Economie

Frappés par la crise, les cadres doivent réinventer leur fonction

Gilles Bridier, mis à jour le 20.10.2014 à 11 h 08

Quatre sur dix veulent changer d’entreprise dans les trois ans, un sur dix espère en créer une.

La Défense, septembre 2014. REUTERS/Christian Hartmann

La Défense, septembre 2014. REUTERS/Christian Hartmann

En France, les quelque 4,4 millions de cadres ne sont plus protégés contre les licenciements depuis longtemps et leur statut ne constitue plus un viatique pour rebondir plus facilement. Certes, ils ont été moins touchés par la crise, puisqu’ils représentaient 6% des inscrits à Pôle emploi en 2012 (270.000 cadres pour 4,7 millions d’inscrits) alors qu’ils composent environ 15% de la population active. Mais ce statut s’étant banalisé, ils subissent les mêmes tensions que les non-cadres sur le marché du travail.

Même si 72% des cadres se déclarent cette année confiants sur leur avenir professionnel (6 points de moins toutefois qu’en 2011), l’horizon reste un peu bouché. Après le pic de 208.000 embauches de cadres en 2007, le nombre des recrutements a évolué en dents de scie, ne dépassant pas 163.000 en 2013, indique une étude de l’Apec, l’agence pour l’emploi des cadres, publiée en juillet dernier.

Comme pour les autres salariés, les cadres de plus de 50 ans sont les plus touchés par le chômage (40% des cadres sans emploi) et les moins diplômés sont les plus fragilisés. Les cadres du secteur du commerce, notamment dans la fonction commercial-marketing, sont les plus menacés par le turn-over.

Les durées de chômage augmentent: un tiers des cadres sans emploi de 50 à 54 ans mettent plus d’un an à retrouver un emploi, et même la moitié pour les plus de 55 ans. Dans ces conditions, avec l’allongement de la durée de chômage, huit cadres sans emploi sur dix se déclarent prêts à se déqualifier et à reconsidérer à la baisse leurs exigences salariales. Le malaise de l’élite grandit.

Recrutement au ralenti pour les cadres à l’ancienne

Bien sûr, la panne de croissance aggrave la situation. Dans ses prévisions pour 2014-2016, l’Apec tablait sur une stabilité du nombre de recrutements en 2014 si la croissance avait été de 0,7%. Mais l’Insee ne table plus pour cette année que sur 0,4% de croissance. Aussi, mécaniquement, les conditions de retour à l’emploi n’en seront que plus difficiles, comme le confirme le ministère du Travail, qui pointe une dégradation pour les cadres, notamment dans les secteurs du bâtiment et des travaux publics, des transports et de la logistique. On peut donc craindre une baisse globale du recrutement par rapport à 2013.

Pour 2015, l’Apec anticipait un rebond des embauches à 182.000… mais à condition que la croissance revienne à 1,5%, ce qui semble inaccessible. Le gouvernement n’a établi son budget que sur une hausse de 1% du PIB, confirmée par le FMI. Ce qui, selon un autre scénario de l’Apec, correspondrait plutôt à 170.000 embauches de cadres l’an prochain. Un total de recrutements qui pourrait même reculer dans l’hypothèse d’un scénario «déflationniste», avec une hausse du PIB inférieure à 0,2%.

Mais il n’y a pas que les ratés de la croissance. Dans son enquête sur «le silence des cadres», Denis Monneuse souligne la perte d’identité professionnelle du cadre à l’ancienne. L’écrasement de la structure pyramidale des entreprises au bénéfice d’organisations plus transversales rabote les fonctions spécifiques du cadre de proximité et «la différence avec les collaborateurs se révèle beaucoup plus confuse», analyse l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact).

Le développement des outils numériques, en favorisant le travail en réseau, vide le statut de sa fonction hiérarchique. Alors, pour rebondir, les cadres doivent se fondre dans de nouvelles organisations, plus flexibles. La cause est entendue: environ deux cadres sur trois travaillent aujourd’hui en «mode projet», de manière transversale, évalue Ipsos. Et pour ce qui est de l’adaptation à plus de souplesse, sept cadres sur dix multiplient aujourd’hui les lieux de travail. Ce qui n’est pas sans poser de problèmes de frontières entre l’activité professionnelle et la vie personnelle, mais est considéré comme primordial pour rebondir.

Une remise en question collective

Encore faut-il savoir dans quelle direction relancer sa carrière. Il n’y a d’ailleurs pas que les cadres sans emploi qui se posent la question. Bien que, crise aidant, ils se déclarent un peu moins mobiles, 41% des cadres songent à changer d’entreprise dans les trois ans à venir et 11% à en créer une, indique encore l’Apec.

Mais pour être efficaces, les remises en question doivent être structurées. Des méthodes existent pour établir un bilan de compétences et faire émerger des potentialités en accord avec les désirs de chacun. Par exemple, l’Avarap est une association qui, après trente années d’existence, a aidé plus de 13.000 cadres à retrouver un emploi ou à changer de carrière. Elle fonctionne sur la base de groupes d’une quinzaine de membres qui, pendant sept à neuf mois et avec un animateur (cadre à la retraite), vont collectivement travailler sur le projet de chacun.

La formule fait des adeptes: de 26 groupes l’an dernier, l’association est passée à 40 en 2014. L’objectif consiste d’abord à redonner confiance aux membres parfois déstabilisés par la perte de leur emploi et à permettre à chacun de formaliser ses souhaits et ses atouts pour donner un nouveau souffle à sa carrière. L’association parvient ainsi à remettre le pied à l’étrier à plus de huit adhérents sur dix.

Entrepreneurs: gérer l’indépendance et la solitude

Avec le départ en retraite des patrons de PME nés pendant le baby-boom, les opportunités pour reprendre des entreprises sont nombreuses. La loi Hamon adoptée l’an dernier doit favoriser cette option pour les cadres tentés par l’aventure de l’entrepreneuriat. Par exemple, ils sont près d’un sur cinq passant par l’Avarap à s’y lancer.

Mais ce genre de projet doit être sécurisé, avertit-on à la CFE-CGC, où l’on voit nombre de cadres investir leurs indemnités de licenciements dans la reprise ou la création d’entreprise avant de devoir mettre la clef sous la porte (une entreprise sur trois ne passe pas le cap des trois ans et une sur deux celui des cinq ans), assommés par des charges imprévues.

L’appui d’un réseau est alors déterminant. L’objectif consiste à obtenir des soutiens mais aussi à apprendre les bonnes pratiques, aussi bien pour franchir ces caps à risque que pour se ménager des filets de sécurité en cas d’échec. Car du cadre à l’entrepreneur, il y a un monde: celui de l’indépendance et de la solitude. Ce qui n’équivaut pas à se lancer dans le vide. Et de l’Agence pour la création d’entreprise (APCE) aux groupements de «business angels» en passant par les Chambres de commerce et d’industrie (CCI) et tous les clubs d’entrepreneurs, c’est le sens de ces réseaux qui permettent de mieux appréhender le changement de modèle.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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