Culture

Photographie: l'Amérique fissurée de Garry Winogrand

Anne de Coninck, mis à jour le 18.10.2014 à 8 h 15

Le photographe de rue américain s’empare de la vie des villes dans leur banalité, leur quotidien le plus ordinaire pour en extraire une intensité et une force brutes.

Garry Winogrand © Jeu de Paume

Garry Winogrand © Jeu de Paume

Au début des années 1950, à New York, Garry Winogrand quitte son Bronx natal pour «descendre» à Manhattan. Le vétéran a à peine 20 ans, quand sa démobilisation lui permet d’étudier la peinture au City College, puis la photographie à l’université de Columbia. Les rues animées de la cité deviennent son terrain d’expérimentation, il commence alors à photographier intensément. Il ne s’arrêtera plus. La rétrospective qui s’ouvre au Jeu de Paume, n’esquisse qu’une infime partie du travail du new yorkais. Extrêmement prolifique, il était l’un des grands photographes américains du 20e siècle dans la lignée de Walter Evans et au même titre que Robert Franck ou Diane Arbus. Mais il reste un quasi inconnu en Europe.

Le jeune Winogrand, diplôme en poche, commence à photographier pour des grands magazines comme Life, Look ou Sports Illustrated. Pour sa première femme, «être mariée à Garry était comme être mariée à un objectif». Le photographe est animé par l’obsession de tout photographier, de saisir la vie… avec un appareil. Muni d’un 24x36 et d’un grand angle pour seul objectif, il mitraille tout et tout le temps. Littéralement.

Voyeur de l’Amérique

Cliché après cliché, Winogrand dévoile l’Amérique triomphante d’après-guerre, dont la société découvre l’abondance et la consommation de masse après la dépression et la mobilisation. Grâce à cette prospérité et une certaine euphorie, le pays connaît alors une décennie exceptionnelle, un condensé du siècle et du rêve américain. Mais derrière cette façade lisse, Winogrand observe les bouleversements sociétaux et culturels qui se dessinent: la libération des femmes, l'émancipation des minorités noires et hispaniques, l’affranchissement de la culture gay. Il entrevoit les fissures, les fractures à peine perceptibles, mais bien réelles: entre hommes et femmes, pauvres et riches, entre les différentes communautés, entre une jeunesse avide de changement et le conservatisme de la société. 

Les photographies de Garry Winogrand sont un inventaire d’une société qui se libère au prix de convulsions et qui glisse peu à peu vers le chaos. Mieux que quiconque alors, il sait capturer cette Amérique blessée après l’assassinat du Président Kennedy, déchirée par les antagonismes issus de la guerre du Vietnam, inquiète par la menace d’un conflit nucléaire.

Garry Winogrand détestait le terme «photographe de rues», le trouvait stupide. Pourtant il capture bien ses images dans le flot de la rue. «Le monde n’est pas bien rangé c’est un cafouillis. Je ne cherche pas à le rendre lisse». La composition de ces photos de rue n’obéissent à aucune règle classique. On n’y retrouve pas l’esthétique soignée et classique, l’élégance volée d’un Henri Cartier-Bresson. Pour lui «l’instant décisif» ne colle pas à la réalité américaine. Garry Winogrand comme Robert Franck s’emparent au contraire de la vie des villes dans leur banalité, leur quotidien le plus ordinaire pour en extraire une intensité et une force brutes, sans se soucier d’en faire des œuvres d'art. 

«Il n'y a rien de plus mystérieux qu’un fait clairement décrit. Je photographie pour voir a quoi ressemblera une chose une fois photographiée.»

Les photographies de Winogrand sont «encombrées», confuses, cela ne le gêne pas. Il provoque le spectateur, l’incite à aller au delà du premier plan toujours spectaculaire, en piquant sa curiosité, l’obligeant à regarder aux marges du cliché pour en saisir tous les aspects.

A partir de 1971, le photographe quitte New York, s’installe à Austin au Texas avant de rejoindre Los Angeles en Californie. Son travail va s’en trouver bouleversé. Il a toujours été convaincu que le photographe Robert Frank dans son livre The Americans (dont Slate parle ici) avait manqué la véritable histoire de l'Amérique dans les années 1950, qu’il était passé à côté de la dissolution des villes sans réellement appréhender l’histoire de la banlieue qui s’invente alors, et de l'isolement auquel sont confrontés ses habitants. Le photographe choisit de traverser le pays, pour montrer cette Amérique là, l’infinie désolation de ces espaces vides, de ces routes immenses et désertes perdues dans cet Ouest baigné d’une lumière crue.

Ses photographies se modifient alors. Ses dernières images, souvent considérées comme plus faibles, manquent du souffle épique qui animait les premières années, moins attachantes, elles semblent avoir perdues en intensité dramatique.

Je prends juste des photos

En janvier 1984, Garry Winogrand est diagnostiqué d’un cancer, deux mois plus tard il décède. Il avait 56 ans. Dans les dernières années de sa vie, il photographiait toujours sans cesse, et ne prenait même plus le temps de repérer, d’éditer, de développer ses clichés, encore moins de faire des tirages, parfois même de les regarder. «Je pense parfois que je suis un mécanicien», disait-il. «Je prends juste des photos».

Il a laissé des milliers de pellicules non archivées, la plupart exposées mais non triées, quelques 250 000 images au total. Une centaine de ces photos ont été tirées pour la première fois pour cette rétrospective.

Quand il a fallu choisir, cadrer puis tirer les photos retenues, la question s’est posée de la légitimité d’une telle démarche sans trahir l’art du photographe. Mais la réponse est venue très vite. Très tôt dans son travail, Garry Winogrand a délégué ce travail de choix, d’édition qui ne le passionnait pas, notamment pour les livres parus de son vivant. Sur les cinq livres publiés, il s’est seulement vraiment impliqué dans le premier, The Animals. Et puis aucune ambiguïté existe. Le label de chacune des 250 photos indique clairement si elle a été vue par Winogrand ou il s’agit d’une œuvre posthume.

L’exposition au Jeu de Paume est d’autant plus intéressante qu’elle permet de vraiment comprendre comment le photographe américain travaillait. Les planches contact montrent comment il repérait une photographie intéressante sur une pellicule et envisageait de la recadrer éventuellement.

Ce que montre aussi cette rétrospective, c’est la modernité de sa démarche. A l’heure où les photos envahissent les réseaux sociaux avec pour seule ambition de témoigner de l’instant présent, Garry Winogrand n’avait d’autre passion que de montrer la vie à travers ses photographies.

Garry Winogrand

Au Jeu de Paume, 1 place de la Concorde, 75008 Paris

Jusqu’au 8 Février 2015

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Anne de Coninck
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