Sur les bancs des écoles de l'Etat islamique

Une école dévastée par les bombardements des troupes de Bachar el-Assad, en septembre 2013 à Raqqa (Syrie). REUTERS/Nour Fourat.

Une école dévastée par les bombardements des troupes de Bachar el-Assad, en septembre 2013 à Raqqa (Syrie). REUTERS/Nour Fourat.

Depuis quelques mois, l’organisation tente de contrôler les enseignements, de la maternelle à l’université, pour sensibiliser les jeunes à son projet de califat.

Pour l'organisation Etat islamique (EI), l'éducation se compose de ce qu'il faut taire. «Ils ont supprimé les cours de philosophie, de sociologie et d’histoire», rapporte Khaled Musto, professeur d’arabe et directeur de deux écoles à Deir ez-Zor, ville située dans l’est de la Syrie, dans une région située sur les rives de l’Euphrate que l’EI contrôle en quasi-totalité depuis le 14 juillet dernier. Ici comme dans les autres écoles des villes qu’il occupe, en Syrie comme en Irak, d’Idleb à Mossoul en passant par Alep ou Raqqa, l'EI a publié plusieurs documents contenant des consignes strictes pour l’école, que nous nous sommes procurés.

Un document distribué au mois d'août à Raqqa, listant des consignes de l'organisation État islamique pour l'éducation.

Depuis le début de l’été, l’éducation s'est hissée en tête des priorités de l'organisation djihadiste. Le 5 juillet, Abou Bakr al-Baghdadi, le calife auto-proclamé de l’EI, appelait, dans une vidéo, des intellectuels musulmans à rejoindre ses rangs pour former les recrues sur place. Un mois plus tard, la convocation était reprise dans un numéro de Dabiq, l’une des revues de propagande de l’EI, diffusée sur le web:

«L’Etat islamique travaille activement à éduquer ses citoyens, à leur faire la morale et à les réprimander, impose leur adhésion stricte aux obligations islamiques [...]».

Malgré les conflits qui ébranlent son pays, Khaled Musto continue de faire cours «sous la pression» de l'EI. Contacté par Facebook, il raconte qu’il enseigne, avec des amis professeurs, dans des caves d’immeubles inoccupés, faute de structures appropriées.

Les bombardements des armées de Bachar el-Assad ont détruit les écoles de Deir ez-Zor. Les anciennes salles aux murs démolis renferment des capharnaüms de bancs et de pupitres délabrés. D’après l’Office de secours et de travaux des Nations unies, près de 48% des enfants syriens continuent leur scolarité, mais une partie d’entre eux vivent sous la coupe de l’Etat islamique. «Impossible de savoir combien il sont», reconnaît Lama Fakih, de Human Rights Watch.  

A peine débarqué à Deir ez-Zor, l’EI a distribué dans les rues une liste de consignes sur feuilles A4 à la typographie simplifiée: interdiction des cours d’histoire ou encore prohibition des images représentant des êtres animés (visages, corps d'hommes et d'animaux...) dans les livres. Ces directives sont «inspirées des manuels saoudiens», selon Romain Caillet, chercheur à l'Institut français du Proche-Orient (IFPO) et spécialiste des mouvances djihadistes en Irak et en Syrie.

L’organisation État islamique, à l’instar de l’Arabie saoudite, s’inspire de l’idéologie wahhabite. Vieille de plusieurs siècles, cette tendance sunnite prône une application stricte de la charia, la loi islamique. «Les filles et les garçons doivent être séparés, élèves comme professeurs. L’Etat islamique impose aussi que les filles couvrent leur visage d’un voile», continue d’énumérer Khaled Musto, dont la photo de profil Facebook laisse voir un visage creusé de cernes profondes, signe d’épuisement. «Je dois me lever tous les matins pour tout inspecter et s’assurer que les filles portent les bons vêtements.»

Pour assurer le respect de ces consignes, une brigade d’hommes armés, nommé Al Hesba, passerait à l’imprévu dans les classes, d’après lui. «Si on ne se soumet pas à leurs conditions, ils nous [les professeurs, ndlr] arrêtent ou ferment les écoles», affirme le professeur. S’il est impossible de certifier l’existence de cette unité de surveillance, son nom ressort de l’idéologie de l’EI: la «Hesba» est un principe de longue date de la jurisprudence islamique, selon lequel toute personne qui ne respecte pas la loi islamique doit être puni.

L’éducation, une priorité de l’EI

«Influer sur l’éducation est l’une des pierres angulaires du système de gouvernance de l’EI et sa méthode la plus efficace pour influencer les enfants», analysaient Charles C. Carris et Samuel Reynolds dans une étude publiée en juillet dernier. Ces deux chercheurs de l'Institute of the Study of War, un centre d’analyse géopolitique basé à Washington, ont passé au peigne fin les éléments de stratégie de l’EI.

Pour eux, l’une des premières évidences de la domination de l’EI sur les programmes scolaires se trouve dans une vidéo publiée le 6 septembre 2013. Sur un tableau mural, un cheikh, guide spirituel, a inscrit à la craie les priorités de son cours: les raisons, les manières et l’importance de la prière. Il s’anime devant une cinquantaine d’enfants. Vissés sur les têtes des jeunes, des bandeaux noirs reprennent l’une des phrases du drapeau de l’Etat islamique: «Il n'y a pas de vraie divinité si ce n'est Allah.» La leçon aurait eu lieu à Raqqa, ville du nord de la Syrie.

Un an plus tard, toujours à Raqqa, capitale de facto de l’organisation État islamique, les interdictions se sont multipliées, comme à Deir ez-Zor, à coup de communiqués. Dans cette ville, laboratoire de gouvernance du réseau djihadiste, les instructions sont plus nombreuses qu’ailleurs. Le 28 août dernier, on pouvait lire sur l’un des documents publiés par l'organisation que «les sujets suivants doivent disparaître des programmes scolaires: la musique, les cours de patriotisme, les sciences sociales, l’histoire, le dessin, le sport, la philosophie, la psychologie et l’éducation religieuse islamo-chrétienne». Deux jours plus tard, second tour de vis: ce sont les sciences dures et la théorie de l’évolution qui étaient exclues des cours.

De l’autre côté de la frontière, à Mossoul, deuxième plus grande ville d’Irak, les chants patriotiques sont interdits et les allusions à la République d’Irak ou à la République arabe syrienne sont proscrites. «L’EI supprime l’histoire et la géographie car il rejette notre écriture de l’histoire, la notion de nationalisme et nos frontières», c'est-à-dire celles dessinées par la France et le Royaume-Uni via les accords Sykes-Picot de 1916, analyse Romain Caillet.

«Une bombe à retardement»

«Avant, il n’y avait pas de projet éducatif coordonné et homogène, aujourd’hui, c’est le cas», s’inquiète Abou Mohammed, 26 ans. Ce résident de Raqqa a accepté de parler sous réserve de conserver son anonymat. Il fait parti d’un groupe de seize jeunes activistes. La grande majorité d’entre eux sont restés à Raqqa pour «raconter les atrocités de ce groupe terroriste», ajoute son compagnon Abou Ibrahim Raqqawi, 23 ans. Pour ce dernier, le dénigrement de toutes ces matières est «ce qu’il y a de plus grave» et ce qui se passe actuellement constitue «une bombe à retardement» car si les frappes de la coalition internationale peuvent freiner le développement de l’organisation de l’EI, il est beaucoup plus difficile d’endiguer «ce lavage de cerveau».

Ce contrôle éducatif est néanmoins très variable selon les zones. «L’EI diffuse des consignes plus ou moins claires dans les établissements en fonction du degré de contrôle du territoire et de l’adhésion de la population», constate Romain Caillet. «C’est davantage structuré en Syrie qu’en Irak», confirme le général Luc Batigne, ancien attaché de la défense dans ces deux pays.

Dans les villes où l’emprise de l’EI est totale, comme à Raqqa ou Deir ez-Zor, le réseau censure la quasi totalité des programmes. Là où ses ressources sont moindres, l’EI séduit les jeunes générations à travers des da’wa –littéralement «invitation»–, manifestations où les djihadistes incitent les populations civiles à prêter allégance à Abou Bakr al-Baghdadi.

Des fonctionnaires au service de l’EI

Comment l’EI arrive-t-il à mobiliser le corps professoral syrien? «Les islamistes utilisent les fonctionnaires locaux», décrit le général. «Il y a peu, le gouvernement syrien continuait de les payer pour ne perdre complètement la région», mais ce n'est plus le cas aujourd'hui.

À Deir ez-Zor, les professeurs travaillent sur la base du volontariat: comme Khaled Musto, ils continuent de faire cours pour poursuivre l'éducation des enfants malgré les contraintes imposées par l'EI. «L’année dernière, chacun de nous a gagné 5.000 livres syriennes», l’équivalent d’un peu moins de 25 euros, confie le directeur d’école: un maigre salaire qui provenait d’amis étrangers et des forces de l’opposition syrienne modérée et était destiné à maintenir l'éducation et à éviter que les professeurs ne tombent sous la coupe de l'EI.

A Raqqa, la sélection est plus sévère. «Les instituteurs qui souhaitent travailler doivent suivre une semaine de formation, dont le contenu est inconnu», explique le jeune activiste Abou Mohammed. «Le bureau de l’éducation distribue ensuite des certificats d’aptitude à enseigner, mais très peu de professeurs l’ont reçu. L’EI leur distribue un salaire. Les autres ont préférer se tourner vers d’autres métiers.»

«La capacité d’endoctrinement reste à démontrer», tempère le général Luc Batigne, «mais c’est clair qu’il va y avoir un problème». Romain Caillet ajoute que la majorité des mineurs sont des enfants désoeuvrés, à la rue ou enrôlés dans les camps d’entraînements de l’EI. Reste que «si la formation d’enfants soldats n’est pas propre à l’Etat islamique, sa tentative de les sensibiliser à leur idéologie par l’éducation est sans précédent dans l’histoire des réseaux djihadistes», selon le chercheur. Depuis que les frappes aériennes de la coalition internationale touchent le sol syrien et irakien, l’organisation État islamique a fermé les établissements scolaires de Raqqa et a réouvert ceux de Mossoul pour les transformer en écoles coraniques.

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