Culture

Joyce Maynard: «L'adolescence, c'est comme une tasse de café très serré»

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 25.10.2014 à 13 h 42

Entretien avec la romancière qui avait tout compris à la génération Y avant que celle-ci ne naisse.

Olga Filonenko via Flickr License CC.

Olga Filonenko via Flickr License CC.

Joyce Maynard a 18 ans quand elle publie pour la première fois un article dans le New York Times, en 1972. Il est intitulé «Une fille de dix-huit ans se retourne sur sa vie» et la romancière américaine y raconte ce que cela signifie de grandir dans les années soixante. Elle est alors encore adolescente: elle est jeune, elle est vierge, elle n’a jamais vécu de grande histoire d’amour. Mais, écrira-t-elle plus tard dans son autobiographie Et devant moi le monde, elle y témoignait déjà «d'un grand sentiment de lassitude et d'aliénation»: 

«Je parlais du désir de filer à la campagne et de s'éloigner du monde. J'écrivais: "La retraite paraît tentante."»

Elle se trouvait à cette intersection douloureuse entre le monde des adultes et l’enfance, entre la naïveté et la perte de l’innocence. Elle s’y trouve encore et y situe son dernier roman, L’homme de la montagne. Elle y raconte l’histoire de deux petites filles qui habitent chez leur mère, une dépressive qui lit des livres en clopant dans sa chambre et en les laissant en charge d’elles-mêmes, et sont admiratrices éperdues de leur père, policier. L’été des 13 ans de la narratrice, l'aînée, Rachel, une série de meurtres se déroule dans leur village de Californie du nord. Leur père doit trouver le meurtrier. Ce n’est pas si simple. Comme ce n’est pas si simple de rester un héros dans l’esprit de ses enfants et de les protéger toujours.

Le sexe et la mort

Joyce Maynard ©DR


 

Assise dans un hôtel du VIe arrondissement à Paris, Joyce Maynard explique la genèse du roman: «J’ai rencontré deux femmes en Californie, qui participaient à un cours d’écriture que je donnais pour des gens qui ont des choses à dire et qui veulent le sortir par écrit. Ces deux femmes étaient sœurs, très proches. C’est d’abord cette proximité-là qui m’a plu. Et bien sûr leur histoire.» 

Elles étaient adolescentes à la fin des années 70 et leur père était un détective qui enquêtait sur des affaires de meurtres, et une en particulier: les meurtres de Trailside. Leurs parents étaient divorcés, c’était une famille compliquée. Mais elles adoraient leur père, une figure héroïque, hors du commun bien que toujours un peu en retrait de leur vie –il avait quitté leur mère. Cette histoire de meurtre l’avait changé. L’assassin avait fini par être capturé mais pas par lui. La plus âgée des deux sœurs avait écrit une lettre au meurtrier en prison.

«Leur père était mort peu après l’affaire, et les sœurs pensaient que leur père ne s’était jamais remis de cet échec, explique Maynard. Elles étaient toujours hantées par l’idée de ce père pourchassant un meurtrier et incapable de le capturer.»

L’idée d’un mythe qui s’effondre: la fin de l’innocence.

J'ai passé toute ma classe de cinquième à attendre que mon sang coule

in L'Homme de la montagne

Dans L’homme de la montagne, l’été de cette affaire en Californie, Rachel attend d’avoir ses règles: «J’ai passé toute ma classe de cinquième à attendre que mon sang coule.» Pendant ce temps coule celui des victimes. Plus loin dans le livre: 

«Par une étrange coïncidence, quand la série de meurtres avait débuté, les filles ne parlaient que de leurs premières règles et, d’une certaine façon, ces deux drames –les assassinats et la particularité dont je souffrais– étaient liés dans mon esprit. Comme si la fertilité était porteuse de danger.»

Elle est de cette nature-là, la violence du passage à l’âge adulte: angoissante et mortifère. Ces assassinats estivaux signent la mort de la première partie de la vie de Rachel.

«C’est là, sur ces pentes, que nous avons tout découvert. Os d’animaux et excréments de cerfs. Oiseaux, fleurs, préservatifs. Corps d’animaux morts et corps d’hommes. Pierres et lézards. Le sexe et la mort.» Le sexe et la mort comme deux mots du même champ lexical.

Une association qui parcourt l’œuvre de Maynard, pourtant étrangement lumineuse. «La transition entre le moment où de fille, on devient femme, est un moment qui me fascine, qui m’a toujours intéressée. Et le moment où l’on passe de l’un à l’autre, c’est aussi le moment où l’on est les deux à la fois», explique-t-elle dans un sourire.

Dans L’homme de la montagne, voici ce qu'explique la narratrice, devenue plus âgée:

«En quarante-quatre ans d’existence, il y a au moins une chose que j’ai apprise sur les filles de treize ans. Cette chose, je la connais pour avoir été l’une de ces adolescentes, et aussi la sœur, l’amie et l’ex-amie de plusieurs autres.

Les filles de treize ans vivent dans deux mondes séparés. Citoyennes de ces deux mondes […]. Une fille de treize ans sait cela: son corps peut fabriquer un bébé. Simplement, qu’est-ce qu’elle en ferait? Une partie d’elle-même aime toujours jouer à la poupée. Une autre est fascinée par ce nouveau don. La troisième: horrifiée».

Maynard: «Je ne choisis pas de thèmes, d’idées qui présideraient à mes livres, je veux juste raconter de bonnes histoires, mais a posteriori, bien sûr, l’exploration de l’adolescence est récurrente.» Ou plutôt la bordure de l’adolescence et sa confrontation au reste du monde:  

Le pouvoir de ce qu’on éprouve quand on est jeune est sans commune mesure avec ce que l’on pourra éprouver ensuite

 

«Mes personnages ne sont pas tous jeunes mais ce qui m’intéresse c’est la rencontre entre jeunes et vieux. Il faut qu’il y ait quelqu’un avec qui les jeunes entrent en contact pour montrer une autre perspective: parents, grands parents, employeurs…»

Mais Maynard ne fait pas partie de ces gens qui refusent de veillir, qui prétendent rester éternellement jeunes: 

«J’ai complètement mon âge. Je suis très loin de ma jeunesse, mais elle est encore très vivace en moi. Je ne peux pas m’en défaire.»

L’adolescence, Maynard y revient dans Long Weekend (l'histoire d'un adolescent, Henry, qui vit avec sa mère et se retrouve confronté à une réalité brutale, faite de condamnations pour meurtres et de prises d'otage), dans Baby Love (l'histoire de quatre adolescentes-mères), dans Les Filles de l'ouragan (la vie de deux femmes, de l’enfance et l’adolescence à l’âge adulte) et dans d’autres livres non traduits en français (notamment The Cloud-Chamber ou The Usual Rules). C'est une période «riche en possibilités dramatiques: tout, alors, semble tellement intense. C’est comme une toute petite tasse de café très serré»:

«Le pouvoir de ce qu’on éprouve quand on est jeune est sans commune mesure avec ce que l’on pourra éprouver ensuite. Quand vous êtes jeune, tout ce que vous éprouvez, vous l’éprouvez pour la première fois. Votre premier baiser, vous vous en souviendrez toute votre vie, votre premier amour. Vos lectures adolescentes aussi, parce que vous découvrez la littérature. C’est ce qui explique en partie le culte voué à Salinger je pense, c’est un des grands auteurs qu’on lit jeune.»

Le temps mythique de l'adolescence

C’est ce qui explique aussi le classement, établi via Facebook, des livres qui ont le plus marqué les internautes dans leur vie. Dans tous les pays étudiés à part le Mexique, Harry Potter est en première placeAux Etats-Unis, on trouve ensuite Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur d’Harper Lee, Le Seigneur des anneaux et Le Hobbit de Tolkien et Orgueil et préjugés en cinquième place… Autant de livres qu’on lit le plus souvent à l’adolescence.

En France, même logique. Après Harry Potter viennent Le Petit Prince, Ça de Stephen King, Les Fleurs du mal de Baudelaire, L'Étranger de Camus, Les Fourmis de Bernard Werber: des lectures faites entre le collège et le lycée, la plupart du temps.

Joyce Maynard, à travers ses romans, raconte ce questionnement permanent sur le retour à la jeunesse, «la mort de l’âge adulte» sur lequel s'interrogeait le New York Times dans un article récent: «En se débarrassant de l'autorité patriarcale, nous avons aussi, peut-être sans le faire exprès, éliminé tous les adultes», explique-t-elle. La romancière fait aussi écho aux angoisses qui résonnaient en juin dernier dans un article de Slate.com déplorant que des adultes lisent des oeuvres «pour jeunes adultes» et leur signifiant qu'ils devraient «avoir honte».

Il faut remonter aux racines, il faut tout reconstruire pour changer le présent.

Plus qu’une mort de l’âge adulte, il y a en réalité une idéalisation légitime de l’adolescence, période qui n’a jamais été aussi protégée dans l’histoire: dans les sociétés occidentales, les adolescents ne travaillent plus, ils sont entretenus, ils étudient, ils vivent dans une bien plus grande sécurité qu’avant, ils n’ont même plus, souvent, la perspective d’un service militaire à venir. L’adolescence est un temps où l’on s’appartient, où l’on a du temps –dans un monde qui l’épuise bien plus qu’avant.

Mais Maynard, plus encore que l’adolescence en général, explore l'adolescence des années 60, 70 –années durant lesquelles triomphe «la culture de l'adolescence», comme l'explique le critique rock John Savage dans son livre Teenage: the Prehistory of Youth Culture.

Elle se concentre sur le passé en partie parce qu'elle ne veut pas écrire sur les nouvelles technologies: «Beaucoup d’écrivains le font très bien, moi ça ne m’intéresse pas du tout.» En partie parce que c’est l’époque à laquelle elle-même fut ado– elle reconstruit son passé: «Il faut remonter aux racines, il faut tout reconstruire pour changer le présent; je dois tout détruire pour reconstruire la maison depuis le début. Construire ce que je voudrais être la réalité.»

Mais aussi parce que si l’adolescence est un éden mythifié, celle des années 70 l’est plus encore: un monde post-liberté sexuelle et pré-sida, où les perspectives des jeunes étaient moins sombres. C’est cet âge d’or un peu mythique qui se niche dans l’œuvre de Maynard, et la peur de sa fin qui le hante. Maynard annonçait en creux cette «peur de grandir» qui serait le fardeau de la «génération Y».

L'affaire Salinger

Assise dans cet hôtel parisien, la romancière ponctue ses phrases de quelques mots en français qu’elle a appris grâce à sa mère, qu’elle entendait, enfant, mettre les disques de la chanteuse Patachou. Justement, le père de L’homme de la montagne surnomme sa fille Patty Patty-chou.  Son enfance à elle la hante. Ou plutôt, le moment où son enfance a vrillé:

«Les événements de notre jeunesse déterminent aussi ce que l’on est et les moments à venir ensuite. Beaucoup de choses me sont arrivées dans ma vie, mais à 30 ans, 40 ans, j’étais déjà formée pour y faire face. Ce qui m’est arrivée à 18 ans m’a modelée, m’a construite.»

L’été où Maynard a publié son premier article dans le New York Times est aussi l’été lors duquel elle entra en contact avec JD Salinger pour la première fois. Cela a été assez écrit, elle vivra une histoire d’amour avec le romancier de L'Attrape-coeurs, de 25 ans son aîné. Un vieux qui séduit une très jeune femme, lui demande de se couper du monde pour lui, de renoncer aux plaisirs terrestres et lui fait perdre –ce n'est pas une métaphore pour parler de sa virginité– son innocence.

Salinger était obsédé par la jeunesse et l’innocence et il aspirait celle des autres.

Dans Et devant moi le monde, Maynard raconte: 

«Il est vrai que Jerry, comme Holden Caulfield [le héros de L’attrape-cœurs], déteste d’innombrables choses de par le monde. La majorité, probablement. Mais il est aussi drôle, observateur et extraordinairement tendre –voire sentimental– avec ce qu’il aime. Et qui est souvent lié à ses enfants, ou aux rares preuves de réelle innocence ou de simplicité qu’il rencontre dans le monde.»

Dans cet hôtel, à Paris, seize ans après avoir publié ce livre, elle ajoute encore, au sujet de l'écrivain qui a lui-même prodigieusement raconté l'adolescence: «Salinger était obsédé par la jeunesse et l’innocence et il vivait dessus, aspirait celle des autres parce qu’il avait perdu la sienne. Il s’appropriait l’innocence d’une jeune fille.» Elle marque une pause, pensive, baisse la voix, comme chaque fois qu’elle mentionne Salinger, même sans la moindre question sur lui. «Mais ça ne lui a jamais rendu son innocence, il usait celle des autres, tour à tour.» Maynard la leur reconstruit, au bord du gouffre, dans ses livres.

L'Homme de la montagne

Joyce Maynard

Editions Philippe Rey

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Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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