Parents & enfants

On vous a coaché pour le sport, la cuisine... maintenant, c'est pour être parents

Aude Lorriaux, mis à jour le 24.10.2014 à 7 h 21

Peut-on former les parents à être de meilleurs pédagogues, pour que leurs enfants réussissent mieux à l'école? Des associations et des entreprises se proposent de le faire. Mais ce n'est peut-être pas la bonne solution.

Family portrait / Kenny Louie via FlickrCC License by

Family portrait / Kenny Louie via FlickrCC License by

On le sait depuis Bourdieu, voire depuis Rousseau ou même depuis que l’éducation existe: le milieu social joue un rôle primordial dans la réussite des enfants à l’école. De cette idée que le contexte familial pouvait jouer négativement ou positivement sur le développement de l’enfant sont nées quelques utopies macabres, extrémistes, comme les «Lebensborn» sous le IIIe Reich ou d’autres plus modérées: les «internats d’excellence». A côté de ces initiatives qui visent à transposer l’enfant dans un autre environnement, les sciences de l’éducation ont mis en avant une autre solution: celle de mieux renseigner les parents et de les former à être les meilleurs pédagogues possibles. Autrement dit, améliorer l’existant plutôt que de le changer. Mais jusqu’à quel point cela est-il possible et pour quel coût? C’est toute la question.

Plusieurs façons de voir la situation

Nombre d’études l’ont montré, jusqu’à la récente enquête de l’association Afev sur la réussite scolaire: les conditions d’apprentissage ne sont pas les mêmes pour les enfants des familles défavorisées que pour celles des familles plus aisées. Les enfants des premières sont beaucoup moins nombreux à lire le soir, seuls ou avec leurs parents, que les enfants des quartiers «riches» (47% contre 77%), beaucoup moins nombreux à prendre systématiquement leur petit-déjeuner le matin (54% contre 82%), beaucoup plus nombreux à se coucher très tard, après 23h (28% contre 8%) et beaucoup moins nombreux à pratiquer des activités culturelles avec leur famille (35% contre 76%) dont on sait pourtant qu’elles participent au bagage de connaissances qui serviront à assurer la reproduction de l’ordre social.

Si tous s’accordent sur le constat, chercheurs et acteurs de l’éducation sont divisés sur les causes, et partant, sur les solutions.

Certains vont mettre l’accent sur les conditions économiques et l’incapacité matérielle ou psychologique des parents des quartiers populaires, empêtrés dans de multiples problèmes, à assurer la présence nécessaire le matin, le soir ou le week-end pour s’assurer que leurs enfants se couchent à la bonne heure et prennent leur petit-déjeuner ou pour les emmener se cultiver. Ceux-là vont plutôt insister pour améliorer la prise en charge à l’école et traiter les facteurs extérieurs, notamment le chômage, la création de places en crèche, etc. 

D’autres vont quant à eux insister sur un manque de motivation ou de connaissance des parents et proposent donc de les impliquer davantage dans la réussite scolaire de leurs enfants et de mieux les «former» à être de bons parents.

Avez-vous besoin d'une «chercheuse en humanité»?

C’est ainsi qu’ont émergé différentes initiatives, tant du côté de l’éducation nationale que dans la société civile.

Côté associatif, les Chantiers-éducation, développés par les Associations familiales catholiques, se proposent de «soutenir les parents dans leurs responsabilités éducatives». Côté privé, Ateliers Family Coaching, une société lyonnaise, prétend ainsi donner aux parents «les codes de cette nouvelle génération d’enfants», qui, dit-elle, «ont changé». Ateliers Family Coaching propose ainsi, comme Happy parents, de «coacher» les parents à travers des séances individuelles ou en groupe, en face à face ou par téléphone.

«La vie évolue, l’éducation évolue, on ne peut plus élever ses enfants comme on les élevait autrefois. Avec les publicités, les jeux vidéo, Internet, les méthodes d’antan sont tristounettes et les enfants ne les reçoivent plus», explique Bernadette Dullin, qui se définit comme «chercheuse en humanité». «Il faut apprendre d’autres codes pour sortir de son histoire et permettre à son enfant d’écrire la sienne propre, écrire sa propre légende. Les parents ont besoin d’apprendre qui est leur enfant et ce qui fonctionne avec lui», ajoute-t-elle.

Pour ce faire, les parents d’Happy parents suivent des ateliers où ils apprennent à «prendre conscience de leurs habitudes», comme l’énonce le titre d’une séance, ou à «instituer des rituels», comme le temps des devoirs, du coucher, etc. Bernadette Dullin fait remplir aux parents une liste d’objectifs, aux intitulés très «psycho», tels que «Gérer l’agacement», «Respecter davantage l’équipe enseignante tout en faisant entendre et comprendre mon malaise», ou personnels: «Faire évoluer mon projet immobilier». Elle utilise pour y arriver plusieurs méthodes fondées sur sa propre expérience ou empruntées à la psychologie positive. Des méthodes parfois décriées comme le schéma PNL (programmation neuro-linguistique), considéré comme une pseudo-science par une grande partie de la communauté scientifique.

«Un facteur majeur de réussite»

Face au développement du coaching parental et pressée par une demande de la société à prendre toujours plus en charge les enfants, l’Education nationale a fini par se lancer.

Des initiatives se sont développées, telles les «maisons de parents», qui s’inscrivent dans les Réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents (REAAP) et se définissent comme des dispositifs «centrés sur l’accompagnement plutôt que la prescription ou l’éducation parentale». Ces «maisons» permettent aux parents de se retrouver pour échanger et pour certaines de rencontrer des professionnels de l’éducation ou encore des médecins. Plus récemment, a été lancée la «mallette des parents», un concept éducatif fondée sur une série de réunions au sein de l’école entre enseignants et parents, avec au menu débats et remise de DVD et de plaquettes d’information.

Avec ces dispositifs, l’école autrefois enfermée dans ses quatre murs et son tableau noir fait clairement un pas de plus vers le monde extérieur.

«La France n’a pas une culture de l’association des parents à la vie scolaire. Il faut en finir avec ce malentendu!», peste Jean-Michel Blanquer, ex-directeur général de l'enseignement scolaire au ministère de l'Education nationale (décembre 2009 à novembre 2012). S’ils ne constituent pas de «remède miracle», ces dispositifs sont néanmoins «un facteur majeur de réussite», selon celui qui est aujourd'hui directeur général du groupe Essec, et qui brandit une évaluation de l’Ecole d’économie de Paris. Cette observation réalisée sur 200 classes, dont la moitié avait accès au dispositif, montre en effet une amélioration de l’implication des parents ainsi qu’une «amélioration très sensible du comportement des enfants» avec moins d’absentéisme, moins d’exclusions temporaires, moins d’avertissements en conseil de classe ainsi qu’un «impact sur certains résultats scolaires en français, notamment les exercices les plus simples».

Non, il n'y a pas de «démission» des parents

Aussi «incontestables» soient-ils pour Jean-Michel Blanquer, ces dispositifs d’aide ou d’«éducation» des parents ont leurs détracteurs. Parmi les universitaires, certains, comme Séverine Kakpo, maître de conférences à l’université Paris VIII, estiment que ces dispositifs sont au mieux inopérants et inefficaces et au pire constituent un leurre, qui a l’inconvénient d’attirer l’attention et de faire porter la faute aux parents, quand c’est en fait l’école qui devrait se réformer.  

L’idée d’une «démission des parents» a été largement diffusée sous le précédent quinquennat, avec notamment le rapport de Jean-Marie Bockel en novembre 2010, qui demandait, constatant une «parentalité en berne, en échec ou en difficulté», qu’on «responsabilise les parents». Cette vision a culminé en janvier 2011 avec la loi Ciotti, dite «loi sur l'absentéisme scolaire» (qui a été abrogée en 2013), qui instaurait la suspension des allocations familiales versées pour l'enfant absentéiste. Or pour Séverine Kakpo, cette idée d’une démission des parents des quartiers populaires est tout bonnement fausse: «On sait grâce aux travaux de l’Insee que la proportion des mères qui aide les enfants aux devoirs est de 95% et elle ne varie presque pas selon le milieu social», expliquait la chercheuse dans une intervention faite en commission à l’Assemblée nationale.

Une autre solution

S’il ne s’agit pas d’un problème de motivation, pourrait-il s’agir d’un problème de connaissance? Les parents des quartiers populaires ont-ils toutes les clés de la réussite en main et comment leur transmettre? Peut-on leur «transmettre» et existe-t-il des solutions globales, qui marcheraient pour tous les milieux sociaux ou ne faudrait-il pas des solutions «sur mesure»?

«Quiconque se propose d’éduquer les adultes se propose en fait de jouer les tuteurs et de les détourner de toute activité politique», disait en son temps la philosophe Hannah Arendt. Plutôt que d’éduquer les parents à des méthodes toutes faites, faites «par les riches» et «pour les riches» selon ces opposants qui critiquent leur inefficacité, d’autres ont fait le choix de redonner pouvoir et légitimité aux quartiers populaires, en leur faisant directement produire le savoir éducatif: c’est le cas des Universités populaires de parents, qui transforment les parents en chercheurs, capables de produire puis de diffuser dans leur quartier des savoirs éducatifs. «On part du principe que les parents font ce qu’il y a de mieux et qu’il faut les valoriser», explique Emmanuelle Murcier, leur coordinatrice. Une toute autre philosophie...

Aude Lorriaux
Aude Lorriaux (226 articles)
Journaliste
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