Culture

Hollywood cherche-t-il à nous rendre sourds?

Vincent Brunner, mis à jour le 28.10.2014 à 17 h 14

On le sait, les meilleurs cinéastes ont souvent une bonne oreille. Mais certains réalisateurs n’essayent-ils pas de gaver leurs spectateurs de musique au risque que leur film devienne indigeste?

«Le rôle de ma vie».

«Le rôle de ma vie».

La scène a lieu au milieu du Rôle de ma vie (Wish I Was Here), sorti pendant l’été: le personnage semi-autobiographique d’acteur un peu loser incarné par Zach Braff accompagne dans un magasin de perruques sa fille, alors en plein coupage de cordon d’avec son éducation religieuse. Elle choisit la plus rose flashy, avant de ressortir fière et sûre d’elle comme un top-model arpentant un catwalk. Pendant cette séquence de quelques minutes se succèdent deux chansons qui n’ont à rien à voir l’une avec l’autre: le mélancolique folk à cordes de The Shining de l’Anglais Badly Drawn Boy (2000) et l’énergique Kilo des Brésiliens de Bondo Do Role (2012).

 


Les deux morceaux sont cools, pas de problème, mais leur enchainement à l’arrache (comme par un DJ saoul tripotant un ordi dans une soirée) donne une fâcheuse impression, celle que le film est en fait le support visuel d’une mixtape préparée (certes) amoureusement. Quand déboule à l’improviste, durant une scène anodine, un classique de Dylan sur les triangles amoureux (Tangled Up In Blue, 1975), le soupçon s'insinue que Braff (oui, celui de Scrubs et de Garden State) essaye de faire jouer à la musique de son film un rôle louche, celui de béquilles, à des scènes molles du genou et un peu niaises. Découpé en tranches, une bonne partie du Rôle de ma vie ferait la joie de jeunes groupes de pop cherchant une vidéo pas chère à diffuser.


Peut-être que la passion de Braff l’a desservi. Authentique music lover, il a obtenu pour sa BO des inédits de Bon Iver, des Shins, ou encore une collaboration entre Coldplay et Cat Power qui nous évite d’entendre Chris Martin.


Sauf que, patatras, il en a mis trop, adressant des clins d’œil inappropriés aux autres fans de pop au détriment de son intrigue. A-t-il eu peur de laisser son film respirer? Car, en plus des chansons composées pour l’occase, des préexistantes que Braff a utilisées (les «synchros» dans le jargon), on entend aussi le score, soit la musique originale composée par Rob Simonsen. L’overdose. Après être sorti du cinéma, je me suis étonné qu’au feu rouge on n’entende pas du R.E.M.

Peur du silence

La peur du silence existerait-elle chez certains cinéastes actuels? Mettons de côté les blockbusters: normal que ces concentrés d’action carburent à de la musique épique, du rock bien lourd ou de l’electro pour salles de muscu. Pareil pour les films d’animation: sans sons directs, ils ont besoin de musique. Dans bien des films, on peut aussi en entendre «en situation», du gros hip-hop ou de la country sur l’autoradio du protagoniste principal, de la dance dans une scène de boîte de nuit, etc. La musique fait partie du décor, cela serait absurde de l’effacer.

Avec Boyhood, qui suit une famille sur une dizaine d’années, Richard Linklater s’est ainsi appuyé sur la musique pour raconter son histoire et avoir un fil rouge folk-rock. En plus, le personnage d’Ethan Hawke joue de la guitare, normal donc que la musique soit toujours prête à surgir.

Reste tous les cas où on essaye de nous en mettre plein les oreilles jusqu’à la saturation… pour mieux nous convaincre de la qualité de ce que l’on a devant les yeux? Dans La vie rêvée de Walter Mitty, sorti en début d’année, Ben Stiller a ainsi aussi abusé niveau de BO. Non seulement il a souligné le moindre tourment de son personnage par un morceau d’indie rock mais dès que la prise de vue le permettait, il a mis en boite une jolie carte postale sonore. Parce que, bah oui, quand une scène se passe en Islande, ça tombe sous le sens de bastonner le rock islandais d’Of Monsters and Men. Non? Selon le témoignage du chanteur (suédois) José González, auteur pour le film de Stay Alive, Stiller l’a sollicité tardivement car, au départ, l’acteur-réal’ avait choisi d’être plus sobre niveau BO. Dommage.


«C’est vrai que, dans La vie rêvée de Walter Mitty, on sent qu’avec ces séquences très clippées, le réal’ cherche à se faire plaisir», estime, en spectateur avisé, Alexandre Mahout, dirigeant d’Europacorp Music Publishing, structure qui gère la musique des productions Europacorp (Lucy de Luc Besson cet été). «La musique arrive souvent en fin de parcours. Quand le montage d’un film est quasi-fini, il n’y pas d’autre variable d’ajustement. Et la musique, c’est comme la barbe à papa: au départ, tu es content d’en manger mais s’il y en a trop, cela t’écœure et ça peut te faire sortir du film.»

«Il ne faudrait pas en abuser»

Dans la fabrication d’un long-métrage survient l’étape du spotting (hé ouais, encore un peu de jargon, coco). Soit le moment où le musicien ou le superviseur regarde le film à une étape de montage avancée afin d’imaginer quelles séquences ont besoin de musique. «Tout part d’une discussion avec le ou la réal’, explique Eric Neveux, musicien électro devenu un compositeur de BO très couru. Est-ce que la musique crée un climat ou vient à des moments très spécifiques? S’agit-il de secouer les gens ou de les installer dans une ambiance? Tout tient à l’esthétique de chacun, à son rapport au silence. C’est vraiment au cas par cas. Par exemple, Patrice Chéreau ne voulait aucune musique durant les scènes charnelles d’Intimité Cette discussion au sujet de la musique peut parfois se révéler frustrante. En off, un superviseur musical ayant bossé sur plusieurs films français de premier plan évoque «l’insondable compétence» en matière de musique des réalisateurs à qui il a été confronté. Hum.

Un réalisateur doit-il forcément se la jouer Tarantino (ou Scorsese) et chercher à rythmer son film de chansons fédératrices? Pour Alexandre Mahout, un morceau déjà connu, voire un tube, constitue une arme à double tranchant:

«Demain, un génie magique nous donne toutes les chansons dont on rêve? Il ne faudrait pas en abuser. Si nécessaire, mon rôle consiste à freiner les velléités d’un réalisateur au cas où le morceau qu’il veut utiliser va coûter très cher sans rien apporter à la séquence. Parfois, il faut laisser le film vivre selon le rythme de la séquence. En ce moment, je travaille sur trois films, dont une comédie de Dominique Farrugia. Lui le dit bien: si une séquence ne te fait pas marrer sans musique, c’est que la séquence ne va pas. Et la musique n’y changera rien. Après, il n’y a pas de mystère, mets du Daft Punk sur ton film de vacances et tout d’un coup, tes vacances deviennent cool.»

Pour autant, Alexandre sait que plaquer des «classiques» sur un film n’est pas (toujours) un piège pour le metteur en scène. Il y a quatre ans, il a travaillé sur la BO des Petits Mouchoirs de Guillaume Canet: «Il a voulu des morceaux complètement dingues, du Bowie, du Janis Joplin et du Eels. A mon sens, ça a fonctionné. D’ailleurs, la BO a été n°1 sur iTunes en Europe la semaine de la sortie du film!»


Méthode américaine

Flashback. En 1999, Joe Hisaishi, le compositeur fétiche de Miyazaki, expliquait que, pour la sortie américaine du Château dans le ciel, le distributeur Disney lui avait demandé de réenregistrer une musique plus longue d’une demi-heure:

«Selon eux, les spectateurs étrangers seraient mal à l’aise si, dans un film, on n’entend pas de musique pendant trois minutes! […] La méthode américaine est très simple: ils associent la musique aux personnages, elle explique ce que l’on voit à l’écran.»

Ces propos doivent être remis dans le contexte, mais Hisaishi touchait-t-il du doigt un mal d’abord américain? «En France, c’est vrai qu’on n’a pas le réflexe de sur-musiquer les films, estime Eric Neveux. A partir de 40-45 minutes, ça devient déjà conséquent.» Capable de travailler sur des comédies, des films familiaux (Le Petit Nicolas en vacances) mais aussi avec Patrice Chéreau ou Rachid Bouchareb, Eric invoque les différences de culture:

«En France, il y a une sorte d’influence post-Nouvelle Vague, celle de ne pas téléguider les sensations par la musique, de ne pas trop mettre de la musique pendant les dialogues. Mais ça change, la nouvelle génération de réal’ est plus libre par rapport à ça.»

Il suffit de prendre l’exemple des Combattants de Thomas Cailley avec son excellente musique originale electro-rock (pour faire rapide) composée par Flairs, Benoit Rault & Philippe Deshayes. Le trio a d’ailleurs été choisi parmi plusieurs propositions après un essai concluant.

«Il y a une dynamique sonore dans la pop»

Il est déjà arrivé à Eric Neveux de composer sa musique alors que des chansons font déjà partie de la bande-son: «Dans cette situation, mon premier souci est la cohérence.» En tant que simple spectateur, lui a l’impression que les «synchros» se multiplient. « Il y a une dynamique sonore dans la pop, reconnaît-il. Dans un moment où il ne se passe pas grand-chose, tu mets une chanson à fond et elle va emmener tout le monde parce que c’est un tube. En matière d’utilisation de la pop, Tarantino est insurpassable: il a intégré ça dans sa démarche narrative. Pareil dans Les Gardiens de la galaxie, les tubes font partie du scénario. Quand ils tombent, ils emmènent les scènes avec une efficacité assez redoutable. Ailleurs, tu sens parfois le tube négocié pour l’occasion ou le réal qui cherche à valider des paramètres de brancherie ou de bon goût. La BO de Juno était très jolie et en adéquation avec le film. Dans d’autres cas, ça tient plus de la recette: comment rendre un peu cool un film qui, au fond, ne l’est peut-être pas tant que ça.»

Actuellement, Eric Neveux s’apprête à se frotter à Hollywood pour se rendre compte de l’intérieur de la place de la musique dans le cinéma américain. Il vient d’ailleurs de prêter son talent au showrunner Tom Fontana (Oz) pour la troisième saison de la série Borgia, «mais lui est obsédé par les dialogues. Il aime la musique pour faire des espèces d’à-coups, des moments épiques assumés mais pas du tout pendant les dialogues».

Au final, une bonne musique de film, c’est celle que l’on associera éternellement au film correspondant (au hasard les BO de Morricone, Playground Love d’Air ou le Across 110th Street de Bobby Womack). Ou, cas plus vicieux, celle dont tu ne prends pas conscience. «La musique a une fonction un peu ingrate, conclut Alexandre Mahout. Si elle est illustrative et se passe de morceaux connus, normalement, quand tu sors de la salle, tu ne l’as pas remarquée.»

Vincent Brunner
Vincent Brunner (40 articles)
Journaliste
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