Culture

Mais que fait la police: la chaleur de Chicago

Alissa Walker, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 22.10.2014 à 17 h 19

La police de caractères inventée par Susan Kare pour Macintosh avait un secret qui tient aux espaces entre les lettres...

L'écran d'accueil des Mac en 1984 via Kwessen

L'écran d'accueil des Mac en 1984 via Kwessen

Elle était carrée, trapue et toute mignonne. Avenante. Facile à utiliser. Je veux parler de la boîte beige au visage bleu et souriant qui s’installa chez nous un jour de 1985, mais aussi de la police de caractères qui l’accompagnait.

C’était en Chicago qu’étaient écrits les mots «Welcome to Macintosh», qui nous propulsaient dans une nouvelle ère informatique. Or, pour les polices numériques, c’était également une ère nouvelle qui s’ouvrait.

Cette police, expressément créée pour le Macintosh, s’inscrivait dans la stratégie de customisation totale de la graphiste Susan Kare, des caractères aux icônes –cet ordinateur qui souriait, la montre, une vraie image de poubelle– visant à donner à la machine un côté plus humain.

La plupart d’entre nous n’arrivions pas à mettre précisément le doigt sur ce qui rendait ces caractères si différents des autres. Le secret tenait en fait aux espaces entre les lettres. Chicago fut l’une des premières polices proportionnelles, ce qui signifie qu’au lieu de forcer chaque caractère à occuper tous les pixels d’un rectangle donné, les lettres pouvaient occuper autant ou aussi peu d’espace qu’elles en avaient besoin. Cela se rapprochait davantage du livre que de l’écran.

Chicago a donné à des milliers de familles comme la mienne, qui introduisaient cette nouvelle et radicale technologie dans leurs foyers, l’impression que le Mac parlait déjà notre langue.

Peut-être était-ce parce que je m’étais habituée à ce qu’elle me salue, qu’elle guide chacune de mes décisions –par exemple lorsqu’elle gazouillait dans une boîte de dialogue qui confirmait que oui, je voulais vraiment éteindre l’ordi.

La police Chicago | Wikipedia

Lorsqu’à 8 ans j’ai commencé à écrire à l’ordinateur, j’ai opté pour Chicago. A cette époque, j’écrivais principalement des poèmes qui parlaient d’arbres, je transposais mon texte sous MacPaint où je pouvais l’illustrer grâce à l’icône de pinceau de Susan Kare et je tapissais la page de motifs tressés et de pois dessinés en un seul pixel.

Parfois, d’un clic, je faisais défiler toutes les polices proposées –New York, Geneva, Monaco– et les rejetais toutes, pas seulement parce qu’elles me déplaisaient visuellement, mais aussi par principe.

Gamine qui grandissait dans la banlieue de St Louis, Chicago était le seul endroit de la liste où j’avais déjà mis les pieds.

Apple a fini par retirer Chicago et a commandé une nouvelle police, Charcoal, comme pour rendre hommage à sa fonctionnalité.

Chicago et moi avons été réunies une ultime fois: compte tenu de son excellente lisibilité à faible résolution, c’est la police qui fut utilisée sur l’écran en noir et blanc du tout premier iPod. 

L'iPod via Wikimedia Commons

Une fois encore, cette police servait à accueillir des pionniers. Ceux d’entre nous qui avaient appris à taper sur Mac se voyaient saluer sur leurs premiers baladeurs par une police de caractères familière qui nous guidait dans la bonne humeur tandis qu’émerveillés, nous faisions tourner les molettes.

Pour son dernier système d’exploitation, lancé cette année, Apple a choisi Helvetica Neue.

Helvita Neue via Wikipedia

Ce choix est censé nous faire cette fois encore accéder à un nouveau monde composé d’écrans Retina équipant des tablettes lisses où le style prime sur la substance. Mais c’est aussi un monde froid et générique.

Je tape des milliers de mots chaque jour sur mon écran, et il est bien rare que je m’arrête pour pleurer la perte de Chicago. Ceci dit, je me demande souvent ce qu’il est advenu de cet ordinateur souriant qui me saluait autrefois depuis l’autre côté de l’écran.

Cet article fait partie d'une série analysant les polices de caractère, originellement publiée par le blog HiLobrow.

 

Alissa Walker
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