cette pochette d’album est une réussite… mais une réussite accidentelle. Etant très protecteur à mon égard, mon père n’a jamais vraiment voulu que je figure, de quelque façon que ce soit, sur son disque. Mais la photo fonctionnait tellement bien qu’il s’est rendu à l’évidence. Depuis mes débuts, on m’en a tellement parlé que, malgré ma mémoire régulièrement défaillante, j’ai du apprendre à cultiver ce souvenir. Cela étant, force est de reconnaître que c’est un événement marquant: j’avais 6 ans, et c’était ma première pochette d’album.


Je suis très anglais, mais la France m’aime beaucoup et je le lui rends bien. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi Happy Soup a eu autant de succès chez vous, même si j’ai échafaudé des théories fumeuses sur les origines gauloises de mon nom de famille.

Avec ma compagne Margaux, j’ai découvert la France, la Provence notamment, et ses petits villages. L’été dernier, j’ai joué dans un festival à Lourmarin, et c’était génial. Le site était magnifique, même le maire était là!

Certes, il y a ces clichés sur les Français, leur obsession pour les vins et les fromages… Votre pays a beau avoir un certain aspect trivial, les traditions y sont complexes, et c’est facile de virer conservateur ou réactionnaire. Paradoxalement, Paris est et a toujours été un refuge idéal pour les artistes en soif de liberté. En témoignent Oscar Wilde, John Coltrane ou Joséphine Baker.


Serge Gainsbourg était un dandy –ce terme anglais qu’adorent utiliser les Français! Certains ont comparé nos musiques. Pourquoi pas… Or, si moi je suis très british, lui était sacrément français. Plus précisément, c’était un Juif français d’origine de l’Est, d’une autre ère. D’ailleurs, je m’intéresse beaucoup à cette période sombre de votre histoire, l’Occupation… vous cachez beaucoup de choses, on en sait peu.

Bref, j’ai réalisé au fil des années à quel point Gainsbourg et mon père avaient en commun: tous deux ont vécu des vies tumultueuses, cruelles, parfois tragiques. Pourtant, ils faisaient preuve d’élégance en toute circonstance. J’aimerais être doué de la même classe, mais ce n’est pas prêt d’arriver, avec mes fringues de teenager!


Si on doit comparer ma musique à celle de Kraftwerk, ce serait dans la manière d’utiliser les machines, la batterie en particulier. It’s A Pleasure s’est inspiré de cette forme d’épure, de la respiration sonore que le groupe a initié et laissé derrière lui en guise d’héritage.

Cependant, ce n’est pas précisément ce que j’écoute le soir, chez moi, avec un bon verre de vin. Moi, ce que j’aime par dessus tout, c’est la black music des années 60 ou la musique indienne des années 70. En toute logique, je n’ai donc jamais été transporté par Kraftwerk. Mais je les respecte énormément: étant Allemands, ils trainaient encore le boulet de l’Histoire et ils ont su travailler leur identité visuelle, leurs looks et leurs lives avec génie. Personne ne comprenait où ils voulaient en venir, et c’est ce qui a fonctionné! Comme très souvent dans l’art. J’en prends de la graine!

Sophie Rosemont
Sophie Rosemont (5 articles)
Journaliste musique, art et mode(s).
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