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Hey, la Silicon valley, laissez nos utérus tranquilles

Processus d'extraction des oeufs dans un centre dédié à la reproduction à Taiwan, le 8 août 2013. REUTERS/Pichi Chuang

Processus d'extraction des oeufs dans un centre dédié à la reproduction à Taiwan, le 8 août 2013. REUTERS/Pichi Chuang

Facebook et Apple veulent financer la congélation des ovocytes pour leurs employées. Et non, ça n'est pas du tout une bonne nouvelle.

Selon NBC News, Facebook et Apple vont mettre la main à la poche pour faciliter la vitrification des ovocytes pour les employées qui le souhaitent. Facebook aurait même déjà introduit le montant de l'opération dans la couverture médicale, et Apple s'apprêterait à proposer ses premiers remboursements dès le mois de janvier.

Les deux entreprises prendraient ainsi en charge jusqu'à 20 000 dollars de la procédure. Précisons que cette somme ne couvre pas la totalité des frais: aux Etats-Unis, il faut payer 10 000 dollars pour chaque congélation ainsi que 500 dollars de frais annuels pour la cryoconservation. S'il n'y a pas eu transfert d'embryon dans les cinq ans ou en cas de (rare) problème technique, il faut tout refaire.

La nouvelle (qui n'a pas été confirmée officiellement) a été plutôt bien accueillie.

Brigitte Adams, fervente partisane de la congélation d'ovocytes et fondatrice du forum médical Eggsurance.com se réjouit sur le site de CBS: 

«En assurant cette possibilité à leurs employées, ces entreprises investissent dans les femmes et leur permettent de vivre la vie qu'elles ont voulu».

Pour une journaliste de Wired cette mesure est «une bonne chose, une nouvelle option offerte aux femmes confrontées à la dure réalité qui veut que les années de fertilité entrent en conflit avec les années où l'on est censées construire une carrière professionnelle». Elle estime également que cela «prouve une volonté de la part de la Silicon valley d'employer plus de femmes, et que c'est d'autant plus bienvenu que la Silicon Valley est dominée par les hommes».

De la domination masculine à la Silicon Valley? BINGO. Ce «cadeau» fait aux femmes n'est ni plus ni moins qu'une gigantesque arnaque et une manière de contrôler encore davantage la vie privée des femmes qui travaillent.

La Silicon Valley reste sexiste

Si certains vont jusqu'à voir dans ce remboursement une marque de féminisme de la part des entreprises, il faut rappeler que la Silicon valley et les nouvelles technologies dans leur ensemble restent un milieu outrageusement sexiste.

Il y a quelques jours à peine, Satya Nadella, le patron de Microsoft, expliquait doctement aux femmes «qu'elles ne devaient pas demander d'augmentation et faire plutôt confiance au système qui accordera les augmentations méritées, au fil du temps». Il avait ajouté: 

«Ceci est un superpouvoir que les femmes qui ne demandent pas pour une augmentation ont. C’est le karma.»

S'il est depuis revenu sur ses propos, le mal est fait: on retiendra que pour le patron d'un géant de la technologie, les femmes doivent se taire et attendre gentiment que leur patron (un homme) vienne les extraire de leur plafond de verre.

Rappelons également qu'en 2013, Jorge Cortell, PDG de la start-up Kanteron Systems avait posté ce tweet: «Je suis à un événement qui est censé être réservé aux entrepreneurs, mais quelqu'un y porte des talons? #pasdecerveau»

Récemment, Slate.fr montrait la faible diversité chez Google, facebook and co...

Par exemple, Si l’effectif global de Facebook est composé de 31% de femmes, ellles n'occupent que 15% des emplois de haute technologie.

Mais ainsi donc, en si peu de temps, la Silicon Valley aurait changé, les entreprises se placeraient enfin du côté des femmes et seraient résolus à faire place au leadership féminin en les aidant à concilier famille et travail? BULLSHIT.

En faisant semblant de permettre aux femmes de faire choisir librement entre carrière professionnelle et famille, Facebook et Apple leur proposent en réalité un non-choix: ça n'est pas «un enfant si je veux quand je veux», mais «un enfant quand et si on m'autorise à le faire».

Mettre son corps sur pause

En financant la congélation des ovocytes, les deux entreprises permettraient aux femmes de mettre leur corps sur pause, de se consacrer entièrement à leur carrière et de remettre leurs projets d'enfant à plus tard. La question est d'abord de savoir quel est ce «plus tard» et qui décide que c'est le bon moment d'avoir un enfant. 

Le «plus tard» serait, si l'on suit ce raisonnement, le moment ou un enfant n'entravera pas la vie professionnelle. Le moment où dans l'esprit du patron, ça n'est pas bien grave si une salariée s'absente quelques semaines pour accoucher ou si à son retour de congé maternité, elle se rend moins disponible. Imaginons alors une salariée de Facebook qui fait vitrifier ses ovocytes à 30 ans. A 43 ans, elle les fait décongeler et se fait implanter un embryon. Et personne donc n'y trouverait rien à redire puisqu'elle s'est consacrée entièrement à son travail les années précédentes. Est-ce à dire qu'une femme de 42 ou 43 ans a moins de valeur dans l'entreprise? C'est le premier piège tendu par Apple et Facebook: en disant aux femmes qu'elles peuvent avoir un enfant tardivement, cela véhicule insidieusement l'idée que passé un certain âge (au-delà de quarante ans) une femme est moins essentielle à l'entreprise.

Ensuite, le projet ne concerne que les femmes. Facebook et Apple vont financer la vitrification des gamètes féminines et la congélation du sperme n'est pas incluse dans le package. Un homme qui voudrait faire congeler son sperme ne pourra donc compter que sur lui-même et ses propres moyens financiers. Certes la fertilité masculine est largement supérieure, en termes de durée, à celle des femmes. Mais si les deux firmes n'ont rien prévu pour leurs salariés hommes, ça n'est surement pas eu égard à ces considérations physiologiques: dans l'esprit des employeurs, une femme qui devient mère sera toujours un boulet. Un homme qui devient père au cours de son contrat ne souffrira en aucun cas de ce changement. Pire, avoir un enfant quand on est un homme est toujours bon pour une carrière.

Cette mesure est donc bien l'aveu tacite que les entreprises ne traitent toujours pas les hommes et les femmes de manière égale. Les statistiques et les témoignages avaient déjà révélé de manière évidente qu'en devenant mères, les femmes subissaient pression, harcèlement et discrimination. Mais il y a quelque chose d'odieusement cynique dans le raisonnement des deux entreprises.

Proposer aux femmes de remettre à plus tard leur projet d'enfant et payer pour ça, cela revient à dire: «je refuse de changer ma manière de traiter mes salariées, c'est aux salariées de changer leur manière de travailler et de vivre». En bref, c'est encore aux femmes de s'adapter aux exigences de l'employeur, et toujours pas à l'employeur d'être juste et respectueux des droits.

Si Facebook et Apple avaient véritablement voulu aider les femmes à concilier leur vie professionnelle et leur vie familiale, il aurait mieux fallu s'inspirer des modèles existants qui ont déjà prouvé leur efficacité (congé maternité mieux indemnisé, garantie de retrouver un poste égal à son retour...). Payer les femmes comme leurs homologues masculins à compétences égales. Et surtout cesser de voir les femmes comme des utérus sur pattes, avec des hormones tout autour.

Un controle des naissances et du corps des femmes

Sur Numerama, Guillaume Champeau écrit cette phrase très juste: «Que dirait-on si les entreprises se mettaient à financer la pilule de leurs salariées, pour s'assurer qu'elles ne "tombent" pas enceintes?»

Et en effet, il y a dans tout cela quelque chose de l'ordre du contrôle des naissances. Certes, Facebook et Apple ne forcent pas les femmes à congeler leurs gamètes, certes, ils ne les poussent pas à interrompre une grossese. Pourtant, il y a bien ici une insupportable intrusion dans la sexualité et le corps des femmes. C'est décider à leur place quand leur corps portera un enfant, quand une femme sera jugée «apte» à se reproduire.

On peut aisément imaginer que des employées qui n'avaient jusque là jamais songé à faire congeler leurs ovocytes soient subtilment amenées à considerer franchement la question.

Or, il ne s'agit en aucun cas d'une démarche anodine. Si l'opération n'est la plupart du temps pas douloureuse et n'engendre pas de complications, cela reste une technique médicale. Elle nécessite une stimulation ovarienne, une aspiration des ovocytes...

Et surtout, en aucun cas, la congélation des ovocytes ne permet systématiquement une grossesse. Selon une étude d'août 2013 de la revue scientifique américaine Fertility and Sterility, les ovocytes vitrifiés d'une femme de plus de 30 ans ont mois de 25% de chance d'être fécondés.

On ne peut imaginer le désarroi d'une femme qui aura fait cette démarche, encouragée par le remboursement d'une partie de la vitrification et qui à 43 ans, ne parviendra pas à être enceinte. Ni facebook, ni Apple n'y pourront quoique ce soit.

En outre, même si elles sont de plus en plus fréquentes, les grossesse tardives n'ont rien d'une partie de plaisir: la fatigue est plus intense, le suivi de grossesse plus contraignant. Et surtout, le risque d'anomalie chromosomique ou de complications à l'accouchement est accru.

Si pouvoir faire des enfants plus tard est indéniablement une avancée pour la science et les femmes, le fait que les entreprises veuillent aujourd'hui y contribuer représente un véritable danger pour les femmes. Pouvoir, et même devoir à ce point et littéralement se dévouer corps et âme à son entreprise à ce point, ça n'a rien d'une bonne nouvelle. Bien au contraire.

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