France

Le Pen-Philippot: la marionnette et l’homme-orchestre

Thomas Guénolé, mis à jour le 18.10.2014 à 14 h 19

Il faudra attendre 2017 pour savoir si le vice-président responsable de la stratégie et du programme du Front national aura réussi son pari: la normalisation du parti.

La présidente du FN Marine Le Pen et ses deux vice-président, Florian Philippot et Jean-Francois Jalkh, sortent d'un rendez-vous à l'Elysée le 16 mai 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

La présidente du FN Marine Le Pen et ses deux vice-président, Florian Philippot et Jean-Francois Jalkh, sortent d'un rendez-vous à l'Elysée le 16 mai 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

Contrairement à Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen règne sur le FN mais ne le gouverne pas. Actrice sur les textes et la mise en scène écrits par un autre, elle est l’instrument volontaire de l’homme-orchestre du parti: Florian Philippot, «vice-président chargé de la stratégie et de la communication». Des éléments de langage à la formation des cadres en passant par l’essentiel du programme, ce dernier compense de son mieux la carence de cadres du parti. Aussi n’y a-t-il aucun sens à s’interroger sur la stratégie de la présidente du FN: la stratégie de Marine Le Pen, ça n’existe pas; ce qui existe, c’est la stratégie Philippot.

Sous l’impulsion de ce diplômé de HEC et de l’ENA, le FN s’est professionnalisé sur le fond, sur la forme, dans l’organisation de l’appareil militant, et dans la préparation des candidatures électorales. Auparavant, en dehors de l’élection-reine présidentielle, le FN pâtissait à tous les scrutins d’une mobilisation de son réservoir de voix lourdement inférieure à la moyenne. 

La professionnalisation, l'explosion du chômage et l’effet boule-de-neige des premiers succès ont produit l’effet contraire: une mobilisation supérieure à la moyenne. Par exemple, aux dernières européennes, l’électorat total a participé à 42%, mais le FN, lui, a mobilisé 71% de son réservoir. Ainsi a-t-il obtenu 25% des suffrages exprimés alors que son réservoir total ne pèse à ce jour que 14% des inscrits.

Deux problèmes cruciaux bloquent aujourd’hui son expansion. D’une part, depuis qu’il a renoué avec le succès lors des cantonales de 2011, il ne parvient pas à dépasser son plafond de 14% des inscrits. D’autre part, il souffre d’un déficit de candidats de qualité: l’œuvre d’art repeinte en bleu par le maire FN d’Hayange n’en est que l’illustration récente la plus farce. 

Deux symptômes, une cause: le FN n’est toujours pas un parti normal dans le paysage politique. Pour surpasser la simple maximisation de la mobilisation du réservoir de voix, la stratégie Philippot consiste donc, en bonne logique, à tenter de le normaliser. Du reste, rappelons que diaboliser signifie «accuser injustement d’être le diable»: consciemment ou pas, quiconque parle de diabolisation sert donc sa cause.

Tactiquement, la pièce maîtresse est le double discours sur le «FN normal»: d’un côté, affirmer in petto qu’il n’a jamais été d’extrême droite, ce qui aurait étonné son premier trésorier, l’ex-caporal SS Pierre Bousquet; de l’autre, soutenir que le FN a changé, sans s’attarder sur la contradiction avec la thèse d’une ligne politique qui n’aurait jamais posé problème. Le thème du «FN nouveau» est renforcé par un storytelling surjoué à partir de tensions réelles: celui de la gentille Le Pen fille face au méchant Le Pen père. À cela s’ajoute une rhétorique «extrême-républicaine» destinée à recycler le fond sous une forme plus acceptable. Par exemple, la laïcité est revendiquée sur la forme pour stigmatiser l’islam sur le fond. Parallèlement, le parti s’efforce de devenir attrape-tout. 

Toute clientèle électorale en jachère a donc droit tôt ou tard à un message ciblé pour l’appâter: par exemple les cheminots en juin, ou les jeunes en septembre. Enfin, le discours d’extrême droite souverainiste, notamment économique, est davantage mis en avant au détriment du discours d’extrême droite xénophobe. L’idée est d’attirer plus facilement les électeurs non-FN ayant voté «non» au référendum européen de 2005, qu’un discours xénophobe ne peut séduire que s’il est repeint en protectionnisme.

La stratégie Philippot consiste donc, somme toute, à faire atteindre au FN, en le poussant vers sa gauche, le point que ciblait Charles Pasqua en poussant feu le RPR vers sa droite. Ce faisant, l’homme-orchestre du FN reproduit la stratégie du MSI italien, parti néofasciste qui a réussi sa normalisation et a pu ainsi entrer au gouvernement. En 2015, les départementales et les régionales ne profiteront au FN que grâce à la meilleure mobilisation de son réservoir de voix dans un contexte de forte abstention. En 2017, en revanche, lorsque toutes les forces politiques feront le plein de leur réservoir de voix, l’on verra si le FN dépasse son plafond habituel de 14% des inscrits. L’on saura alors si la stratégie Philippot aura juste amélioré la mobilisation interne, ou réalisé le rêve de la dynastie Le Pen: faire sauter les digues.

Thomas Guénolé
Thomas Guénolé (21 articles)
Politologue
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