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Pourquoi les ministres italiennes ne peuvent plus être belles ET compétentes

Camille Vigogne Le Coat, mis à jour le 02.11.2014 à 17 h 05

Accusées d’avoir été choisies par Matteo Renzi pour leur physique plus que pour leurs compétences, les ministres italiennes subissent l’héritage de 20 ans de berlusconisme.

Maria Elena Boschi le 24 février 2014. REUTERS/Remo Casilli

Maria Elena Boschi le 24 février 2014. REUTERS/Remo Casilli

Si en France, entendre le maire PS de Lyon Gérard Collomb émettre des saillies misogynes contre son propre camp –expliquant qu'«Hollande aime les jolies femmes» et que la nomination de Najat Vallaud-Belkacem au ministère de l’Education nationale est liée à son physique– est plutôt rare, cela ne dépareillerait pas du tout dans le paysage politique italien. Au pays de Berlusconi, une polémique fait rage à ce sujet depuis début septembre.

Rosy Bindi, une ténor du Parti Démocrate, parti de centre-gauche duquel est issu le Président du Conseil, Matteo Renzi, accuse le jeune chef du gouvernement de choisir ses ministres «en fonction de leur beauté et de leur âge».  Dans une interview vidéo donnée au site du Corriere della Serra, elle affirme: 

«Je pense que les femmes ministres ont aussi été choisies car elles étaient jeunes, pas seulement pour leur compétence, mais aussi parce qu'elles étaient belles.»

L'actuelle présidente de la prestigieuse commission anti-mafia, par deux fois ministre dans le passé, est une figure importante du parti. A 63 ans, Rosy Bindi a présidé le Parti Démocrate de 2009 à 2013, et sa voix compte. Dans son interview, elle adresse un conseil aux femmes ministres membres de l’équipe Renzi: «Peut-être doivent-elles refuser quelques interviews sur leur vie personnelle et en faire une de plus sur le mérite de leur travail.»

Même si personne n’est nommément cité, il est difficile d’imaginer que la cible privilégiée de ses critiques ne soit pas la jeune ministre des réformes, Maria Elena Boschi. Cette avocate de 33 ans au physique de mannequin, célibataire, a passé son été à la une des magazines people à la faveur d'un nouveau balayage ou d'une photo volée en maillot de bain. Sa proximité supposée avec le chef du gouvernement n’est pas non plus sans alimenter les commérages… 

Une ministre qui ferait «la Miss Italie idéale»

La jeune ministre électrise l’Italie depuis sa nomination. Il faut dire qu’elle est à la fois élégante, féminine et très belle. En février dernier, lors de sa prestation de serment, celle qui est aussi en charge des relations avec le Parlement a dû affronter un phénomène viral autour de... ses sous-vêtements. Une photo, qui circule encore sur Internet, la montrait en train d’apposer sa signature au registre du Quirinal (le palais présidentiel, ndlr), un string dépassant de son tailleur pantalon bleu. L’image, largement diffusée, était en fait un montage. Qu’importe, elle prouve l’engouement médiatique autour de la ministre célibataire, qui ne se tarit pas depuis.

Cet été, le parolier historique de Julio Iglesias, Gianni Belfiore, lui a écrit une chanson: «Imagine». Le texte est explicite: 

«A première vue, on tombe amoureux pour un charme extraordinaire qui ne se laisse pas déchiffrer. Tu es comme la fille du lycée, le symbole de l’amour où le sexe se fait roi».

Le ton est donné. Il s’en est expliqué dans le magazine people Chi: «J’ai écrit un texte pour elle car il émane de la Boschi un charisme qu’elle-même ignore avoir. Elle est jeune et super mais le soir, elle se retrouve seule devant la télévision.»

Une démarche téméraire qui ne mécontente pas la principale intéressée, qui est allée jusqu’à recommander un chanteur pour interpréter le texte...

Même l’organisatrice de Miss Italie, Patrizia Mirigliani, y est allée de son petit mot: «Il est indéniable qu’elle est belle. Pour moi elle serait la Miss Italie idéale de par sa détermination, sa ténacité et sa force».

Des victoires politiques importantes

Une partie des Italiens se gausse de cette femme soi-disant choisie pour son physique avantageux: dans cette vidéo parodique, la comique Virginia Raffaele imite Maria Elena Boschi éludant les questions d’un journaliste grâce à sa bouche sensuelle et à ses yeux de chats.

Pourtant, derrière son sourire et sa plastique agréable, Maria Elena Boschi n’a rien d’une potiche. Avocate, diplômée de l’Université de droit de Florence avec les félicitations du jury, elle peut aussi se targuer de belles victoires politiques, comme d’avoir réussi à faire passer la première partie de son projet de réforme du Sénat. «Maria Elena Boschi s’est imposée dans un combat extraordinairement difficile, pendant quatre mois elle a impressionné par son opiniâtreté et par sa compétence», note Marc Lazar, professeur à Sciences Po et spécialiste de l’Italie.

Répondre par les faits

L’attaque de Rosy Bindi vise également deux autres ministres du gouvernement Renzi : Federica Mogherini et Maria Madia. La première, 41 ans, est ministre des affaires étrangères et s’apprête à devenir la nouvelle représentante de l’Union Européenne pour les affaires étrangères. La seconde est, à 34 ans, ministre de la simplification et de l’action publique. Toutes deux sont jeunes et jouissent d’un physique agréable.

Au gouvernement, la stratégie choisie pour parer aux critiques est claire: aux attaques verbales il faut répondre par des faits. Ainsi, parmi les femmes ministres, seule Maria Elena Boschi a répondu, lors d’un déplacement à Turin, en bonne professionnelle: «Je crois que nous sommes et serons jugées sur nos compétences, et non sur notre beauté (…) Répondre à quelque polémique ne m’intéresse pas, nous continuons avec le sourire».

Du côté du Parti Démocrate, en pleine réforme du droit du travail, on préfère balayer la polémique d’un revers de la main. «C’est complétement crétin» s’est contenté de répondre Matteo Orfini, président du PD, lors de la fête de l’unité de Florence.

Le lourd héritage Berlusconi

Sérieuse et appliquée, il n’est pas certain que ces deux qualités permettent à «la Boschi», comme disent les Italiens, de faire oublier ses autres atouts. Le phénomène est révélateur des stigmates laissés par l’époque Silvio Berlusconi. Sous sa gouverne, la liste des jolies femmes ayant reçu des portefeuilles ministériels et des places sur les listes électorales effectivement purement pour leur physique est longue, instaurant l'idée que c'était la seule ou la principale raison pour laquelle des femmes politiques pouvaient se voir accorder des responsabilités.

En 2006, le Cavaliere nomme ainsi ministre de l’égalité des chances une ancienne showgirl, Mara Carfagna, arrivée sixième sur le podium de Miss Italie en 1997, connue pour avoir  posé nue dans des magazines érotiques. En 2008, le quotidien La Repubblica révèle l’existence d’écoutes téléphoniques durant lesquelles la ministre sans portefeuille discute fellation avec le président du Conseil… 

«Papi Silvio» a longtemps fait du concours de Miss Italie un réservoir de candidates aux postes ministériels: Michela Vittoria Brambilla, finaliste en 1987, est ainsi devenue en 2008 secrétaire d’Etat puis ministre pour le Tourisme. Cette grande rousse volubile, connue pour ses tailleurs noirs moulants qui laissent voir ses porte-jarretelles, a aidé Silvio Berlusconi à fonder son parti Il Popolo della Libertà, après avoir animé des émissions télévisées pour le compte de son groupe Mediaset. 

Marc Lazar se souvient: 

«Dans les années 90, il y a eu en Italie un basculement profond incarné par Silvio Berlusconi et le centre droit. Une forme d’esthétisation de la femme, qui répondait à des critères berlusconiens assez machistes, dont un fort recours à la chirurgie esthétique, des décolletés vertigineux…»

La situation a laissé des traces dans l’opinion publique, peu encline à reconnaître qu’une jeune et jolie femme puisse être choisie pour ses compétences. 

Deux poids, deux mesures

Ces derniers jours, Rosy Bindi et Maria Elena Boschi ont continué à s’écharper par médias interposés:

«Si Maria Elena Boschi ne veut pas s’entendre dire qu’elle est plus belle que compétente, il faudra l’été prochain qu’elle accorde plus d’interviews sur les questions politiques et moins sur son corps», a attaqué Rosy Bindi lors de l’émission télévisée grand public de la Rai Uno Porta a Porta, le 18 septembre. 

Le 23 avril, la ministre faisait en effet la couverture du Vanity Fair italien, livrant au magazine une interview exclusive sur sa vie privée: «Des enfants ? J’en voudrais trois. Et parfois je pense être déjà en retard. Je désire trouver un compagnon, je suis seule depuis un an et la vie de couple me manque. Je rentre tard du travail, la maison est toujours vide(…)»

La ministre des réformes paie ainsi ses épanchements dans la presse people, après en avoir usé comme stratégie de communication. «Aujourd’hui, tous les hommes et femmes politiques doivent mettre en scène leur vie privée. Mais c’est une arme à double tranchant», rappelle Marc Lazar, avant d’ajouter «pour une femme peut-être plus encore».

Le sexisme intégré par tous

Qu’importe, la jeune ministre se défend: «Je trouve sincèrement un peu triste les déclarations de Rosy Bindi, je trouve triste qu’elle utilise les mêmes arguments que Silvio Berlusconi et Forza Italia ont pendant des années utilisé contre elle».

L’attaque a en effet d’autant plus choqué que Rosy Bindi avait elle-même été l’objet de remarques sexistes dans le passé. En 2009, Silvio Berlusconi avait affirmé à la télévision que cette dernière était «toujours plus belle qu’intelligente». Manière cruelle de dire qu’elle n’était ni l’une ni l’autre, la signora Bindi n’étant pas connue pour avoir un physique ravageur.

Jeunesse

Si les femmes ministres de son gouvernement souffrent d’un procès en incompétence, c’est surtout car elles sont jeunes

Marc Lazar

Pourtant, le gouvernement de Matteo Renzi, formé il y a moins d’un an, est loin d’être une équipe de pin-up. Il y a certes des femmes: il a choisi une composition paritaire pour la première fois dans l’histoire italienne. Et les ministres, à son image, sont jeunes (à 39 ans, Renzi est le benjamin des chefs de gouvernement d’Europe): la moyenne d’âge de ses ministres est de 48 ans, et trois d’entre eux n’ont pas encore 40 ans.  

«Matteo Renzi a su surfer sur le conflit générationnel très important en Italie », explique Marc Lazar. «Si les femmes ministres de son gouvernement souffrent d’un procès en incompétence, c’est surtout car elles sont jeunes. Matteo Renzi a délibérément choisi une stratégie de provocation et de rupture en imposant une nouvelle génération aux vieux caciques du pouvoir».

Le climat de tension peut aussi s’expliquer par l’actuelle réforme du travail. Déterminés à supprimer l’article 18 du code du travail (hautement symbolique car il prévoit la réintroduction du salarié dans l’entreprise en cas de licenciement abusif), Matteo Renzi et sa jeune ministre des réformes se sont attirés de nombreuses critiques de l’aile gauche du Parti… dont celles de Rosy Bindi.

La situation transalpine n’est pas sans rappeler ce qu’il se passe en France. Des ministres comme Fleur Pellerin ou Najat Vallaud-Belkacem ont essuyé, à cause à leur jeunesse, leur sexe ou leur origine, des critiques. Au quotidien, cela les contraint à redoubler de sérieux pour s’imposer dans un monde vieux et masculin. Ceci n’a pas empêché la dernière de donner récemment une interview exclusive au magazine Elle. Entretien dans lequel elle s’épanche sur sa famille, ses enfants et donne même quelques conseils mode…

Un passage obligé dans notre «démocratie du public», comme l’appelle le politologue Bernard Manin, où le leader politique cristallise désormais l’attention d’un public désireux de tout connaître de sa vie. Mais qui attirent sur les femmes les reproches de frivolité. En plus des autres.

Camille Vigogne Le Coat
Camille Vigogne Le Coat (1 article)
Journaliste
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