Ebola: comment une infirmière contaminée a été rapatriée de Freetown à Oslo par Le Bourget

REUTERS/Ralph Orlowski

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La progression de l’épidémie en Afrique de l’ouest ouvre un nouveau marché à très haut risque, celui du rapatriement. Une PME française spécialisée vient de s'y lancer.

L’épidémie africaine d’Ebola bouleverse l’activité aérienne internationale en général, et tout particulièrement celle du rapatriement sanitaire. Les sociétés spécialisées dans la prise en charge médicale des assurés (touristes, expatriés, soignants travaillant pour des ONG) sont confrontées au nouveau et redoutable risque infectieux que représente le virus. La plupart d’entre elles refusent de prendre ce nouveau risque, une situation qui complique considérablement l’envoi de soignants et d’experts dans les trois pays aujourd’hui massivement touchés par l’épidémie (Guinée, Libéria, Sierra Leone): ces spécialistes n’acceptent le plus souvent de monter en première ligne que s’ils ont la garantie de pouvoir être rapatriés s’ils sont contaminés –ne serait-ce que pour pouvoir être correctement soignés.

Les sociétés d’assistance (généralement filiales de grands groupes d’assurance) sont le plus souvent confrontées aux mêmes urgences médicales graves que celles qui mobilisent, en France, les pompiers ou les Samu: traumatologie et accidents cardiovasculaires. Elles font appel des avionneurs spécialisés lorsque les malades ne peuvent être transportés sur un avion de ligne dont quelques sièges passagers ont été aménagés à cette fin.

L’équation est radicalement nouvelle avec la fièvre hémorragique virale due au virus Ebola. Peut-on rapatrier une personne dont on sait qu’elle est hautement susceptible de contaminer son entourage? Si oui, dans quelles conditions? Si non, avec quels arguments vis-à-vis de ses clients? La quasi-totalité des entreprises privées spécialisées dans ce domaine ont jusqu’à présent, pour diverses raisons, déclaré forfait. Pour justifier leur refus d’assurer cette prestation, les sociétés spécialisées font généralement valoir les risques infectieux inhérents à de tels transports et le manque de matériel assurant une protection des médecins et infirmières chargées de l’assurer.

Il y a pourtant là, au vu de l’évolution de la situation épidémiologique, un nouveau marché, malheureusement en plein développement. La demande de rapatriement est nettement supérieure à l’offre, comme l’a récemment montré le cas de l’infirmière française employée au Libéria par MSF et dont le rapatriement a soulevé de nombreuses difficultés.

Il existe une autre solution: pour assurer le retour de leurs ressortissants contaminés, le Royaume-Uni et l’Espagne ont eu recours à des avions militaires. Sans l’exclure a priori, la France n’a, jusqu’à présent, pas retenu cette solution.

Phoenix Air a ouvert la voie

Pour l'instant, une seule compagnie privée avait accepté cette prise en charge à haut risque: Phoenix Air, de Cartersville (Géorgie). Elle est présentée comme ayant une exclusivité avec les Centers for Disease Control and Prevention et a déjà assuré le rapatriement (par Gulfstream III) de plusieurs soignants américains du Libéria aux Etats-Unis. C’est également cette compagnie qui a assuré le vol Monrovia-Paris de l’infirmière française de MSF prise en charge à l’hôpital Bégin, et aujourd’hui guérie.

Pheonix Air a désormais un concurrent: la PME française Medic-Air International, créée et dirigée par le Dr Hervé Raffin. Travaillant en collaboration avec l’avionneur français AirLec, cette société vient d’assurer son premier «transport Ebola», celui d'une infirmière norvégienne contaminée en Sierra Leone et rapatriée sur l’aéroport militaire d’Oslo.

«Nous avons travaillé dans le cadre du ‘’Biorisk Air Transport’’ et en suivant les recommandations de l’OMS et de l’Institut national français de veille sanitaire», explique à Slate.fr le Dr Raffin. «Début octobre, entre le déclenchement de l’alerte par l’ONG et l’arrivée à Oslo, le rapatriement de la patiente a pu se faire en 42 heures, via Las Palmas et Le Bourget. Pendant toute la durée et à chaque étape de la mission, nous avons assuré le suivi médical de la patiente en étant en contact direct et permanent avec les médecins de l’ONG norvégienne concernée.»

Un plan de vol très compliqué

Cette première mission n’a pas été sans incidents:

«Nous avons été confrontés à différents obstacles. Le fait de transporter une personne infectée par le virus Ebola complique notablement les choses en matière de plan de vol et d’obtention des autorisations par les autorités aéroportuaires. Nous avions l’autorisation de nous poser à Las Palmas mais la découverte de la contamination d’une infirmière à Madrid a bouleversé la donne. On nous a interdit de nous poser avant que différentes interventions en haut lieu permettent de lever cette mesure.
 

 A Las Palmas comme au Bourget, notre avion (un CitationS2) a été contraint de rester en bout de piste, toutes portes fermées, avec remplissage des réservoirs en des temps record –quarante minutes au total. Au cours de cette mission, l'équipe médicale utilise des équipements individuels de protection. Le malade est quant à lui perfusé et placé sous oxygène et transféré dans un isolateur à pression négative.»

Pourquoi se lancer dans une telle entreprise?

«Nous pensons qu’il faut dépasser les blocages actuels et aller chercher tous les malades où ils se trouvent dès lors que le risque est contrôlé. C’est précisément notre métier. Nous avons aussi une certaine expérience dans le domaine des fièvres hémorragiques (avec la fièvre de Lassa) et beaucoup échangé avec le milieu des humanitaires et des réanimateurs ainsi qu’avec l’OMS.»

Comment ne pas prendre de risques?

«En pratique, nous avons défini plusieurs stades, depuis la simple piqûre infectée du soignant jusqu’au diagnostic confirmé d’Ebola avec vomissements et diarrhées. Nous ne pouvons prendre en charge les malades arrivés à ce stade. En amont, nous avisons en fonction des données disponibles, des délais et de l’évolution de la situation.»

Quelles sont les principales difficultés rencontrées?

«Elles sont d’ordre logistique. En Europe, la quasi-totalité des pilotes refusent d’effectuer de tels vols. Il faut aussi savoir qu’en Allemagne (qui concentre la majorité de l’activité des avions-ambulance), on respecte une forme de dogme: ne jamais transporter un malade infecté par Ebola ou un autre virus des fièvres hémorragiques et même tout patient contagieux (tuberculeux, par exemple). Il en va de même en Suisse comme dans les pays anglo-saxons.»

D'importants moyens pour une évacuation militaire

Pourquoi la France ne fait-elle pas appel à des avions militaires?

« Nous travaillons en coopération étroite avec le gouvernement français et nous pourrions mutualiser nos moyens avec ceux des militaires.»

Il faut savoir que la mobilisation des avions militaires pour un cas comme Ebola impose, en France, de déclencher le «Plan Morphée» (module de réanimation offrant un haut niveau de médicalisation pour plusieurs blessés), ce qui réclame d’importants moyens. Nous ne sommes plus ici dans un Falcon mais avec un KC 135, un ravitailleur en vol dérivé du Boeing 707 avec quinze personnes à bord.

 «C’est ce qui explique pourquoi la France n’a pas mobilisé un avion militaire pour rapatrier l’infirmière contaminée de MSF à Monrovia. Il n’a pas été possible, dans un délai de 24 heures, de monter une opération d’évacuation. Pour notre part, nous n’avions pas de pilote disponible. C’est l’ONG qui a pris contact avec l’OMS et, après échanges avec le gouvernement américain, c’est Phoenix Air qui a assuré le rapatriement en partant des Etats-Unis pour Paris via Monrovia.»

L’annonce du «vol Ebola» Freetown-Las Palmas-Le Bourget-Oslo a eu un certain écho dans le milieu (assez fermé) des compagnies d’assistance. La question est d’ores et déjà posée de savoir comment seront organisés les éventuels rapatriement des soignants qui seront prochainement à pied d’œuvre dans le premier centre de traitement dont François Hollande a annoncé à plusieurs reprises l’ouverture –une centre géré par la Croix Rouge française et situé en Guinée forestière, à Macenta.

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