Monde

Assassinat des moines de Tibhirine: la première victoire du juge Trevidic

Henri Tincq, mis à jour le 14.10.2014 à 15 h 32

Dix-huit ans après l’enlèvement et l’exécution des sept moines trappistes, le juge français antiterroriste peut enfin enquêter sur place en Algérie. Trois scénarios s’opposent sur l’origine de cette tragédie.

Le monastère de Tibhirine via Wikimedia Commons

Le monastère de Tibhirine via Wikimedia Commons

Saura-t-on un jour la vérité sur le drame qui s’est joué il y a dix-huit ans, de mars à mai 1996, dans le fief montagneux de Médéa, à 90 kilomètres d’Alger, où sept cisterciens trappistes du monastère Notre-Dame de l’Atlas, dans le village de Tibhirine, ont été enlevés, puis massacrés? Si on découvre, un jour prochain, les circonstances de leur mort, ce sera sans doute à la persévérance de Marc Trévidic, juge antiterroriste du tribunal de Paris, et à l’obstination de Me Patrick Baudouin, avocat des familles des victimes, qu’on le devra.

Dans cette affaire hors du commun, rien n’a été fait selon les règles. Comme si la France avait voulu ménager la susceptibilité des dirigeants algériens, on attendra plus de sept ans, en 2004, avant qu’une information ne soit ouverte par le parquet de Paris. Puis, une fois lancée, l’enquête a végété pendant des années: aucune audition d’importance, aucune autopsie des dépouilles.

Depuis qu’il a récupéré le dossier en 2007, après le départ du juge Bruguière du pôle antiterroriste, le juge Trévidic s’est fixé deux objectifs: se rendre en Algérie pour auditionner une vingtaine de témoins clés de l’affaire, y compris des terroristes repentis; puis faire exhumer et autopsier les têtes des moines martyrs, seules dépouilles retrouvées près de Médéa, le 30 mai 1996, une semaine après l’annonce de leur égorgement. Il est capital en effet, pour établir la vérité, de savoir si ces têtes présentent ou non des impacts de balles et si les moines ont été décapités avant ou après leur mort.

Le juge Marc Trévidic vient d’enregistrer un début de victoire. Il se trouve, depuis le 12 octobre, en territoire algérien, en compagnie de quatre experts français. Il lui a fallu plus de deux ans de patience pour vaincre les résistances d’Alger. C’est en décembre 2011 qu’il avait lancé une commission rogatoire internationale et c’est seulement en décembre 2013, après la visite de François Hollande à Alger, qu’il a obtenu l’autorisation des autorités pour une exhumation, une autopsie et l’établissement de tests ADN.

Victoire encore incomplète: d’une part, Alger a imposé que l'opération soit menée par des experts algériens. D’autre part, l’interrogatoire des témoins ne pourra pas se faire par le juge français. Celui-ci pourra seulement recevoir les procès-verbaux des enquêteurs algériens.

Pour les autorités algériennes, cette pression du juge et de l’avocat des familles est une ingérence intolérable dans leurs affaires internes. Pour elles, l’affaire est classée depuis longtemps. La mort des sept moines de Tibehirine est un épisode sanglant, parmi tant d’autres, de la guerre civile qui a frappé la décennie des années 1990 en Algérie et a fait une centaine de milliers de victimes. Les moines ont été enlevés et égorgés par le Groupe islamique armé (GIA), l’un des groupes terroristes les plus actifs à l’époque dans la région de Médéa. Pourtant, dix-huit ans après les faits, cette thèse officielle suscite ne convainc presque plus personne. Trois scénarios sont aujourd’hui en présence.

1.Le GIA, seul coupableLa thèse officielle

C’est donc la thèse officielle. Pour les dirigeants d’Alger, le coupable unique est le GIA, dont le chef, Djamel Zitouni, aurait voulu renforcer l'autorité sur la région par un coup d'éclat contre des cibles symboliques.

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, un commando d'une vingtaine d'hommes en armes investit le monastère Notre-Dame de l'Atlas où vit une petite communauté trappiste implantée de longue date. Sept des neuf moines présents sont enlevés, dont le prieur Christian de Chergé. 

Après un peu moins de deux mois, le 23 mai, le GIA annonce leur exécution. Djamel Zitouni sera éliminé quelques semaines plus tard.

Cette thèse se heurte à plusieurs incohérences.

Les corps des moines n'ont jamais été retrouvés, mais seulement leurs têtes décapitées. Et, en l'absence d'autopsie, on ignore si les moines ont été tués avant leur décapitation.

L’interrogation sur un éventuel maquillage persiste avec la publication de notes «secret défense» de la DGSE, «déclassifiées» grâce au juge Trévidic. Les services secrets français savaient, dès le 25 mai 1996, soit cinq jours avant la découverte des dépouilles, que seules les têtes des moines avaient été restituées, mais ils n’ont pas jugé utile d’en informer les familles. Sans l’insistance d’Armand Veilleux, alors supérieur canadien de l’ordre des cisterciens-trappistes, qui a exigé qu’on ouvre les cercueils et a fait cette macabre découverte, personne n’aurait jamais su que les corps manquaient.

2.Une opération des services secrets algériensLe scénario de la taupe infiltrée

Selon ce deuxième scénario, l’enlèvement des religieux français a été fomenté par le Département algérien du renseignement et de la sécurité (DRS). Le chef du GIA, Djamel Zitouni, n’aurait été qu’une «taupe» infiltré. L’enlèvement des moines et leur exécution par un commando des services algériens ont été attribué par les autorités au Groupe islamique armé pour deux raisons: d’une part, disqualifier les terroristes dans une région de montagne où ils sont influents et où la population arabe et musulmane est très proche de ses «frères» moines; d’autre part, faire pression sur la France, lui montrer la réalité du danger islamiste et obtenir son soutien dans la traque contre le terrorisme.

Selon une autre version, qui n’infirme pas cette thèse de l’implication des services algériens, la mise à mort des moines n'aurait pas été programmée, mais l’opération aurait dérapé. Pendant le rapt, Djamel Zitouni aurait perdu le contrôle des moines enlevés, passés aux mains d’un groupe plus radical.

Ce scénario accablant pour les services algériens a été établi à la suite de révélations venant de la sécurité militaire elle-même.

En 2010, Karim Moulaï, ancien agent exilé en Ecosse, affirme détenir les noms des agents de renseignements ayant tué les moines. Il travaillait avec eux à l’époque. Avant lui, dès 2002, Abdelkader Tigha, ancien adjudant du DRS, réfugié lui aux Pays-Bas, précisait même que l’enlèvement des moines a été organisé au centre territorial de recherche et d’investigation (CTRI) de Blida, dépendant de la direction du contre-espionnage.

Cette thèse d’une manipulation du GIA par la sécurité militaire algérienne a des partisans jusque dans les services français. Dans une note rédigée en mai 1996, le général Philippe Rondot, numéro 2 de la DST française (Direction de la surveillance du territoire), écrivait:

«Très (trop) longtemps, Djamel Zitouni [probable agent double, qui détenait les moines] et ses groupes ont bénéficié d’une relative tolérance de la part des services algériens.»

A la demande du juge Marc Trévidic, cette note aussi a été «déclassifiée» en 2010.

3.La bavure de l'armée algérienneCe qui expliquerait la décapitation

Les sept moines trappistes de Tibhirine ont été tués, par erreur, depuis un hélicoptère de l'armée algérienne dans leur lieu de détention, peu après leur enlèvement.

Cette thèse de la «bavure» a pris de l’ampleur au cours des dernières années. C’est le 25 juin 2009 qu’elle a été révélée et décrite au juge Marc Trévidic par le général François Buchwalter, attaché militaire de France en Algérie lors des événements. Celui-ci a recueilli cette information auprès d’un ami officier algérien, qui la tient de son frère, un pilote de l’armée ayant participé à la bavure.

Lors d’un exercice en hélicoptère, les militaires auraient vu un bivouac dans une zone interdite au public. Ils en auraient déduit qu’il s’agissait d’un groupe armé et ils auraient tiré dessus. Les militaires se seraient ensuite posés pour récupérer les corps. Constatant la bavure, ils auraient procédé aux décapitations des corps pour dissimuler leur erreur et pour imputer aux islamistes la mort des moines.

Ce scénario de la bavure ébranle sérieusement l’hypothèse officielle de l’assassinat par des islamistes. Il permet d’expliquer pourquoi les corps des moines n’ont pas été retrouvés, car ils auraient révélé les traces de tirs de mitrailleuse. Certes, il est étrange qu'aucune des têtes n'ait été atteinte dans ces tirs opérés depuis le ciel, mais les raids aériens et les survols d'hélicoptères dans la région en mai 1996 sont largement attestés. Le film Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois, qui retrace les événements, filme une scène montrant des militaires qui survolent en hélicoptère le monastère de Tibhirine.

Bavure de l’armée ou implication directe des services algériens? Pour l’avocat des familles, Patrick Baudouin, aucun élément ne permet encore de pencher définitivement en faveur de l’une de ces deux thèses. Seule certitude: la ­confirmation du peu de crédibilité de la version du gouvernement algérien misant sur l’exécution des moines par des islamistes.

Seuls des examens scientifiques pourront établir si les têtes retrouvées sont bien celles des moines et si ceux-ci ont été décapités après leur assassinat. Ils pourront reconstituer le scénario de l'éventuelle mise en scène de leur mort, soit après exécution par leurs kidnappeurs, soit pour couvrir une bavure de l'armée algérienne. Il faut espérer que ces expertises scientifiques pourront avoir lieu, en toute impartialité, à l’occasion de cette première visite du juge Marc Trévidic à Alger.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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