France

Chiffres de l’immigration: tout le monde a tort!

Laurent Chalard, mis à jour le 27.11.2014 à 11 h 58

Le flou sur les entrées et les sorties du territoire ne permettant pas d’évaluer le solde migratoire de la France, n’importe qui, de la gauche à la droite et à l'extrême droite, peut dire n’importe quoi sur le sujet.

Une employée du service des visas renouvelle le visa d'un étudiant étranger à Paris, en novembre 2011. REUTERS/Charles Platiau.

Une employée du service des visas renouvelle le visa d'un étudiant étranger à Paris, en novembre 2011. REUTERS/Charles Platiau.

Engager une discussion autour des chiffres de l’immigration, telle est l’erreur à ne pas commettre si vous souhaitez éviter une polémique sans fin avec votre interlocuteur. Le sujet fait l’objet de discussions et de débats passionnés, aussi bien au sein de la classe politique que dans la sphère médiatique. 

Ne serait-ce que depuis la rentrée de septembre, nous avons eu droit à une polémique dans la presse écrite autour du livre Les Migrations pour les Nuls de Jean-Paul Gourévitch et à un débat houleux entre deux journalistes, Eric Zemmour et Aymeric Caron, sur France 2. Cependant, les personnes qui s’expriment sur le sujet dans les médias sont rarement des spécialistes de la démographie française et ne maîtrisent aucunement les données qu’elles utilisent, ne sachant pas comment elles sont calculées ni quel est leur degré de fiabilité. De leur côté, les chercheurs réellement compétents en la matière sont peu nombreux et interviennent rarement par peur d’être associés à un positionnement politique spécifique.

Pourtant, pour la sérénité du débat public, il est nécessaire d’aborder la question à travers une analyse critique et distanciée des données que nous avons à notre disposition car le sujet apparaît très complexe, comme en témoigne la statistique primordiale qu’est le solde migratoire de la France. En effet, pour le non spécialiste, il semblerait logique que les experts disposent de chiffres fiables, permettant de mettre, une bonne fois pour toutes, fin à la discussion. Or, il s’avère qu’en réalité, c’est l’absence de chiffres solides qui nourrit le débat, le solde migratoire de la France étant issu de la combinaison de trois éléments insuffisamment pris en compte par les statistiques officielles: le solde migratoire des personnes extra-européennes, le solde migratoire des européens et le solde migratoire des français.

Trois flux... qu'on ne connaît pas

Concernant le solde migratoire des extra-européens, il faudrait disposer de données sur ses trois composantes pour qu’il soit incontestable: les séjours légaux longs, les séjours légaux courts et les séjours illégaux.

193.000

Le nombre d'entrées en France
au titre du permis du séjour
en 2012

Pour les premiers, c’est à dire les migrations relevant de la procédure des permis de séjour, nous ne disposons que d’une seule donnée satisfaisante fournie par le ministère de l’Intérieur, les entrées légales, ce qui limite fortement la fiabilité du solde global. En effet, le solde migratoire résultant de la différence entre les entrées et les sorties du territoire, à partir du moment où nous n’avons pas d’information sur les secondes, déterminer un solde migratoire relève de l’artifice statistique. En conséquence, si nous savons que le nombre d’entrées a doublé par rapport aux années 1990, pour s’établir à 193.000 en 2012, concernant les sorties, nous ne pouvons qu’attribuer un taux de retour en fonction du type de permis de séjour délivré. Sur ce que nous savons, en dehors des étudiants, qui doivent repartir en majorité, pour les autres catégories de personnes, les retours sont bien moindres. Même si la prudence est de rigueur, étant donné le nombre d’entrées, il paraît peu probable que ce solde soit inférieur à 100.000 personnes par an aujourd’hui.

Pour les séjours légaux courts, c’est-à-dire relevant de l’attestation d’accueil pour les étrangers qui viennent en France pour une visite privée ou familiale de moins de 3 mois, en théorie, le solde migratoire doit être nul, puisque tout le monde est censé repartir. Or, dans les faits, c’est loin d’être le cas. Pour en avoir discuté personnellement avec des personnels techniques franciliens, dans certaines communes (de moins en moins nombreuses, il est vrai), ces attestations sont délivrées assez facilement, ce qui a entraîné la création de véritables filières d’immigration clandestine, certaines municipalités ne vérifiant pas systématiquement si les visiteurs sont bien repartis. Il paraît donc peu probable que ce solde soit nul. Il doit être positif, sans qu’il soit possible de lui donner une valeur.

Enfin, il reste le solde migratoire des personnes entrées illégalement sur notre territoire. Chaque année des immigrés du reste du monde arrivent en France de manière clandestine, essentiellement par la route ou par train, même s’il faut garder en tête que tous ne restent pas, certains étant en transit vers d’autres pays (pensons aux Afghans qui tentent de passer au Royaume-Uni). Néanmoins, comme l’a montré la Révolution tunisienne, où plusieurs milliers de Tunisiens ont pénétré clandestinement en France par la frontière italienne, ce solde est forcément positif, même si, de nouveau, il est impossible de le quantifier: quelques milliers de personnes par an?

Quoi qu’il en soit, l’ensemble de ces éléments laisse penser qu’il y a une forte probabilité pour que le solde migratoire des extra-européens soit supérieur à 100.000 personnes par an ces dernières années, sans qu’il soit possible d’atteindre une plus grande précision.

Attractive pour les natifs d'Europe du Nord-Ouest

Concernant le solde migratoire des européens, le flou est encore plus complet, puisque nous ne disposons d’aucune donnée au niveau des entrées sur notre territoire, les ressortissants d’autres pays européens n’ayant pas à faire de déclaration au moment de l’installation dans un autre pays de l’Union. Sa mesure relève consécutivement de la gageure.

Que savons-nous de ces flux? Concernant les entrées, la France est attractive pour des actifs ou des retraités originaires d’Europe du Nord-Ouest, en particulier du Royaume-Uni et des Pays-Bas, pays avec lesquels le solde migratoire des nationaux doit s’avérer positif, comme pour les Etats d’Europe de l’Est, dont les travailleurs sont de plus en plus nombreux à venir en France, en particulier dans le domaine de l’artisanat du bâtiment.

Des migrants extra-européens régularisés dans un autre pays migrent ensuite vers
la France

D’ailleurs, le recensement de la population, seul élément qui nous donne des informations sur les migrations récentes de populations du reste de l’Europe, montre une progression du nombre de ressortissants européens qui se déclarent au moment du recensement.

Enfin, il ne faut pas oublier que le solde migratoire des européens peut inclure des migrants extra-européens régularisés dans un autre pays (Espagne ou Italie) qui migrent ensuite vers la France. Par exemple, face à l’ampleur dévastatrice de la crise économique sur le marché de l’emploi en Espagne, des immigrés africains sont remontés vers la France, ce qui doit renforcer le caractère positif de ce solde, même s’il est bien moindre que le précédent.

La France n'est pas un pays d'émigration définitive

Concernant le solde migratoire des Français, le flou est aussi total que pour les européens car les Français ne sont pas tenus de se déclarer lorsqu’ils quittent le territoire ou lorsqu’ils y reviennent. Nous n’avons donc aucune source sur les entrées et les sorties de nationaux de France.

La seule source potentiellement indicative est le nombre de Français immatriculés auprès des consulats à l’étranger, qui a tendance à progresser fortement et laisse à penser que la France connaît aujourd’hui un déficit migratoire sensible des nationaux, sans qu’il soit possible de le chiffrer. Du fait de la mondialisation, de plus en plus de jeunes diplômés et de retraités passent quelque temps à l’étranger, ce qui augmente les chiffres des départs, alors que les rapatriements massifs de ressortissants français des anciennes colonies (comme ce fut le cas en Côte d’Ivoire en 2004) se font de plus en plus rares.

Il convient de rappeler que suite à la décolonisation, le solde migratoire des nationaux a été longtemps positif. L’émigration française paraît donc réelle, mais la France n’étant pas, jusqu’ici, un pays de tradition d’émigration définitive, la probabilité que ce chiffre soit supérieur au déficit anglais, estimé à 50.000 personnes par an en moyenne entre 2001 et 2009[1] –s'agissant d'une contrée où émigrer est une tradition ancrée dans les mentalités depuis plusieurs générations–, paraît faible.

Flou regrettable

L’analyse détaillée des trois déterminants du solde migratoire de la France permet de se rendre compte que pour le calculer de manière satisfaisante, nous devrions disposer d’un nombre de sources considérables. Or, nous n’en connaissons qu’une, les permis de séjours accordés chaque année aux populations extra-européennes, donc autant dire que nous sommes dans un flou total. En effet, extrapoler un solde migratoire à partir d’une source partielle et unique n’est pas sérieux sur le plan scientifique. En conséquence, tous les chiffres qui circulent, qu’ils soient véhiculés par des personnes proches de la gauche ou de la droite et de l’extrême-droite, n’ont aucune validité et ne reflètent que le parti pris idéologique de ceux qui les utilisent.

200.000

Le chiffre du solde migratoire avancé par Marine Le Pen

Le solde migratoire de 200.000 personnes avancé par le FN (qui évoquait en avril 2012 «à peu près 2 millions» d'entrées sous le quinquennat Sarkozy, en additionnant ces 200.000 entrées annuelles et l'équivalent en clandestins), comme le solde d’environ 40.000 personnes retenu par l’Insee dans ses publications officielles pour les années 2009 et 2010, issu des résultats du recensement rénové qui ne sont pas fiables, n’ont guère plus de valeur l’un que l’autre. C’est ce flou regrettable qui permet à n’importe qui de dire n’importe quoi.

La situation perdurera tant que le gouvernement français ne se donnera pas les moyens d’améliorer la connaissance des migrations en France, aussi bien des nationaux que des étrangers, en mettant en place l’arsenal statistique adéquat. D’autres pays, dont l’Allemagne, fournissant des données sur les entrées et les sorties de leur territoire, il n’y a aucune raison que la France ne soit pas capable de le faire. 

Ce n’est qu’une question de volonté!

1 — Office for National Statistics. 18 mai 2011. «Population estimates by ethnic group 2002-2009». Statistical Bulletin. Retourner à l'article

Laurent Chalard
Laurent Chalard (9 articles)
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