Culture

Cinéma: Pour Tarantino, Hitler a été assassiné en 1944 dans un cinéma

Christian Delage, mis à jour le 20.08.2009 à 11 h 05

The Inglourious Basterds est sorti en France. Le dernier film de Quentin Tarantino présente une histoire déjantée de chasseurs de nazis.

Cela se passe en 1996. Quentin Tarantino, alors âgé de 33 ans, accompagné de Tim Robbins, pénètre dans le garage de la maison californienne de Samuel Fuller. Il y trouve des archives et des objets dont la découverte lui procure une joie presque juvénile: le casque de The Steel Helmet, la une de Variety consacrée à The Big Red One, le carnet personnel que tenait au quotidien Fuller lors du débarquement en Normandie. Trois ans plus tard, il décide de se lancer dans l'écriture d'un long métrage dont l'histoire se déroule pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il va lui falloir dix ans pour mener à bien ce projet.

Dans un entretien avec Samuel Blumenfeld du Monde 2, il évoque les films qui ont compté pour lui et dont il s'est plus ou moins inspiré: Les Canons de Navarone (1961), de Jack Lee Thompson, Le Jour le plus long (1962), de Ken Annakin, Andrew Marton et Bernhard Wicki, Les Douze Salopards (1967), de Robert Aldrich, De l'or pour les braves (1970), de Brian G. Hutton, Il faut sauver le soldat Ryan (1998), de Steven Spielberg. Pourtant, le pari de Tarantino est ailleurs : considérer Hitler comme un mogul dont le studio serait l'Allemagne et la conquête du monde, un enjeu cinématographique. C'est donc sur un mode ludique, bien loin de la volonté réaliste d'un Spielberg dans Il faut sauver le soldat Ryan que le réalisateur de Reservoir Dogs et de Pulp Fiction a conçuThe Inglourious Basterds.

Dans le premier chapitre du film, intitulé «Il était une fois en France occupée (1941)», un colonel allemand, originaire des Alpes autrichiennes, et présenté comme étant l'un des responsables de la chasse des juifs en France, survient dans une maison isolée en pleine campagne pour interroger le propriétaire des lieux et lui faire avouer, sans avoir à hausser le ton, car il est très civilisé, qu'il cache une famille juive. Hans Landa (Christoph Waltz, excellent, primé à Cannes) est sans aucun doute le personnage le plus intéressant du film. Il s'exprime dans un français parfait. Mais, devant la gravité de la situation, il préfère, à un moment donné, passer à l'anglais: voici donc les deux personnages, l'un Français, l'autre Allemand, parlant dans une langue qui n'est pas la leur: une première pirouette de Tarantino, qui doit compter avec un public américain guère favorable au sous-titrage, mais qui réussit à jouer de ces problèmes de langage en faisant parler plus loin Landa en italien, dans ce qui est certainement l'un des moments les plus savoureux du film.

La musique accompagnant la venue de Landa dans la ferme où sont cachés les Dreyfus est une citation directe des westerns spaghettis, en particulier ceux de Sergio Leone. Mais, face au paysan français, Landa disserte sur la comparaison du juif au rat, en mentionnant explicitement la propagande cinématographique de Goebbels (il s'agit de Der Ewige Jude, 1940). Il fait ensuite entrer ses hommes pour massacrer la famille Dreyfus, tapie dans la cave. Seule la jeune Shoshana réussit à s'enfuir. Elle devient la gérante d'une salle de cinéma parisienne et met à l'affiche le film de Georg Wilhelm Pabst, interprété par Leni Riefenstahl, L'Enfer blanc du Piz-Palü.

C'est dans ce théâtre art-déco reconstitué dans les anciens studios de Babelsberg que va se concrétiser la rencontre entre Shoshana et les Basterds, un groupe de soldats juifs américains venus en France pour assassiner Hitler et les principaux dignitaires nazis. Cette manière de situer l'action imaginaire du film dans un contexte de références venus du monde du cinéma est typique de l'univers de Tarantino, dont la cinéphilie est un mélange très personnel de séries B et de «chefs-d'œuvre». Ainsi, dans son interprétation du chef de cette unité spéciale, le lieutenant Aldo Raine (Brad Pitt) imite la posture et surtout l'intonation de la voix de John Wayne. Pourtant, la signature des Basterds, outre la croix gammée qu'ils marquent au couteau sur le front des Allemands qu'ils tuent, est le scalp de leurs victimes, une coutume qu'ils revendiquent «apache». Le sergent Donnie Donowitz, quant à lui, surnommé «L'ours Juif», préfère continuer son sport favori en jouant au baseball avec les crânes nazis.

Leur mission principale, le plan «Kino , consiste à profiter de la première de Stolz der Nation, un film mettant en scène un héros de guerre, Fredrick Zoller, devenu une des stars du cinéma de Goebbels, pour tenter d'assassiner Hitler, venu spécialement à Paris dans le cinéma «Le Gamar», dont il ignore que la propriétaire est une jeune femme juive. Il est prévu que, lors d'un changement de bobine, Shoshana projette un document tourné par son projectionniste noir (Marcel) où son visage, filmé en gros plan, annonce la «vengeance juive» contre les nazis. Avant de se livrer à une fusillade dont Hitler ne se relèvera pas, les Basterds provoquent un incendie avec de la pellicule nitrate (hautement inflammable, comme le savent les connaisseurs).

L'engagement des Juifs américains dans la Deuxième Guerre mondiale avait fait l'objet, dès l'après-guerre, d'un ouvrage historique (I. Kaufman, American Jews in World War II : the story of 550,000 fighters for freedom, 1947). Récemment, le Museum of Jewish Heritage de New York a organisé une exposition intitulée «Ours to Fight For: American Jews in the Second World War». Mais il y eut aussi des soldats juifs dans l'armée allemande, une histoire rapportée en 2002 par Bryan Mark Rigg (Hitler's Jewish Soldiers, The Untold Story of Nazi Racial Laws and Men of Jewish Descent in the German Military). Tarantino n'a lu aucun de ces ouvrages, pas plus que d'autres en lien avec la thématique de son film. À sa façon, il est néanmoins l'un des premiers à mettre en scène l'idée d'une «vengeance juive» qui s'exercerait pendant la guerre et non dans sa sortie judiciaire, et qui réussit à atteindre la personne du Führer en s'attaquant à son grand œuvre propagandiste.

Christian Delage

 

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