Culture

Le roman s'empare du malaise français: les réacs à l'attaque de la littérature

Jean-Marc Proust, mis à jour le 11.11.2014 à 8 h 18

Perte des valeurs, accélération du temps, troubles d’identité, mondialisation: la France du déclin ne s’est jamais si bien portée. Et voici que les thèmes de la «réacosphère» se retrouvent dans la production romanesque.

La cathédrale Notre Dame à Paris, en 2013. REUTERS/Philippe Wojazer

La cathédrale Notre Dame à Paris, en 2013. REUTERS/Philippe Wojazer

Ce sont quelques romans, d’un intérêt littéraire discutable, mais qui intéresseront les historiens plus tard. Ils nous disent précisément l’état, non pas de la France, mais de la vision qu’elle a d’elle-même aujourd’hui. Une France apeurée face aux nouvelles technologies, refusant la mondialisation, attachée à la représentation datée de son âge d’or imaginaire.

Quatre textes foncièrement différents: une gentille fable (L’Ordinateur du paradis), un roman gueulard (Gueule de bois), une bluette conservatrice (Raphaël et les rebelles), un road movie angoissé (Le Nuage radioactif). Mais un même mal-être face à la modernité, le méchant Internet, l’art dégénéré, le pouvoir des femmes...

Pour faciliter la lecture, nous indiquons le plus souvent les références des livres par leurs initiales:

  • Gueule de bois, d'Olivier Maulin: GB
  • L’ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre: OP
  • Le Nuage radioactif, de Benjamin Berton: NR
  • Raphaël et les rebelles, Matthieu Noli: RR

1.Internet, fais-moi peur

C’était mieux avant. Avec Internet, et le mystérieux «cloud», notre monde est devenu terriblement angoissant, estime Duteurtre, qui fustige «le passage au numérique et sa propagande progressiste». L’intrigue de L’ordinateur du paradis repose en partie sur un wikileaks de la vie privée, où chacun accède aux mails de son entourage, voire au-delà. S’ensuit un grand déballage de transparence absolue, le cloud comme perte de soi. Transparence fatale, qui se décline avec l’infini, tels ces bureaux en open space, qui autorisent «une sorte de surveillance de chacun par ses voisins».

En découle le goût de notre société pour le lynchage. Un personnage public subit une descente aux enfers après avoir tenu –en off, mais ça a fuité– des propos désobligeants pour les féministes et les gays. Cabale médiatique et curée dans les réseaux sociaux.

«Le capitalisme a tout gagné. Mais notre époque a également recyclé le pire du communisme: s’exposer sans tabou, sur Facebook ou à la télé; et se fustiger publiquement à la moindre faute.»

Il est poursuivi jusqu’au jugement dernier où il lui est reproché d’avoir nié le réchauffement climatique et regardé des photos de filles à poil sans s’interroger sur l’âge des modèles. Dieu a accès au cloud, qui n’oublie rien.

2.L'art dégénéré

L’art est un autre symbole de ce refus du monde moderne (et de sa décadence), ridicule, obscène, c’est au fond une simple escroquerie. On s’extasie sur les expositions de prises électriques dans les fondations d’art scandinave (RR). Un bar chic crée «l’évènement en invitant de jeunes créateurs à présenter leurs œuvres. Le mois passé, un artiste chinois avait fait sensation en recouvrant les salons de rayures grises qui évoquaient l’uniforme des déportés». Il y a aussi entre les tables «quelques statues de déportés, grandeur nature (…) pour souligner le "devoir de mémoire"». (OP). Une performeuse branchée croit faire de l’art parce qu’elle se montre à poil dans des vidéos (RR). Noli laisse entendre que le porno est devenu l’art ultime. Les critères académiques sont oubliés, l’art est du n’importe quoi institutionnel.

«C’est une vidéo expérimentale tournée par panel, un réalisateur lituanien qui a reçu une Caméra d’Or au Festival de Cannes. Ses parents se sont suicidés et sa femme et à l’asile: c’est dire si c’est un bon cinéaste!»

Un mépris identique s’observe chez Maulin:

«Quarante ans qu’il écumait les galeries. Il en avait vu des artistes… certains faisaient caca dans des boîtes de conserves, d’autres balançaient des crucifix dans du pipi, d’autres encore tranchaient des animaux pour les jeter putrescents dans du formol.»

Même en dehors des grands circuits parisiens, la création est fustigée. Pour Berton, les loisirs des Français traduisent «une forme d’appauvrissement généralisé de la civilisation». Et il n’a pas de mots assez durs pour les intermittents du spectacle.

«C’en serait bientôt fini des spectacles rutilants, des expositions temporaires et autres reconstitutions coûteuses qui, tout en épatant le chaland, tuaient l’imagination et substituaient à la mémoire véritable des lieux des scénographies artificielles, conçues par des metteurs en scène médiocres et des comédiens aux abois. Les trois quarts des chevaliers estivaux fumaient des joints en coulisses dès le réveil et ne s’étaient jamais battus que pour la défense de l’intermittence.»

3.LA femme, agressive ou salope

A l’ exception de Berton, les auteurs ne semblent guère tenir les femmes en grande estime. Chez Noli, elles se vantent de leurs multiples avortements, les arborant comme des combats politiques, doublés d’une franche rigolade. La sexualité est à leurs yeux une nécessité intellectuelle, dont l’amour semble absent. Dans Gueule de bois, les voici réduites à leur statut sexuel. Elles montrent leurs seins sur simple demande (le mot salope est répété avec gourmandise) ou proposent d’emblée une fellation:

«Les dépressives, ça aime sucer, il a dit. Je parie que t’aimes ça, sucer.

—Non, pas spécialement. Mais il faut bien passer par là si je veux espérer avoir des amis.»

Et, quand l’une d’entre elles parle sérieusement, évidemment on a «envie de la baiser».

En voici d’autres, féministes agressives. Ce sont les «Nettoyeuses», des Femen qui ne montrent pas leurs seins, mais mènent des actions de rue vindicatives. Et d’autres encore qui veulent interdire les images pornographiques, ces «photos qui montrent des femmes traitées comme des chiennes et de simples objets de plaisir –le plaisir des hommes, entendons-nous». A la télé, elles s’insurgent. Ces images de «sperme sur le visage, de double pénétration» démontrent bien que «ces messieurs ont des choses bizarres dans la tête (…). Nous pensons qu’il serait plus efficace de criminaliser ces images, afin de reconstruire les rapports entre les sexes et les genres sur des bases plus saines» (OP).

Devant ces attaques, il faut s’excuser, se livrer à une autocritique:

«Ses pensées flottaient ailleurs, comme celles d’un homme humilié, d’un mâle occidental responsable et coupable.»

Le pire, c’est la lâcheté qui prévaut face à ces féministes ultras, qui emportent l’assentiment, par le tapage médiatique qu’elles savent si bien créer:

«Il ne connaissait aucun ministre capable de résister à celle qui s’autoproclamait "représentante des femmes bafouées".» (OP)

4.L'ombre de 68

D’où vient cette modernité entachée de fausses valeurs? Seul Matthieu Noli ose franchement désigner le coupable: Mai-68, qui s’incarne dans une gauche donneuse de leçons, satisfaite d’elle-même.

Ainsi d’Elizabeth, mère de Raphaël, chef de la rubrique sexe de Garce, qui se vante d’avoir fait la révolution sexuelle (un marqueur à gauche) et vit avec un directeur de théâtre (idem), subventionné (à gauche), libidineux (à gauche), fauché (à gauche) et verbeux (à gauche). Avec eux, on bouffe du pavé à chaque repas de famille[1]. On croise aussi un gynécologue du 16e arrondissement qui recoud les hymens à prix d’or, en évoquant les 75.000 fusillés, car il est communiste.

L’autre figure, c’est le bobo, que Noli vomit dans son fief du canal Saint-Martin, ou que raille Duteurtre avec les slogans idiots d’une ville qui leur serait dévolue (au hasard, Paris), dans une approche aussi joyeuse qu’aliénante:

 «Dimanche, jour sans voitures.»

ou

«Le dimanche, on sourit!»

S’y ajoute, coucou Houellebecq, la dénonciation du «jouir sans entraves», chez Maulin («La bite occidentale ne débande plus (…). Cougars rugissantes, lesbiennes gobantes, pépé mou, mémé en veut encore!») ou Noli, avec Agathe qui collectionne les orgasmes et les amants mais cherche au fond le grand amour. Plus insidieusement, Benjamin Berton évoque les familles éclatées et la perte des repères familiaux:

«Pourquoi avait-on fait disparaître les grands-pères?»

5.Retour aux sources

N’en jetez plus. La France de 2014 est à ce point insupportable qu’il faut s’en extraire.

Chaque roman, à sa manière, évoque un retour à la «vraie France», de préférence campagnarde, par opposition, et l’antagonisme est classique, à la ville, Paris, décadente, violente et corrompue. C’est dans une maison à la montagne que l’on retrouve «une harmonie sensuelle» (OP). Dans Gueule de bois, on court dans la forêt des Vosges et on danse avec les loups, comme un bras d’honneur. Maulin décrit cette forêt avec un évident plaisir, celui de la peur et du désir mêlés d’une vie sauvage, authentique.

Hélas, cette France idéalisée n’est parfois qu’un leurre. Elle est défigurée par des paysages sans âme, des gares TGV loin des centres-villes (OP), des ronds-points ou des ponts devenus des «nœuds de communication» dont raffolent les élus (NR), des centres commerciaux hideux, «zones périphériques (à) la laideur sophistiquée» où trône ce «monument caractéristique de notre siècle (…) le hangar» (NR). Jusqu’aux centres-villes, que la mondialisation a rendus uniformes, créant des «rues pleines de faux-semblants», décors d’autrefois abritant des boutiques de téléphones ou huiles essentielles. «Ce n’était plus une ville. Ce n’était plus une vie» (OP). C’est la France moche qui s’offre aux regards désemparés.

6.Le complexe d'Amélie Poulain

Aussi la France rêvée devient-elle presque inaccessible, réduite à de rares espaces, comme muséifiée. Raphaël emmène son épouse dans les caves viticoles ou les petits bistrots, à l’écart des parcours touristiques (RR). Dans Le Nuage radioactif, après une catastrophe nucléaire, la France vit à l’heure des villages, loin de la mondialisation:

«Les gens qui comptaient étaient des voisins, des frères, des gens qu’on croisait tous les jours et qui faisaient des choses pour vous. Le monde avait rapetissé et s’était coupé de lui-même. C’est ce qui était bien.»

Le héros de Duteurtre est recalé du Paradis. Le voici en Enfer. Heureuse surprise, il y retrouve la vraie France, passé agréable et souhaitable, «monde archaïque» qui a échappé «à des décennies de progrès», sans «le moindre lotissement ou centre commercial», où la nourriture n’est pas sous plastique, où, «parfois, même, un homme dit à une femme des mots faits pour la séduire, sans que la victime porte plainte».

Ce regard complaisant, et parfois naïf, sur le passé, «cette époque où l’on voyait des animaux sauvages traverser les départementales» (NR), irrigue chacun des romans, traduisant une mondialisation anxiogène. Où sont les Trente Glorieuses et cet horizon ouaté, cette «époque où la France respirait la santé, où le réchauffement climatique était inexistant et où des perspectives de croissance infinies s’ouvraient pour le bénéfice de tous?» (NR) La France qui tombe de Baverez n’est pas bien loin:

«Il ne s’agit pas à proprement parler d’une crise. Nous amorçons notre descente.» (NR)

Ou, peut-être, est-ce simplement le complexe d’Amélie Poulain. La France de 2014, tu ne l’aimes pas et tu la quittes. Impuissants, les personnages ont un même réflexe de fuite en arrière.

7.Du malaise au malsain

Et l’immigration? Elle n’apparaît ici qu’en filigrane. Maulin évoque la justice bisounours à la française, qui fait les beaux jours du grand banditisme de l’est, ou le fantasme du grand remplacement («en une génération, les voilà beige foncé»). Bien sûr, ce sont ces personnages qui disent cela, l’auteur se tient en retrait et c’est sous couvert de provocation (la 4e de couverture parle d’une «réflexion existentielle et lucide, aux antipodes du politiquement correct, sur notre société top policée»).

Mais on met en scène l’extrême droite avec gourmandise. Dans Le Nuage radioactif, on croise un certain Morg Behring, Norvégien qui évoque le sombre personnage de Breivik. Il sourit de nos «riots» de banlieue, et estime que «l’âme occidentale est en train de perdre du terrain». De la galerie de personnages loufoques de Gueule de bois émerge un critique d’art déguisé en Waffen SS qui rigole bien avec son voisin juif orthodoxe. L’écrivain semble avoir une nette tendance pour la galéjade croix gammée, du «Waffen SS de centre gauche» au «Quel nazi charmant!» S’y ajoute la description sympathique d’un militaire dégénéré et d’un doberman qui l’est tout autant.

Des romans de rétroviseur

O Tempora! O mores! Certes, le déclin ou le malaise ne sont pas des sources d’inspiration nouvelles et leur constance dans les livres n’en fit jamais un mouvement littéraire. Mais ce que ces récits disent de l’époque mérite qu’on s’y attarde.

Médiocres au demeurant, les textes témoignent d’une vision désabusée de la France d’aujourd’hui, sur un mode conservateur, voire franchement réac. Droite, gauche? Les fractures politiques se brouillent, avec un conservatisme qui traduit la peur de l’avenir et le fantasme d’une France figée. Qui n’existe plus.

Gueule de bois, 

Olivier Maulin, Denoël, 18 euros

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L’ordinateur du paradis, 

Benoît Duteurtre, Gallimard, 17,5€

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Le Nuage radioactif,

Benjamin Berton, Ring, 19,95€

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Raphaël et les rebelles,

Matthieu Noli, De Fallois, 18€

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1 — Prétendument drôle, le livre donne parfois l’impression d’être un remake du Club des 5 destiné aux mémés à cheveux violets du 7e arrondissement. 

«Salut frérot, s’écria Raphaël.

—Bonjour, Raphaël, dit François en acceptant avec réticence l’accolade fraternelle. Je suis content de te voir mais, s’il te plaît, évite de m’appeler «frérot». Nous n’avons plus douze ans.»

Arrive leur sœur.

«Tu t'es déguisée pour l’arrivée de Raphaël ou c’est un nouvel accoutrement?

—Qu’est-ce qu’il y a encore, grogna Agathe en redressant le col de son blouson clouté. (…) Raphaël éclata de rire. Décidément, ces ceux-là n’arrêteraient jamais de se chamailler.»

Enid Blyton des grands, Matthieu Noli offre aussi un «gna gna gna», des noms rigolos (Vincent Courgette hihi et le père Limpin uhuh) et se souvient des «diablotins du bac à sable». Retourner à l'article

 

 

 

Jean-Marc Proust
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Journaliste
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