Culture

Mais que fait la police: l’omniprésence de Gotham

Jacob Covey, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 21.10.2014 à 16 h 35

Sans le savoir peut-être, vous connaissez la différence entre une police sérif et une sans sérif. Et surtout, vous avez déjà vu du Gotham.

«Hope» et «change», les mots d'ordre de la campagne présidentielle de Barack Obama en 2008 sont en gotham. REUTERS/Danny Moloshok

«Hope» et «change», les mots d'ordre de la campagne présidentielle de Barack Obama en 2008 sont en gotham. REUTERS/Danny Moloshok

Les lettres sans serif engendrent des débats passionnés chez les graphistes. Si les œils dotés d’empattements, ou serifs, sont définis par leur ornementation, les caractères sans serifs, ou linéales, se définissent spécifiquement par ce qu’ils n’ont pas.

Ils n’ont pas d’empattement, donc. Ils ne sont pas arrimés dans de traditionnelles notions manuscrites et autres fioritures calligraphiques. Ce sont des exercices de minimalisme aux boucles et terminaisons subtiles. Dans son expression la plus outrée, une linéale arborera un petit trait (une «queue») dépassant du g bas de casse, ou bien un point d’interrogation sortant particulièrement de l’ordinaire.

Distinguer les sérif des sans sérif | Wikipedia

Les caractères sans serif tels que nous les connaissons aujourd’hui existent depuis la toute fin du XVIIIe siècle. Leurs premières formes furent appelées «grotesk» ou «grotesque», qualificatif qui révèle ce que pensait tout un chacun de cette nouvelle idée typographique fort peu attrayante. Ce qui n’a pas empêché, au fil du temps, de nombreuses polices sans serif d’être associées à de grands mouvements modernistes dans le domaine du graphisme —tout particulièrement au courant Bauhaus des années 1920, aligné sur la police géométrique Futura, ainsi qu’au style international adopté en Suisse dans les années 1950 avec la police néo-grotesque Helvetica. Plusieurs centaines de familles de sans serif ont vu le jour, tournant toutes autour de cette structure simplifiée, dont seules quelques dizaines semblent avoir les faveurs des compositeurs typographiques.

Il est très rare que des polices de caractère s’imposent au point de définir une époque. Or, avec Gotham, c’est précisément ce qui est en train de se produire.

Cette famille de linéales, la plus remarquable et la plus flexible à avoir été lancée depuis au moins une génération, n’a jamais eu la prétention de revendiquer des idées de grandeur. Si elle est empreinte de nostalgie, c’est pourtant une sans sérif dégagée de tout bagage historique.

Apparue dans les kiosques à journaux après avoir été commandée pour le magazine Esquire, elle a vu le jour aux côtés des plus grandes célébrités. Plus tard, elle a joué un rôle dans l’élection de Barack Obama puisqu’elle a servi de police de caractère officielle pour sa candidature de 2008 (sa plus notable occurrence s’étale en bleu, en bas de l’affiche «HOPE» de Shepard Fairey), avant de renaître sous forme égyptienne pour les élections de 2012. Et en ce moment, c’est elle qui orne votre page Twitter.

La police Gotham | Wikipedia

En outre, vous la voyez chaque fois que vous regardez une bande-annonce de film.

La grande variété de graisses et de familles de Gotham la rendent quasiment unique en son genre.

Le fait que ses largeurs soient précisément assez étroites la rend très lisible sous forme de texte, ce qui la dispense de se cantonner au royaume des caractères dédiés exclusivement au titrage (voyez le commentaire du graphiste américain Paul Rand pour qui Helvetica ressemble à une «merde de chien» dans un texte, cité par Kyle Cooper.)

Elle est à la fois très présente, tout en étant abordable, amicale même, et a des racines communes avec Futura.

Elle parvient à associer sa volonté d’affirmer sa personnalité futuriste et l’humanité de polices comme Gill Sans, sans les compromis bidon des caractères humanistes (un caractère sans serif n’appartient pas au domaine de la calligraphie, franchement).

Certes, Gotham est beaucoup trop utilisée et il est aujourd’hui impossible d’y échapper, mais cela ne peut que plaider en faveur de la rareté et de la force de sa personnalité.

Le créateur de Gotham, Tobias Frere-Jones, est l’incarnation du type créatif qui suit aveuglément sa muse; il sera de toute éternité lié à son invention. La triste histoire de sa brouille avec son partenaire de toujours ne fait que souligner la résonance contemporaine de Gotham: nous vivons une époque grotesque.

Cet article fait partie d'une série analysant les polices de caractère, originellement publiée par le blog HiLobrow.

 

Jacob Covey
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Graphiste
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