Vous avez l'impression de ne plus arriver à lire des livres? C'est un syndrome courant

«Jeune femme lisant», morceau d'une toile de Corot, 1868 via Wikimédia, License CC.

«Jeune femme lisant», morceau d'une toile de Corot, 1868 via Wikimédia, License CC.

Internet a-t-il vraiment tué nos longues communions méditatives avec les textes ou sommes-nous juste nostalgiques d’un Eden de la lecture qui n’a jamais vraiment existé?

Slate étant un magazine en ligne, vous êtes très probablement en train de lire ce texte sur un écran. Il est même probable que vous le lisiez plutôt le matin qu’en soirée. Vous êtes peut-être au travail, à la recherche d’une simple information plutôt que d’une longue expérience contemplative. Vous avez sans doute d’autres onglets ouverts… et vous allez zapper sur l’un d’eux si je vous ennuie. 

Vos yeux sont peut-être un peu fatigués par le scintillement de l’écran ou il leur a fallu un certain temps pour s’adapter à la police employée par Slate, qui diffère légèrement de celle du site où vous vous trouviez auparavant. Vous devriez faire une pause de 20 secondes si cela fait plus d’une demi-heure que vous n’avez pas quitté des yeux votre écran d’ordinateur, votre smartphone, votre tablette ou votre livre électronique. Allez-y, j’attends. Et ce n’est pas grave si vous ne revenez pas —nous savons tous désormais que la plupart des gens n’iront pas au bout de cet article. Si vous revenez, toutefois, j’aimerais vous parler de quelque chose qui me préoccupe ces derniers temps: le sentiment d’insécurité du lecteur.

C’est en train de devenir un cliché chez les gens qui ont une vingtaine d’années (surtout chez ceux qui ont plus de 25 ans): dès que l’on se met à parler de livres, d’articles ou de quelque texte que ce soit d’une certaine longueur, il se trouve toujours une personne pour se mettre à geindre qu’elle «n’arrive plus à liiiiiiiire» en expliquant que tout ça, c’est de la faute à Internet, qui a considérablement réduit ses capacités de concentration. S’ensuit alors le récit de ses jeunes années, durant lesquelles elle pouvait rester des heures entières plongée dans un roman, alors qu’aujourd’hui, elle ne parvient plus qu’à observer le défilement des tweets, qui s’agitent tels des poissons dans la rivière du temps-qui-ne-reviendra-plus. 

D’abord agacé par cette espèce de frime maquillée en aveu d’échec («J’étais précoce, tu vois, et je reste profondément intellectuel» ou «Je me sens oppressé par ma participation active à la conversation culturelle»), vous vous rendez ensuite compte que vous semblez souffrir des mêmes symptômes. «Mais oui!» vous exclamez-vous intérieurement, submergé par des souvenirs sans doute inventés d’après-midi entières passées à lire Robertson Davies à l’ombre d’un arbre. «Que m’est-il arrivé? Qu’est-ce je vais faire? Où est-ce que ma concentration…? Oh, non!».

L’insécurité du lecteur. C’est tout ce qui vous donne l’impression de ne pas profiter autant de vos lectures que vous ne le faisiez auparavant. C’est se réserver une heure pour lire ce nouveau roman qui vous fait tant envie et la passer sur Facebook à faire bêtement défiler des photos d’anciens camarades de lycée dont vous vous souvenez à peine. C’est déplorer son manque de concentration et regretter le flow, la transe d’entrer dans un monde narratif en laissant le monde réel de côté. C’est se dire que si Virginia Woolf avait raison lorsqu’elle disait que le paradis était une longue lecture dont on ne parvient à s’extraire, vous avez été chassé du paradis.

Nostalgie de la génération Y

Je retrouve ce sentiment d’insécurité partout autour de moi, chez mes collègues, qui en ont clairement les symptômes («Mes capacités de concentration sont complètement atrophiées. Cela va faire un an que j’essaie de finir Le Berceau du Chat, qui n’est pourtant pas un roman long.»); chez mes amis, qui en sont réduits à chercher des solutions désespérées du style «Et si on formait un club de lecture?» (Mais bien sûr! Compte là-dessus…) 

«Une jeune femme lisant», Gustave Coubert, 1868

Un ensemble de nouvelles applications de lecture avancent l’idée que la lecture est à repenser si l’on souhaite la sauver, confirmant par leur positivisme grotesque –la lecture 1.0 serait «inefficace» et «frustrante» alors que la lecture 2.0 serait formidable– cette anxiété du pourquoi ça ne marche pas. Pour se soigner, certains lancent des «journées du débranchage». Des livres et des articles analysent la manière dont nous lisons aujourd’hui: les enseignants la déplorent, les enfants semblent s’en moquer et la génération Y se demande si elle doit l’adopter ou y résister. 

C’est ce dernier groupe (les ambivalents, ceux qui ont grandi alors qu’Internet commençait à s’imposer dans la société et qui peuvent à peine se souvenir d’une époque sans ordinateurs) qui semble le plus susceptible de développer ce sentiment d’insécurité du lecteur. Notre nostalgie du papier ne fait que masquer notre nostalgie de l’enfance. Nous avons atterri dans un monde différent de celui dans lequel nous sommes nés. Mais, à l’inverse de nos parents, nous ne pouvons nous en extraire. Nous sommes obligés d’y faire face. Et nous avons peur de ne pas être à la hauteur.

Etudes anxiogènes

La science ne fait qu’alimenter ce doute. Du moins, elle renforce l’idée que quelque chose a changé. Plusieurs études ont récemment montré que les gens lisent différemment sur écran que sur papier. Nous survolons le texte à la recherche de l’information souhaitée au lieu de commencer au début et de tout lire jusqu’à la fin. Nos yeux sautent d’un endroit à l’autre, attirés par les liens (qui impliquent une certaine autorité ou importance) et les lignes courtes bordées d’espaces blancs. Nous pouvons faire défiler le texte si besoin, mais nous préférons ne pas avoir à le faire (Est-ce parce que cette chute libre invite à une désorientation passagère? Ou tout simplement par paresse?) Nous lisons plus vite. «Sur Internet, les gens ont tendance à ne pas lire de manière traditionnelle, mais plutôt à écrémer, à sauter d’une source à l’autre» ont écrit les psychologues Val Hooper et Channa Herath en juin dernier.

Et ce n’est pas seulement la chorégraphie de la lecture qui change lorsque l’encre cède la place aux pixels. C’est la manière dont nous appréhendons, dont nous intégrons et dont nous nous souvenons du contenu. Dans le très bon article (en ligne) sur les différents styles de lecture sur écran et sur papier qu’elle a écrit pour le New Yorker, Maria Konnikova parle de l’étude réalisée par la scientifique norvégienne Anne Mangen, qui a demandé à des étudiants de résumer une nouvelle lue soit dans un livre classique, soit sur un livre électronique Kindle. En dépit de la «ressemblance physique» des deux textes («l’encre électronique du Kindle est conçue pour imiter une page papier», remarque Konnikova), les étudiants qui ont lu le texte sur papier ont mieux réussi à en résumer l’intrigue. De la même manière, des volontaires à qui l’on avait demandé de rédiger un exposé sur un texte qu’ils avaient lu soit en ligne, soit sur papier, ont montré que ceux qui avaient reçu de vrais livres élaboraient de meilleures réponses.

Nous avons donc peut-être raison de nous inquiéter de nos lectures électroniques. Peut-être avons-nous ressenti que nous avons besoin de signaux physiques pour élaborer des arguments complexes et que nous recevons mieux ces derniers lorsqu’ils sont dans des livres plutôt que sur un écran électronique. En ligne, le flux fugitif des pixels fait que les idées elles-mêmes semblent aériennes et éphémères. Ces minces volutes sont-elles moins susceptibles de se graver dans nos mémoires?

Un questionnement antique

La notion selon laquelle la langue est empreinte du caractère permanent ou évanescent de son médium fut très débattue au Moyen-âge, lorsque les écrits commencèrent à supplanter la tradition orale. Chaucer liait ainsi l’expression orale au flux et à la tromperie: dans un poème servant en partie de mise en garde sur la rumeur, il relie le caractère éphémère de l’amour au son fugace de la voix qui professe des mots doux. (L’un des personnages demande par exemple pourquoi les hommes mentent autant lorsqu’ils font des promesses enflammées: «O have ye men swich goodlihede/ in speche, and never a deel of trouthe?»

Même auparavant, le poète antique Catulle invitait, de manière sarcastique, les femmes à écrire leurs promesses sur le vent et l’eau (support approprié à l’inconstance de leurs propos). À propos de Saint Augustin, monté au ciel grâce à la réalité concrète et à la vérité incontestable de l’encre sur le codex (il s’est converti après avoir ouvert une bible), Andrew Piper écrit: «Ce fut avant tout la tangibilité du livre, le fait qu’il soit “à portée de main”, qui fait qu’il a joué un rôle si important. …. La tangibilité du livre, tant d’un point de vue matériel que spirituel, est ce qui lui confère ce pouvoir immense de changer nos vies de manière si radicale.»

Cela peut sans doute paraître quelque peu trop intello et capillotracté pour expliquer ce qui nous gêne dans la lecture sur Internet, mais je ne peux m’empêcher de penser que c’est une sorte de retour à l’antique débat sur «l’oralité et la littérature» (la nature insaisissable de l’un s’opposant à l’autorité stable et ancestrale de l’autre). Sauf que, cette fois-ci, ce sont les nouvelles technologies qui jouent le rôle de sources peu fiables, tandis que les bons vieux livres imprimés sont considérés comme la source sûre. Et après des siècles passés à vanter la solidité de la langue écrite, il y a quelque chose de terrifiant à voir notre production écrite s’évaporer.

L'indispensable concentration

En outre, plus prosaïquement, il faut reconnaître qu’il est beaucoup plus difficile de se concentrer lorsque l’on lit en ligne. Vos emails, votre messagerie instantanée, vos réseaux sociaux et une infinité de contenus plus tentants les uns que les autres se trouvent à simple portée de clic. À peine ouvre-t-on une page que les publicités et les liens hypertexte nous sautent au visage. Dans leur papier de 2014, Hooper et Herath ont avancé que la compréhension des gens était amoindrie lorsqu’ils lisaient sur Internet parce que les stimuli extérieurs interrompaient le transfert des informations entre la mémoire sensorielle et la mémoire de travail, puis entre la mémoire de travail et la mémoire à long terme. Des experts confirment cette extinction du «cerveau de la lecture approfondie» si l’on n’apprend pas à se détourner des distractions du Web (exactement le type de remarques propres à susciter un sentiment d’insécurité chez le lecteur). Certains de mes amis et collègues affirment qu’ils sentent leurs capacités de lecture approfondie leur revenir dès lors qu’ils se tiennent à l’écart du Web un certain temps. Bonne nouvelle, donc: le syndrome serait réversible. Malheureusement, la plupart de nos métiers ayant trait à l’information, ils impliquent des consultations quotidiennes du Dr. Google. L’insécurité du lecteur ne manque pas de moyens pour vous rappeler à quel point vous êtes cyberdépendant.

Culpabilité

Selon moi, autour de toutes ces discussions sur notre attention en déclin flotte en fait un voile de culpabilité et de reproches: C’est de ta faute! Si tu le voulais, tu n’aurais qu’à t’asseoir et faire attention. On a le droit de savourer, même sur écran. Était-il vraiment nécessaire, cette nuit, de t’avaler tous les épisodes de High Maintenance en une seule fois? Néanmoins, la profusion offerte par Internet a également modifié le temps que je suis prête à consacrer à une histoire donnée. Et je ne suis pas un cas isolé: les gens disent se sentir plus impatients lorsqu’ils lisent sur ordinateur. En lecture comme dans d’autres domaines, l’époque est marquée par le FOMO (fear of missing out, la peur de «louper quelque chose») et la recherche incessante de nouveauté: «Nous sommes des éponges et nous vivons dans un monde où la lance à incendie est toujours ouverte», a écrit David Carr dans le New York Times. Jakob Nielsen, qui étudie nos usages sur Internet le dit avec moins de précautions: «Les internautes sont égoïstes, paresseux et méchants

La solution se résume peut-être donc tout simplement à éteindre nos ordinateurs et à ouvrir des livres. Des livres! Alléluia. Sauf que nous avons parfois l’impression d’être Mary Typhoïde, transférant à nos lectures papier nos habitudes malades de lecteurs en ligne. Une collègue de mon âge m’a rapporté qu’elle voyait désormais les livres comme des onglets: passant distraitement de l’un à l’autre, elle est souvent obligée de revenir sur ses pas. Je me sens égoïste, paresseuse et méchante même lorsque je lis un roman par un bel après-midi d’été. Parfois, je me demande si une porte ne s’est pas définitivement fermée.

Sauf que nous lisons davantage

Pourtant, si le Web a pris, le Web a aussi donné. La bonne nouvelle, c’est que, insécurité du lecteur ou pas, nous lisons tous plus. Grâce à Internet, les mots sont partout. Les livres électroniques sont fins, légers et rentables. Notre rythme de lecture accru nous permet de lire plus de choses. Et, oui, la lecture sur écran possède des avantages indéniables, comme la recherche de mots clés, les barres d’outils, la possibilité de rechercher tout ce que l’on veut. Un de mes collègues, qui travaille sur un projet historique, m’a raconté avec beaucoup d’enthousiasme comment il avait pu dégoter en ligne d’obscurs journaux quasiment impossibles à trouver. Sans le Web, il lui aurait fallu se rendre dans un autre État pour les consulter et il aurait dû se dépêcher de le faire avant 17h, heure de fermeture de la bibliothèque. L’accessibilité des documents sur Internet, m’a-t-il expliqué, permet de s’y plonger plus en profondeur et plus longtemps. 

Et, bien entendu, il faut y ajouter l’ampleur des connaissances mises à disposition: on ne saurait exagérer la puissance «contextualisatrice» de plus d’un milliard de sites Internet.

Tout en confessant ma distractibilité pathologique, je me rends aussi compte que je suis en train de me languir d’un Éden de l’attention qui n’a peut-être jamais existé. Ai-je jamais vraiment lu six heures d’affilée sans décoller mes yeux du livre? Mon imagination était-elle vraiment si peu troublée par les distractions de la vie quotidienne? Et si oui, n’était-ce pas juste une question d’âge, plutôt que de technologie? À douze ans, je n’aurais jamais été tirée du Lys de Brooklyn par une alerte Google me rappelant qu’il faut que je donne le chèque du loyer à ma colocataire. Et personne n’attendait de moi que je sache ce qui se passe en Syrie.

«Lecture plaisir»

Pourtant, le mécontentement persiste. Dans son étude de 1988 sur la lecture ludique (ou «lecture plaisir»), Victor Nell a montré que nous lisons plus lentement lorsque nous aimons le texte. Notre cerveau entre dans un état d’excitation proche de l’hypnose. Cela tient de la transe, du transport amoureux (raison pour laquelle, 30 ans plus tard, les adultes préfèrent retrouver Darcy ou Dracula dans des livres papier, où ils sont moins enclins à faire de l’écrémage, à sauter d’un passage à l’autre et, en général, à être moins au calme). 

Lors d’une étude menée récemment auprès de plusieurs centaines d’hommes et de femmes de plus de 18 ans, la plupart des participants ont répondu prendre plus de plaisir avec les livres papier qu’avec les livres électroniques, même s’ils appréciaient de pouvoir lire en utilisant les deux formats. Pour l’expliquer, les chercheurs ont avancé l’hypothèse que la lecture plaisir nécessite un engagement profond envers le texte et donc une attention soutenue et linéaire, comme celle que permettent les livres papier. En d’autres termes, lorsque nous nous mettons à geindre que nous ne lisons plus, nous regrettons en fait une forme très spécifique de lecture (et c’est précisément cette forme qui nous semble hors de portée lorsque nous sommes en ligne).

Mais cela n’est pas vrai pour tout le monde. Non seulement 52% des natifs numériques (du moins, ceux âgés de 8 à 16 ans, d’après le National Literary Trust) préfèrent les écrans aux livres, mais leur compréhension et leur attention ne semblent pas altérées lorsqu’ils changent de support. (Petits cons! Non pardon, désolée, je ne voulais pas dire ça, c’est la jalousie qui me fait parler) Ils semblent avoir développé les capacités de concentration nécessaire à l’ère de Google. Ils prennent un vrai plaisir à lire en ligne, sans gêne, sans culpabilité. Leur aisance et leur confort sur le Web impliquent donc que l’insécurité du lecteur a moins à faire avec la technologie en soi qu’avec le statut flou de certaines générations, à cheval entre la génération X et celle des enfants nés après l’an 2000, qui ont un pied dans le papier et l’autre dans le numérique.

Que va-t-il donc advenir de nous, pauvres complexés dans la vingtaine et la trentaine? Une chose est sûre: je ne tournerai pas le dos à Internet. Je ne suis pas assez stupide pour remettre en cause ses incroyables qualités, même si, parfois, lorsque je regarde mon écran d’ordinateur, j’ai l’impression d’être une araignée d’eau posée sur un torrent de savoirs inaccessibles (j’aurais aimé trouver une meilleure métaphore, mais vous savez ce que c’est: il est difficile de bien écrire lorsque l’on n’arrive plus à liiiiiiire). 

Il y a quelque chose de rassurant à voir que les enfants qui ont grandi dans un environnement riche en informatique savent s’y repérer mieux que nous. De même, il est bon de voir que tant de gens ont commencé à reconquérir la lecture. Cela ne sert à rien de pester contre la technologie. Savourons plutôt les fruits de notre époque incroyablement verbale. Les plateformes de lecture en ligne, elles aussi, ont des implications sociales, économiques, politiques et esthétiques auxquelles je n’ai pas encore commencé à réfléchir. Le rapport bénéfice/coût est complexe, difficile à calculer. Cela fait de très beaux graphiques interactifs! Et pourtant. Je me demande vraiment si, en passant une bonne partie de ma vie en ligne ces dernières années, ma relation au texte —surtout les longs textes dans lesquels on peut se perdre— ne s’est pas un peu détériorée. On appelle ça l’insécurité du lecteur. Ça vous fait ça aussi?

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