Histoire

Les camouflages délirants qui embrouillèrent les sous-marins allemands durant la Première guerre mondiale

Rebecca Onion, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 22.10.2014 à 15 h 50

On doit la technique à l'imagination d'un artiste britannique, Norman Wilkinson. Les tableaux de John Everett en témoignent.

John Everett, Cargo déchargeant de la farine, 1918 (détail). © National Maritime Museum, London.

John Everett, Cargo déchargeant de la farine, 1918 (détail). © National Maritime Museum, London.

En 1918, John Everett, peintre de marines, reçoit du ministère de l’Information britannique l’autorisation spéciale de représenter des scènes fluviales à Londres. Everett tombe alors sous le charme du camouflage disruptif de certains navires et décide de les peindre.

Le camouflage disruptif (on parle aussi de camouflage Dazzle) qui décorait les navires de bandes zigzagantes aléatoires était dû à l’imagination d’un artiste britannique du nom de Norman Wilkinson, qui en avait eu l’idée pour tenter de protéger les navires des attaques des sous-marins allemands, qui coulaient alors de trop nombreux navires britanniques. Cette stratégie donna naissance à des œuvres s’apparentant à l’école cubiste ou vorticiste. (On peut trouver une belle collection de photographies de ces navires sur io9.)

Comment est née cette étrange idée et surtout, comment fonctionna-t-elle? le blog Camoupedia a mis en ligne le texte d’un article consacré au camouflage disruptif et à l’œuvre de John Everett, publié en 1919 dans le magazine britannique Land & Water. Son auteur, Haldane Macfall, officier, mais aussi critique d’art et écrivain, donne de nombreux contre-exemples d’objets d’une couleur uniforme et qui ont, de tous temps, fait d’excellentes cibles sur le champ de bataille.

«On pourrait presque présenter ce fait comme une loi du genre, écrit Macfall. La couleur unie est ce qui se rapproche le plus de la cible parfaite par excellence: la silhouette sombre. Comme un sous-officier d’infanterie du XVIIIe siècle aurait pu le dire: la cible uniforme est l’ami du tireur.»

Macfall cite également Jan Gordon, lieutenant de la Royal Navy, qui avait collaboré avec Wilkinson au développement de cette stratégie du camouflage. Gordon explique ainsi que «le camouflage disruptif atteint son objectif non en se rendant invisible au sous-marinier, mais en brouillant son jugement».

Les images d’Everett, qui dépeignent les navires dans leur contexte, montrent comment le camouflage fonctionne. Les navires sont difficiles à regarder et semblent se fondre dans le cadre, malgré leurs peintures criardes.

Surtout, en peignant ce genre de camouflage sur un navire, on obtient deux effets visuels: le premier est qu’il devient très difficile d’identifier le navire car on peine à faire la différence entre la coque et les superstructures, une technique que l’on connaissait dès les guerres napoléoniennes, certains navires à deux ou trois ponts ayant le pont supérieur peint en noir de manière à ce que, de loin, ils paraissent avoir un pont de moins (les coques des navires étaient généralement de couleur ochre). Le second est qu’en brisant les formes du navires par des bandes anarchiquement disposées, il devient également très difficile d’estimer sa course, ce qui rend le pointage particulièrement ardu, un sous-marin devant estimer la course et la vitesse de déplacement d’un navire pour pointer ses torpilles de manière efficace.

Si l’Amirauté britannique affirma que le camouflage disruptif fut efficace, David L. Williams écrit dans son histoire du camouflage naval durant les deux conflits mondiaux que cette efficacité fut malgré tout subjective, car elle ne fut employée qu’à petite échelle.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la technique fut modifiée avant d’être abandonnée, les systèmes de pointages s’étant améliorés et la menace venant désormais, principalement, des airs.

Les tableaux de John Everett sont exposés au National Maritime Museum de Londres dans le cadre de l’exposition «War Artists at Sea», qui se tient jusqu’en février 2015.

 

John Everett, Pétrolier auxiliaire de la Royal Navy au large de Greenwich, 1918. © National Maritime Museum, London.

John Everett, Cargo déchargeant de la farine, 1918. © National Maritime Museum, London.

John Everett, les navires Middleham Castle et Bolton Castle déchargent du grain, 1918. © National Maritime Museum, London.

John Everett, Navires déchargeant du grain, 1918. © National Maritime Museum, London.

John Everett, Sur la Tamise, 1918. © National Maritime Museum, London.

John Everett, Navire marchand, 1918. © National Maritime Museum, London.

 

Rebecca Onion
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Journaliste
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