Monde

Le pape François a deux ans pour changer l'Eglise

Henri Tincq, mis à jour le 20.10.2014 à 15 h 58

On s’est enflammé trop vite à mi-parcours du synode du Vatican sur la famille. Les conservateurs l’ont finalement emporté. Mais le pape François n’a pas dit son dernier mot. Il a encore deux ans pour imposer un changement de discours sur les homosexuels et les divorcés-remariés.

Le pape François à Dangjin le 15 août 2014. REUTERS/Ahn Young-joon

Le pape François à Dangjin le 15 août 2014. REUTERS/Ahn Young-joon

Ceux qui ont cru à un «grand soir» de l’Eglise catholique sur les questions du divorce et de l’homosexualité en seront pour leurs frais. Dans la presse et les milieux libéraux, on s’est trop vite enflammés à la lecture d’un rapport «intermédiaire» de ce synode des évêques sur la famille qui vient de faire grand bruit au Vatican et qui reprendra ses travaux dans un an. Sur ces questions très sensibles du mariage et du sexe, l’Eglise est depuis si longtemps en procès avec la société moderne qu’il était bien imprudent de croire à un changement de cap dicté par des évolutions de mœurs récentes ou les «diktats» d’une opinion progressiste. L’Eglise n’est pas de ce monde... 

En apparence, les conservateurs ont finalement gagné la partie. Samedi 18 octobre, le vote du rapport concluant cette première phase du synode (uniquement consultatif), échelonné sur deux ans, corrige cette première impression de victoire «libérale». Les deux points les plus controversés portant sur l’accès à la table de communion interdite aux divorcés-remariés et sur l’organisation d’un meilleur accueil des homosexuels dans l’Eglise ont été rejetés. Ou plutôt, ils n’ont pas recueilli l’imposante majorité des deux-tiers qui était exigée de la part des votants.

Ce vote concluait deux semaines d’un débat passionné entre des experts, des évêques, des représentants de couples, moment très rare au sommet de l’Eglise. Partisans et adversaires d’une évolution de la doctrine catholique sur la famille se sont affrontés. Le pape François, qui avait espéré de vifs échanges et libéré la parole, a été exaucé. Certains acteurs de ce synode ont même fait la comparaison avec la prise de pouvoir qui s’était opérée, en 1962, au début du concile Vatican II, quand des évêques audacieux et courageux (allemands, français, hollandais) avaient osé, à la surprise générale, bousculer l’ordre du jour imposé par une Curie romaine toute puissante qui voulait surtout que rien ne change! Le point de départ était donné à une profonde réforme de l’Eglise dont l’élaboration allait durer trois ans.

Changer la pratique sans la doctrine

Est-on aujourd’hui dans un même cas de figure? Même si les conservateurs ont emporté la première manche, une dynamique réformatrice est en marche. Des idées nouvelles ont été lancées, en vue d’une plus grande tolérance à l’égard des divorcés-remariés et des homosexuels, sur lesquelles, malgré les nombreux coups de frein, l’Eglise ne pourra plus revenir en arrière. Le pape François qui, en 2016, aura le dernier mot, ne fait d’ailleurs pas mystère de ses préférences. On ne peut pas présumer de ce qu’il tranchera dans le texte final de sa main qui, seul, fera autorité, mais plus personne n’ignore désormais l’extrême habileté de ce pape jésuite à introduire le changement dans la pratique «pastorale» de l’Eglise, sans changer d’une virgule la sacro-sainte doctrine.

Dès l’annonce officielle de son programme, le 23 novembre 2013 (dans l’exhortation sur «la joie de l’Evangile»), il faisait cet acte de foi: 

«Je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins, plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort qui consiste à s’accrocher à ses propres sécurités.»

Autrement dit, là où le pape Benoît XVI faisait de la «charité» une conséquence de la «vérité» doctrinale, François part de la «charité» pour mener vers la «vérité». Et, en clôturant samedi cette première phase du synode, ce pape pragmatique renvoyait dos à dos les deux «tentations» qui lui paraissent également condamnables: la tentation «traditionaliste» du «raidissement hostile». Et la tentation «progressiste et libérale» de la «miséricorde trompeuse», celle qui «panse les plaies sans les nettoyer d’abord et les soigner».

N’en déplaise aux conservateurs, tout ce qu’il a engagé dans ce synode sur la famille va dans le sens du changement. Le pape jésuite n’ignore pas que la position de l’Eglise sur les divorcés-remariés et l’accueil des homosexuels est devenue intenable, incompatible avec son souci des «périphéries», sa compréhension de ceux qui quittent l’Eglise ou la trouvent trop hautaine et indifférente. Dès le 28 juillet 2013, il faisait sensation en déclarant à propos des homosexuels: 

«Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger?»

Jamais on n’avait entendu ces mots dans la bouche d’un pape. Le même jour, dans la même conférence de presse, il citait l’exemple des Eglises orthodoxes qui permettent une «seconde possibilité» de mariage pour les fidèles divorcés et qui leur accordent la communion.

L'habileté tactique du pape jésuite

Dans la procédure même du synode, le pape a avancé ses atouts pour faire plier les conservateurs. Au poste-clé de secrétaire général, il a nommé une personnalité très proche de lui, l’Italien Lorenzo Baldisseri qu’il s’est empressé de créer cardinal, pourtant dépourvu de toute expérience en matière familiale. Et, comme secrétaire spécial, il a placé le théologien italien Bruno Forte, connu pour être dans la ligne réformatrice du cardinal jésuite Carlo Maria Martini (ancien archevêque de Milan, décédé en 2012), dont se méfiaient Jean-Paul II et Benoît XVI: une ligne théologique et pastorale ouverte au changement de discours catholique dans le domaine sexuel.

C’est lui aussi qui a personnellement décidé l’envoi d’un questionnaire partout dans le monde, incluant les thèmes les plus controversés des divorcés-remariés ou des unions homosexuelles. Et c’est à cause de ce questionnaire –dont les réponses ont été publiées, de manière intentionnelle, par certains épiscopats– que l'opinion catholique s’est mise à penser que ces sujets, longtemps tabous, devenaient «ouverts» et pouvaient enfin être débattus. Ce questionnaire a été ressenti chez les catholiques comme une libération et une autorisation.

Dans la foulée, des initiatives «sauvages» ont été prises. Le diocèse de Fribourg-en-Brisgau dirigé par Robert Zollitsch– président de la conférence des évêques d’Allemagne– a publié un texte visant à reconnaître l'accès à la communion des divorcés-remariés sur simple «décision de conscience». Le Vatican a vivement réagi par la voix autorisée du cardinal Ludwig Müller, préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, mais sa mise en garde n’a eu aucun effet. Au contraire, deux membres du conseil du G8 (les huit cardinaux les plus proches du pape), l’Allemand Reinhard Marx et le Hondurien Óscar Rodríguez Maradiaga, se sont élevés contre la «prétention» du gardien de la doctrine romaine à tronquer par avance la discussion. Le pape lui-même n’est pas intervenu pour soutenir son préfet.

Avançant toujours ses pions, c’est encore le pape François qui a chargé Walter Kasper, autre personnalité allemande de la Curie, de lancer le débat, en mars dernier, au sein du collège des cardinaux, sur l’interdit de la communion aux divorcés-remariés. Ce cardinal est un chaud partisan d’une évolution de la discipline de l’Eglise, mais il n’a jamais été écouté par Jean-Paul II et Benoît XVI. Faveur exceptionnelle du pape François, il a été autorisé à rendre publique son intervention violemment accueillie par certains de ses collègues conservateurs. Sortie dans le quotidien Il Foglio et aux éditions Queriniana, elle a eu un immense retentissement. Pour contrebalancer son impact, la congrégation pour la doctrine de la foi, toujours elle, a commencé à rédiger un texte contraire, mais s’est heurté au veto du pape.

Sortir du «tout» ou «rien»

Le ton était ainsi donné à ce synode d’octobre précédé de polémiques et qui fut, en effet, très disputé, mais l’appel du cardinal Kasper à un «changement de paradigme» semble avoir été entendu. L’idée forte qui en ressort est qu’il faut sortir du «tout ou rien» du discours de l’Eglise, sans changer de doctrine, et se risquer à des «choix courageux», partir de la réalité des fragilités familiales, reconnaître que, le plus souvent, elle sont «subies».

La possibilité d’ouvrir les sacrements aux divorcés-remariés au terme d’un «chemin pénitentiel» –comme le suggèrent les partisans d’une réforme– est sérieusement étudiée pour la première fois au sommet de la hiérarchie catholique, mais il n’est pas pour autant question de renoncer à la doctrine de «l‘indissolubilité» du mariage. De même, un net changement de discours touche «les personnes homosexuelles qui ont des dons et des qualités à offrir à la communauté chrétienne», mais la position de l’Église sur le fait que «les unions entre des personnes de même sexe ne peuvent être assimilées au mariage entre un homme et une femme» est confirmée.

Jamais l’institution catholique, à un si haut niveau, n’avait aussi clairement reconnu ces évolutions. Elle ne part plus de la vérité et de la doctrine pour aller vers les gens. Elle part des gens, où qu’ils soient, pour les accompagner vers la doctrine. Mais cette attitude de bon sens ne fait pas l’unanimité. Des évêques membres de ce synode ont appelé à bannir des expressions galvaudées comme «vivre dans le péché»… Mais beaucoup d’autres ont regretté la quasi-absence, dans les débats, de la notion de «péché» et rappelé que «le Christ a fortement condamné le danger de céder à la mentalité du monde». L’Eglise a encore deux ans pour débattre, mais le revirement de perspectives, amorcé par le pape François, semble irréversible.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte