Economie

La Chine, c'est pas l'Amérique

Eric Le Boucher, mis à jour le 20.08.2009 à 9 h 42

La dégringolade de la Bourse de Shanghai montre que l'économie chinoise, trop fragile, ne peut pas être le moteur de la croissance mondiale.

Fin 1996, Alan Greenspan, le patron de la Federal Reserve américaine (Fed), observait une «exubérance irrationnelle» sur les marchés boursiers mais décidait qu'il n'y pouvait rien. La  banque centrale de Chine se retrouve aujourd'hui dans la même situation. La croissance revient nettement mais elle s'accompagne d'une encore plus nette flambée du prix des «actifs», comme les actions et les logements. Que faire? Crever la bulle risque de ralentir la reprise. La laisser gonfler risque de nourrir l'inflation et, surtout, laissant s'installer l'exubérance, de déboucher sur un krach faisant perdre aux autorités la maîtrise de la situation.

A Shanghai, subissant la crise mondiale, les valeurs en Bourse ont d'abord chuté de 70% par rapport à leur pic de la fin 2007 pour se reprendre de 80% ensuite. Les actions se vendent actuellement plus de 30 fois les profits ( PER ou price earning ratio) soit le double des autres pays émergents (The Economist du 13 août).

Cette flambée s'explique simplement. Face à la crise mondiale qui touche la Chine puissance exportatrice, le gouvernement de Pékin, assis sur des réserves considérables de dollars, a décidé d'un plan de relance qui est en volume relatif le plus important du monde. Ce plan a marché plutôt bien si on en croit la reprise amorcée dès le début 2009 et le retour d'une croissance nationale autour de 9% cette année, selon Goldman Sachs. Mais une partie des liquidités dont il a arrosé le pays (un cinquième, selon certaines estimations), a été soustraite et détournée des investissements réels pour se mettre en bourse tirant les indices vers le haut. La hausse a ensuite provoqué la hausse en attirant les investisseurs chinois lesquels n'ont en vérité pas de véritable alternative, les autres marchés financiers restant étroits et contraints. S'est constitué une bulle, avec une surévaluation des cours de 50 à 100%, selon l'économiste indépendant Andy Xie. Le même phénomène, plus limité, se retrouve sur le marché foncier, avec une forte remontée du prix des habitations.

Que doit faire la Banque centrale de Chine? Des rumeurs de resserrement du crédit par les autorités monétaires ont provoqué une chute brutale des cours depuis plusieurs jours. Le recul atteint 20% depuis le 4 août. Du coup, la Bourse de Shanghai a plombé toutes les autres places mondiales. Et si on s'était enthousiasmé trop vite et trop sur la vigueur asiatique et sur sa capacité à devenir le nouveau moteur du monde? La joyeuse hausse des places boursières cet été, au son du clairon de la reprise gérérale, s'est cassée d'un coup sur la découverte que les nouvelles venant de la merveilleuse Chine n'étaient peut-être pas si roses. Et si le dragon avait soufflé la prochaine bulle? Et si le gouvernement allait la crever?

Bien malin qui sait en vérité où en est Pékin dans ses considérations sur la politique économique et monétaire à tenir dans les mois qui viennent. Comment le gouvernement peut-il s'y prendre? Il ne devrait pas inverser sa politique générale de relance pour l'instant, la politique de crédits faciles reste à l'ordre du jour. Seule le retour d'une forte inflation pourrait le contraindre à changer cette ligne. Mais Pékin va néanmoins «gentiment» resserrer les conditions de crédit (Barclays Capital Global Economic Weekly, 7 août). Exiger par exemple des apports plus importants lors d'un achat immobilier (40% du prix).

La Banque de Chine ne peut guère aller plus loin car si l'économie repart vite tandis que l'Amérique peine encore, si la croissance se «découple» comme disent les économistes, il n'en est pas de même de la politique monétaire qui reste «collée» à celle de la Fed. A cause de l'accrochage du yuan sur le dollar, Pékin ne peut pas avoir des taux d'intérêt plus fort que Washington sans attirer immédiatement des milliards de capitaux internationaux, or les capitaux sont déjà surabondants comme en témoigne la flambée de la Bourse!

On notera que ce découplage milite pour un abandon de l' «arrimage» au dollar et une réévaluation du yuan. Si les économies occidentales restent moroses pendant plusieurs années, la Chine et l'Asie avec elle, pourraient voir leur modèle exportateur remis en cause. Pour prendre leur autonomie et redevenir durablement une zone de croissance forte, il faut que la consommation interne prenne le relais des exports. Un yuan élevé était un inconvénient dans la période exportatrice, un yuan élevé enrichirait aujourd'hui utilement les habitants nourrissant  leur consommation.

Mais nous n'en sommes pas là. La Chine n'est pas encore l'Amérique. Elle n'a pas encore consolidé son nouveau modèle comme les yo-yo de la bourse de Shanghai l'indiquent. Ensuite les ordres de grandeur n'y sont pas. La consommation privée chinoise ne représente que 35% du PIB (Produit intérieur brut) contre 61% dans les pays de l'OCDE. La consommation asiatique totale ne pèse qu'un gros tiers de celle des Etats-Unis. Le dragon n'a pas la taille de l'aigle.

Mark Leonard, ancien conseiller de Tony Blair explique que «l'Etat chinois est sorti des rails qui semblaient le mener vers une situation économique et politique de type occidental» (Que pense la Chine? ). « Le fil d'argent qui relie entre elles les nouvelles idées de la Chine sur la mondialisation, poursuit-il, c'est la recherche du contrôle. Les penseurs chinois veulent créer un monde où les gouvernements nationaux soient maîtres de leur destin sans être soumis aux caprices de la finance globale ou de la politique étrangère américaine». Cette thèse est sûrement très contestable. Mais en tous cas, Pékin tire une leçon de la crise: toujours éviter le laisser-faire à la Greenspan.

Eric Le Boucher

Image de Une: Des courtiers devant leurs écrans à la Bourse de Shanghai    Nir Elias/Reuters

 

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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