Science & santé

Bioterrorisme: Ebola n'est pas une arme biologique, l'utiliser comme telle serait idiot

Nicholas G. Evans, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 18.10.2014 à 8 h 15

Les théories du complot sont extrêmement contagieuses. Voilà pourquoi elles sont fausses

Un soldat américain, à l'entraînement aux Etats-Unis à Fort Campbell dans le Kentucky, le 10 octobre 2014.  REUTERS/Harrison McClary

Un soldat américain, à l'entraînement aux Etats-Unis à Fort Campbell dans le Kentucky, le 10 octobre 2014. REUTERS/Harrison McClary

Stop, arrêtez. Ebola n'est pas susceptible de devenir une arme pour des terroristes.

Le virus n'est pas, comme l'ont prétendu Forbes et le Daily Mail, une arme rudimentaire que l'organisation de l'Etat islamique pourrait intégrer dans son arsenal de bioterrorisme. Il n'est pas le dernier recours d'un loup solitaire en mission suicide, pour reprendre les termes de Fox News. Et ce n'est pas non plus, comme l'a déclaré le leader de Nation of Islam, une arme biologique de ciblage racial confectionnée par les Etats-Unis.

Ebola est parfaitement réel et parfaitement effrayant. Mais cette épidémie n'est pas la recette d'une arme biologique. A moins que vous ambitionniez de devenir le bioterroriste le plus incompétent de toute l'histoire.

Ce n'est pas un bon candidat

Premièrement, le virus n'est pas un bon candidat pour devenir une arme biologique. Il ne se propage pas rapidement –son facteur R0, soit la mesure de la contagiosité d'un virus, est à peu près de 2. Ce qui veut dire que, dans une population où tout le monde est à risque, chaque personne infectée infectera, en moyenne, deux autres personnes. Mais vu qu'un individu porteur d'Ebola n'est contagieux que lorsqu'il manifeste des symptômes, nous avons toutes les chances d'endiguer une épidémie dans les pays jouissant d'un système de santé publique performant.

Et contrairement à d'autres armes biologiques, comme la maladie du charbon, le mode de transmission d'Ebola fait que le virus est vraiment très difficilement transformable en arme.

Les spores du bacille du charbon peuvent être séchés et pulvérisés, afin d'en faire de minuscules particules flottant dans l'air et susceptibles d'être inhalées. Pour être transmis, Ebola nécessite des fluides corporels et, si on cherche à en faire des armes, ce ne sont pas des vecteurs ni très fiables ni très efficaces.

Et non –même si vous l'avez peut-être entendu– Ebola ne se transmet pas «par voie aérienne». L'unique étude que tout le monde reprend pour «attester» cette hypothèse observe que des porcs sont capables de transmettre Ebola à des macaques, selon un mécanisme inconnu et qui pourrait impliquer des gouttelettes respiratoires. Les chercheurs font toutefois remarquer que les macaques ne se sont pas transmis la maladie entre eux. Au final, tout ce que prouve l'étude, c'est que les porcs peuvent véhiculer Ebola.

Et les «cracheurs suicide»?

Cela suffit globalement à éliminer le virus de la liste des armes biologiques potentielles. Une organisation terroriste qui aurait dans l'idée de propager Ebola devrait faire du porte-à-porte avec des sacs de sang et de vomi et les répandre sur les gens –ce n'est pas vraiment quelque chose qui risque de passer inaperçu–, le tout pour réussir, en définitive, à n'infecter qu'une poignée d'individus.

Et quid des «cracheurs suicide», alors? Quelqu'un qui s'inoculerait délibérément Ebola pour le propager à autrui?

Pour un terroriste, c'est une stratégie perdante. Un malade d'Ebola n'est contagieux que lorsque ses symptômes sont déclarés et, même dans ce cas, il s'agit souvent d'une minuscule fenêtre d'opportunité. Un grand nombre des malades d'Ebola ont contracté le virus en s'occupant d'autres malades, affaiblis et rendus infirmes par la maladie. Un terroriste qui aurait dans l'idée de se trimballer dans les rues afin d'infecter d'autres personnes ne sera tout simplement pas en état de le faire pendant très longtemps –et même dans ce cas, il aura beaucoup de mal à transmettre le virus.  

Quant aux théories du complot qui circulent autour d'Ebola et qui en font un virus artificiel, nous savons que la maladie est apparue en 1976. Les années 1970 étaient une époque où l'ingénierie génétique était plus que balbutiante –personne n'aurait été en mesure de créer un virus, même en le voulant très fort. A moins d'un bioterroriste capable de voyager dans le temps, cette théorie est intenable.

Ebola, c'est la faillite des systèmes de santé publique en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone

 

Et aujourd'hui, alors? Un groupe bioterroriste –ou, plus vraisemblablement, un programme militaire secret d'armement biologique, comme celui mené par l'Union soviétique pendant la Guerre froide– pourrait-il récupérer Ebola et le modifier afin de le rendre plus contagieux ou transmissible par voie aérienne? C'est très improbable.

Pourquoi? De un, parce que c'est très difficile –nous n'en savons pas suffisamment sur les virus pour leur ajouter sciemment de nouvelles caractéristiques. De deux, il existe d'ores et déjà tout un tas de cochonneries bien mieux disposées à devenir des armes. C'est le cas de la variole, par exemple. Si des bioterroristes sont prêts à se donner toutes les peines du monde pour créer une arme biologique, ils choisiront probablement au départ un candidat bien plus judicieux qu'Ebola.

Enfin, même si l'un de ces très improbables scénarios en vient à se réaliser, quel est l'ennemi qui pourrait prétendre avoir fait d'Ebola une arme et jouir d'un minimum de crédibilité? L’Etat Islamique et d'autres groupes djihadistes font très attention à leur réputation pour réaliser leurs objectifs. Si les exécutions et les attentats fonctionnent pour les terroristes, c'est parce qu'ils peuvent en obtenir quelque chose: de la peur et la paternité de cette peur. Il n'y a rien à gagner à user d'une maladie comme Ebola pendant une épidémie, parce qu'il est difficile de prouver le caractère délibéré du phénomène, d'où l'impossibilité de vous en vanter.  

L'angoisse qu'une maladie infectieuse émergente soit en réalité une arme n'est pas nouvelle. En 1918, le lieutenant colonel Philip S. Doane faisait état d'une suspicion similaire concernant la «grippe espagnole» qui, selon lui, aurait pu être une arme biologique confectionnée par les forces allemandes. 

Plus près de nous, un professeur d'épidémiologie australien a avancé que le MERS, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient, pourrait être un agent de bioterrorisme. Les gens adorent inventer des histoires où des officines secrètes et malveillantes sont à l'origine d'épidémies. Et même si le bioterrorisme est possible –les progrès technologiques le rendent de plus en plus accessible– pour l'instant, le coupable est presque toujours à chercher du côté de la nature.

Dans les pays développés, la plus grande menace ne vient pas du terrorisme, mais de la peur

 

Ebola n'est pas une arme; c'est la collision entre des humains et leur environnement. Son histoire est celle de la faillite des systèmes de santé publique en Guinée, au Liberia et au Sierra Leone. Et c'est aussi l'histoire de notre faillite, de notre incapacité à agir, à aider les habitants de ces pays. C'est l'histoire d'une confiance brisée.

Dans les pays développés, la plus grande menace ne vient pas du terrorisme, mais de la peur. De la peur qui incite des législateurs à faire campagne pour un renforcement des contrôles aériens, même si une telle initiative ne servira probablement à rien –parce que suivre les mouvements des passagers du transport aériens est trop difficile et parce que cela n'est même pas une méthode de détection efficace. La peur qui pousse des politiciens américains à envisager la fermeture de la frontière avec le Mexique, ou l'interdiction d'atterrissage pour tous les vols en provenance d'Afrique de l'Ouest. 

La peur est une arme des plus puissantes, capable de se retourner contre nous. Dans des nations riches et développées, la terreur qui nous incite à prendre des mauvaises décisions est bien plus redoutable qu'Ebola. Si nous voulons vaincre le virus, nous devons d'abord juguler la peur.

Pour vaincre Ebola, ce ne sont pas tant les terroristes qui doivent nous préoccuper que notre capacité et notre volonté à aider nos semblables.

Nicholas G. Evans
Nicholas G. Evans (1 article)
Bioéthicien
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