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Hotel Europe: l'échec de la pièce de BHL fait écho à l'échec de l'Europe

Bernard-Henri Levy à Paris, le 7 mars 2014. REUTERS/Charles Platiau

Bernard-Henri Levy à Paris, le 7 mars 2014. REUTERS/Charles Platiau

L’Europe n’est pas un sujet en odeur de sainteté par les temps qui courent, parmi les Européens, en particulier en France

Cette preuve-là n’est évidemment pas des plus agréables, mais elle n’a rien, au fond, de bien surprenant. L’Europe n’est pas un sujet en odeur de sainteté par les temps qui courent, parmi les Européens, en particulier en France, et proposer, au théâtre, une illustration de ce désamour était sans doute une tentative un peu désespérée. C’est ce qui arrive à Bernard-Henri Lévy. Sa pièce, Hôtel Europe, qui conte la fin de journée, fort morose, d’un écrivain justement occupé à préparer un discours sur le sort du continent, risque de quitter l’affiche du théâtre de l’Atelier plus tôt que prévu. 

Dernière fixée au 16 novembre du monologue interprété par Jacques Weber, qui devait normalement être en scène jusqu’au 3 janvier. Hôtel Europe n’est pas le seul spectacle de la rentrée à voir sa programmation écourtée. Les salles de la capitale, habituées à la raréfaction du public, depuis la crise, ont désormais en réserve une pièce de remplacement, au pied levé, en cas de fréquentation trop faible de la première. Jacques Weber  devrait donc reprendre Gustave d’Arnaud Bédouet, sur les correspondances de Flaubert, qu’il avait déjà interprétée. «Nous nous sommes rendus compte, indique la direction de l’Atelier, que le sujet de la pièce, la politique européenne, n’allait pas attirer les foules, pendant le fêtes de fin d’année».

Soit. On pourrait se dire que c’est dommage, bien sûr, rude coup pour BHL, qui avait déjà connu la même mésaventure, et dans le même théâtre, en 1992, avec sa première expérience de dramaturge, Le Jugement dernier. Thème de la pièce, alors: le procès des crimes du XXème siècle. On imagine le malaise qu’auraient pu ressentir certains amateurs de théâtre, qui se seraient égarés vers l’Atelier, pour le Nouvel an, cette année-là. 

Oui, rude coup, mais assez logique. Comment les désillusions d’un écrivain qui ne reconnaît plus son Europe pourraient-elles être promises au succès? L’écho de ce mois d’octobre charrie les scores éditoriaux et les audiences télé de tous les néo-conservatismes ultra, ceux d'Eric Zemmour en tête. Lors des toutes récentes élections législatives, l’extrème-droite, avec les Démocrates de Suède (SD), s’est installée durablement en Suède, ce miracle, tant envié, d’équilibre démocratique. La Belgique vient d’apprendre que son nouveau gouvernement compte en son sein des nationalistes flamands soupçonnés d’avoir tenus, par le passé, des propos plus qu’ambigus sur la collaboration avec les nazis.

Les exemples seraient nombreux, en cet automne, d’un continent se laissant lentement gagner, ou regagner, par les pulsions identitaires, les enfermements culturels, la xénophobie et l’antisémitisme. Même la guerre est revenue, en Ukraine, où Poutine infiltre ses chars.

A la sortie de l’une des premières représentations d’Hôtel Europe[1], un spectateur, plutôt enchanté, suggérait qu’on convie «les étudiants de Sciences Po, et les autres» à venir assister à la pièce de BHL. Il ne précisait pas s’il faudrait les y forcer, mais sa moue pessimiste disait assez la difficulté de la tâche. L’Europe, cette «maison commune», ne fait plus rêver. L’Europe des valeurs, aérienne ou transnationale. L’Europe du fameux «esprit européen»… 

Le double de BHL

C’est d’ailleurs à peu près ce qui secoue, en scène, comme quintes de toux, le personnage de Jacques Weber, écrivain sonné, rendu à l’impuissance, en des suites de vitupérations vaines. Ce double de BHL a été convié à prononcer une conférence sur l’avenir du continent, pendant les cérémonies du centième anniversaire de la guerre de 14-18, organisées le 28 juin dernier à Sarajevo. Il est donc à Sarajevo, où a été assassiné l’archiduc François-Ferdinand; une ville qu’il connaît bien, dont il a soutenu la cause, en plein siège, de 1992 à 1994, pendant la guerre de Bosnie, où il a déjà beaucoup répété que «l’Europe était morte à Sarajevo», dans l’espoir, alors, qu’elle y renaisse aussi.

Parler aussi des morts de Sarajevo

Il est enfermé dans sa chambre d’hôtel. Il lui reste une poignée d’heures avant de prendre la parole, et ses efforts ont tout du naufrage existentiel. Il peine, digresse, s’oublie dans des blagues égrillardes, obscurcit encore de quelques verres d’alcool la brume de son cerveau. L’écran de son ordinateur portable, qu’il commande pour compenser ses pertes de mémoire, lui renvoie des images, ternies, de ses engagements passés. De Bosnie, d’abord, «sa» guerre, matricielle, comme le fût la guerre d’Espagne pour André Malraux. Ou encore des portraits de ceux qu’il a combattus, Berlusconi ou Marine Le Pen, et qu’il ne sait plus très bien comment combattre encore. Sous son crâne, les décennies doivent être cul par dessus tête, car, à l’heure des commémorations de 14-18, il assure n’être venu se «mêler à ce caravansérail de pèlerins» que «pour parler aussi des morts de Sarajevo». «Car où étaient-ils, interroge-t-il dans le silence de sa chambre, tous ces gens, quand un général serbe remettait en service, à Srebrenica, il y a vingt ans, la rampe de tri d’Auschwitz».

Dehors, «les commémorateurs, célébrateurs, Sarajeviens de la dernière heure» doivent s’attendre à ce qu’il se débrouille pour saluer encore «l’Europe des Lumières», dans son discours. Il a beau parcourir mentalement «la maison commune» en tous sens, il n’y a plus, en regard des idéaux des pères fondateurs, que portes closes. «(…) le retour de l’antisémitisme en Pologne, du fascisme en Hongrie, et de ce sale parfum d’années trente qui est, partout, le fond de l’air européen»

Bizarrement, je n’ai plus d’images

Comme ses contemporains, qui ont eu 20 ans dans les années 60, comme ces spectateurs qui sont venus voir la pièce, à l’Atelier, comme ceux qui n’y viendront donc pas, il aimerait savoir convoquer encore les doux souvenirs de son continent, hier «civilisation de la promenade, de la lecture dans les cafés, des rues où l’on croise encore des passantes selon Kessel, Baudelaire ou André Breton, des rencontres fulgurantes».Des nuits d’amour dans les hôtels de Milan, de Zurich ou de Berlin. «Mais bizarrement, je n’ai plus d’images», dit-il. «Ne me viennent à la place que des ruines. Des images de décombres pour des lieux que j’ai aimées et où j’ai aimé». «L’Europe, ajoute le personnage, succombe à une overdose de médiocrité, d’aigreur, de lâcheté. On dirait ces vieilles bêtes qui pleurent sans avoir mal, elles sont justes très vieilles, elles pleurent des larmes de vieillesse».

Ces étudiants de Sciences-Po, qui n’auront pas le temps de visiter cet Hôtel Europe –ou alors qu’ils se dépêchent!– pourraient en revenir à la conférence de Vienne, prononcée en 1935, «en pleine montée du nazisme», par le philosophe Edmund Husserl, contre Heidegger et le présupposé identitaire. Sans trop y croire, comme une chance déjà perdue, l’écrivain de BHL en recommande néanmoins la lecture.

«D’un côté, dit Husserl, il y a les obsédés du natal, du national, du naturel (…) Et, de l’autre, il y a ce que lui, Husserl, appelle "l’héroïsme de la raison", c’est à dire la volonté de transcender tout ça; la volonté que ni le natal, ni le national, ni le naturel, ne disent le dernier mot de ce que nous sommes; et l’idée, donc, que l’Europe est cette identité de plus (…) On n’a jamais trouvé mieux que cette idée qu’on est serf par la racine, libre par l’Idée, écrit Bernard-Henri Lévy, et que l’Idée d’Europe est cette détermination supplémentaire qui….»

Sur scène, le personnage de l’écrivain s’est interrompu. On l’a dérangé. Le téléphone. Ou la femme de chambre. De toute façon, il a perdu depuis longtemps déjà le goût de sa conférence. «Rien ne vaut cette Europe-Idée, rien ne vaut cette idée d’une Europe comprise comme patrie de l’Universel et d’l’Idée, pour faire barrage à la marée noire de la non-Idée qui déferle sur l’Europe».

Donner un visage à l'Europe

L’écrivain a pris un bain, tout habillé, et fini la bouteille de whiskie. Il erre sur place dans son Panthéon intime des figures husserliennes, ses «transfuges du ciel». Pour se raccrocher à cette Idée d’une «humanité universelle», pour ne pas laisser la victoire trop facile à Heidegger et à l’identitaire, il égrène les noms d’échappés «du natal, du national, du naturel». Byron, Stefan Zweig, Pasolini, Alberto Moravia, Jean Prévost, Anne Frank…, sa mémoire en miettes en recelait tant!

Si ça ne tenait qu’à lui, il mettrait la figure d’Husserl sur les billets de banque européens. Fédéraliste convaincu, il composerait volontiers un gouvernement continental, avec un président élu au suffrage universel, et des ministres, pour remplacer l’actuelle Commission. Politique étrangère commune et fonds fédéral pour les chômeurs de longue durée que leurs pays n’arrivent plus à indemniser– «c’est tout con, mais c’est peut-être juste la mesure qui manque pour rendre l’Europe aimable». Camus, les Pussy Riot, Goethe, Kafka, Lucie Aubrac ou Rosa Luxembourg, tous requis. Déjà pour donner des visages au continent. «Car, il faut un visage à l’Europe… Un numéro de téléphone, d’accord– mais, pour qu’il y ait un numéro de téléphone, il faut d’abord qu’il y ait visage: est-ce que Barroco a un visage?»

Des visages pour effacer ces silhouettes floues de «ronds-de-cuir, ces hommes gris qui se révèlent incapables d’arrêter la force noire qui monte, et qui gonfle, et qui enfle?»

Bernard-Henri Lévy, à la fin de sa pièce, ne dit pas ce qu’il advient de la conférence de l’écrivain. La prononce-t-il? Comme l’Europe n’est pas de saison, comme aussi il existe des intellectuels actuellement bien las de leurs découragements et de leurs rêves remisés, on imagine volontiers que les «petits hommes gris» ont pu attendre en vain leur conférencier, sous les lambris d’un auditorium dignes de leur importance, et pourvu de petits fours. L’écrivain, lui, a peut-être quitté sa chambre pour aller, par les rues sombres de la capitale bosniaque, à la rencontre des fantômes de Sarajevo. Comme Jacques Weber et Bernard-Henri Lévy vont devoir bientôt s’éloigner de la jolie place arborée qui, sur les pentes de Montmartre, borde le théâtre de l’Atelier.

[1] Hôtel Europe, de Bernard-Henri Lévy, suivi de Réflexions sur un nouvel âge sombre, Editions Grasset. Retourner à l'article

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