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À la recherche de la gauche latino-américaine

Un vélo-taxi à La Havane, le 28 septembre 2014. REUTERS/Alexandre Meneghini.

Un vélo-taxi à La Havane, le 28 septembre 2014. REUTERS/Alexandre Meneghini.

Marquée par le débat entre l’extrême gauche et la gauche nationaliste, la gauche sud-américaine se cherche. Mais le mariage gay et le mouvement des victimes offrent de nouvelles pistes.

«La gauche n’existe plus beaucoup dans ce pays», déplore José Antequera. Ce Colombien de trente ans, dont le père a été assassiné, anime l’association des «Fils et filles de victimes» («Hijos y Hijas»), une branche de l’important mouvement des victimes («El movimiento de las victimas»).

Je le rencontre dans un café de Bogota où il vient sans protection particulière, alors que la plupart des acteurs du processus de paix colombien sont protégés. Il fait partie des délégations qui se réunissent régulièrement à La Havane pour tenter de mettre fin à un conflit armé qui ne dit pas son nom. Ces pourparlers, sous l’auspice des Nations unies, de Cuba et du Venezuela, et avec la médiation complémentaire de la Norvège et du Vatican, ont lieu en terrain neutre où se retrouvent des émissaires du gouvernement colombien et des dernières guérillas actives d’Amérique latine (les FARC et les ELN principalement).

«La gauche et la droite se rejoignent sur le processus de paix, chacune y a intérêt pour des raisons différentes: la gauche parce qu’elle pense qu’elle pourra retrouver un espace et défendre de nouvelles avancées sociales s’il y a la paix; la droite parce qu’elle a besoin de la paix pour le développement économique du pays», souligne Antequera. Au poignet, ce jeune homme porte une superbe manilla blanche, ce bracelet artisanal si typique d’Amérique latine. Blanche comme la paix.

Une nouvelle génération émerge

Antequera incarne, avec d’autres, la relève politique colombienne. Une nouvelle génération émerge dans ces pays émergents que sont en train de devenir la Colombie, le Chili, peut-être le Pérou. Autant de pays du «Sud» qui rejoignent ainsi les grands émergents que sont déjà le Mexique et le Brésil.

Si la Colombie est un pays où la gauche n’existe plus, le Chili et le Brésil sont des pays où la droite n’existe guère. Notre grille de lecture droite/gauche semble dépassée dans le continent sud-américain. Les dictatures historiques, de droite comme de gauche, continuent à façonner le débat public: Pinochet versus Castro. On en est encore là.

«Fidel reste un symbole, il continue à être notre modèle», affirme Anabella Giracca, une militante révolutionnaire guatémaltèque, proche de la lauréate du Prix Nobel de la Paix Rigoberta Menchú (et que j’interroge à Mexico). «Je suis toujours révolutionnaire et fidèle à Fidel», ajoute pour sa part, et sans jeu de mots, Gloria Gaitan, la fille du légendaire caudillo de gauche colombien. A l’inverse, l’intellectuel mexicain Enrique Krauze est consterné par la persistance de cette gauche totalitaire:

«La révolution cubaine a été un tremblement de terre. Elle était déjà anachronique en 1959 mais elle continue à produire ses effets aujourd’hui! Pourtant, il faut en finir avec l’idée de “révolution” en Amérique latine. Il faut en finir avec la tradition du “caudillo”.»

Souvent, la gauche oscille en Amérique latine entre l’extrême gauche et la gauche «Nac & Pop» (une sorte de nationalisme et de populisme). Une véritable social-démocratie n’existe guère.

Au Mexique, la gauche peine à regarder vers le Sud, tant elle est obsédée par le Nord, ce qui confirme que le Mexique est «un pays d’Amérique du Nord». «Ici, lorsqu’on parle de la gauche, on emploie le mot “liberal”», résume Rafael Tovar y de Teresa, le secrétaire d’Etat à la Culture de l’actuel gouvernement de droite mexicain. En Argentine, le phénomène Kirchner est une sorte de «péronisme» moderne, typique du modèle «Nac & Pop» qui a brouillé la frontière entre la gauche et la droite. Le Chili de Michèle Bachelet et le Brésil de Lula et Dilma Rousseff s’en rapprochent. Gauche plus modérée certes, mais qui n’a jamais rompu le dialogue ni avec le Cuba des frères Castro, ni avec le Venezuela de Chávez, qui reste l’«autre» modèle.

Quand la page Castro se tournera

L’absence de pluralisme, de liberté de la presse et la faillite économique du régime castriste –j’ai vu récemment à la Havane un régime à l’agonie, où la corruption est généralisée jusque dans l’éducation et la santé, pourtant les derniers symboles du castrisme– peinent à faire désormais de Cuba un modèle pour l’Amérique latine. Moins encore un modèle pour l’avenir.

La gauche radicale continue à vénérer Castro, mais elle sait que cette page se tourne lentement, avec les espérances qui allaient avec. Tout le monde craint le jour où les étudiants et la jeunesse déboulonneront les statues de Castro et Che Guevara à La Havane. Du coup, la gauche radicale a reporté ses espérances sur le Venezuela et sa révolution bolivarienne. «Chávez a été une réplique du tremblement de terre castriste. Mais ce fut un nouvel anachronisme», analyse Enrique Krauze, qui fait partie de ceux qui dénoncent cette persistance de l’extrême gauche en Amérique latine. «Où sont les démocrates?», s’interroge-t-il.

La Bolivie d’Evo Morales, le chef de file du Mouvement vers le Socialisme (MAS) récemment réélu pour un troisième mandat, incarne une alternative originale, qui place la question indienne au cœur du débat: ce prisme «indigène» fait sa force en interne mais peine à en faire un modèle pour le reste du sous-continent. Beaucoup regardent aussi vers l’Équateur de Rafael Correa, qui incarne un socialisme très anti-impérialiste à la Chávez, mais avec une bonne dose de pragmatisme (le discours est anti-américain, mais la pratique politique et commerciale est très pro-business avec les États-Unis). Correa mise sur la justice sociale et ce qu’il appelle la «justice régionale».

D’autres s’intéressent au petit Uruguay, pays progressiste et –osons le mot– social-démocrate. Le 26 octobre y aura lieu le premier tour de la présidentielle, où le président sortant, le charismatique Pepe Mujica, veut passer le relais à Tabare Vazquez... qui fut aussi son prédécesseur.

Le mariage gay comme marqueur

Qu’est-ce qu’être de gauche aujourd’hui en Amérique latine? Il est difficile de répondre à cette question, mais de l’Uruguay au Mexique, du Chili à la Colombie, un exemple semble faire boule de neige: le mariage gay. Adopté en Argentine et en Uruguay, mis en place dans certains États du Mexique et du Brésil, il suscite partout des débats.

Les évangélistes, en progression partout, et d’abord au Brésil, le combattent. Mais une proposition de loi vient d’être adoptée au Chili; une nouvelle est en débat au Pérou. «Le Pérou est une société très conservatrice. Je ne suis pas très optimiste à court terme pour le mariage gay mais je le suis en revanche pour la proposition de loi que j'ai déposée sur l'union civile. Car tous les candidats aux présidentielles me disent désormais y être favorables», me dit, à Lima, l'ancien ministre et député Carlos Bruce, qui vient de faire un coming-out très médiatisé.

A Cuba, pays longtemps viscéralement homophobe, Mariela Castro, la fille de Raúl Castro, se démène pour faire avancer la cause gay (tout en restant stalinienne dans l’âme). La question gay est un bon marqueur pour suivre les évolutions du débat droite-gauche en Amérique latine.

Avec le deuxième tour de la présidentielle au Brésil la semaine prochaine, le débat va-t-il s’éclaircir? La candidate «socialiste», ancienne écologiste et pro-mariage gay, Marina Silva, a été battue, une défaite déjouant les pronostics et les sondages. La prudente et nationaliste Dilma Roussef, du Parti des Travailleurs (centre-gauche), se retrouve donc face à un candidat, Aécio Neves, qui assume son positionnement au centre-droit. Pour la première fois depuis longtemps, le Brésil va peut-être voir réapparaître un leader de droite. Alors qu’en Colombie, un important mouvement social donne espoir à des militants, tels José Antequera, de voir un jour la gauche revenir au pouvoir.

Cet article a été rédigé à partir d’entretiens réalisés par l’auteur ces dernières semaines au Brésil, au Chili, à Cuba, au Mexique, en Colombie et au Pérou

 

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