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Ce que nous révèle du milieu intellectuel français l'«affaire Gauchet»

Blois / Niko Kaptur via Flickr CC License By

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Entre «Bouvard et Pécuchet» et «La Conjuration des imbéciles», retour sur la polémique qui a marqué les derniers Rendez-vous de l'histoire de Blois.

A l’occasion de la 17e édition des Rendez-vous de l’histoire de Blois, qui se tenait les 11 et 12 octobre sur le thème «Les rebelles», nous avons pu assister à l’une de ces polémiques politico-intellectuelles que le monde entier nous envie. Cette fois, la cible s’appelait Marcel Gauchet, directeur d’études à l’EHESS et animateur de la revue Le Débat chez Gallimard.

La chose en elle-même ne mériterait que peu d’importance si elle ne révélait, en filigrane, l’état d’esprit et les fâcheuses habitudes à la fois d’une partie des sciences sociales et d’un secteur de la gauche française de ce début de XXIe siècle.

Tout y est en effet concentré, de l’ignominieux au sectaire, des motifs invoqués aux méthodes employées, en passant par les intentions des auteurs de cette opération.

L’autre, ce réactionnaire

L’affaire est partie, au coeur de l’été, d’un appel au boycott de l’événement blésois par deux jeunes «intellectuels» (sic) de la scène parisienne, le «sociologue-philosophe» (re-sic) Geoffroy de Lagasnerie et «l'écrivain-sociologue» (re-re-sic) Edouard Louis, en raison de la présence, jugée par eux inopportune, de Marcel Gauchet comme invité de la conférence d’ouverture des Rendez-vous de l’histoire.

Aux yeux de ces deux éminentes autorités en la matière, Marcel Gauchet n’entre pas dans le cadre de la seule, bonne et vraie rébellion –celle dont ils détiennent le brevet exclusif scrupuleusement déposé à l’INPI. Leur cible n’est en effet, selon eux, qu’un «rebelle contre les rebellions et les révoltes», un rebelle en peau de lapin en quelque sorte.

«Contre quoi, nous interrogent-ils, Gauchet s’est-il rebellé dans sa vie si ce n’est contre les grèves de 1995, contre les mouvements sociaux, contre le Pacs, contre le mariage pour tous, contre l’homoparenté, contre les mouvements féministes, contre Bourdieu, Foucault et la "pensée 68", contre les revendications démocratiques?»

Il faut dire aussi que Marcel Gauchet n’y met pas du sien. Ce n’est pas un client facile. Rétif aux vérités révélées comme au catéchisme en politique, et plus encore aux grandeurs d’institution de sciences sociales certifiées conformes, non seulement il a la prétention de penser par lui-même et de le dire, librement, mais encore, forfait impardonnable entre tous, il est parfois écouté!

Autant de crimes, on en conviendra, aussi abominables qu’imprescriptibles devant tout tribunal normalement constitué d’une gauche académique d’appellation d’origine auto-contrôlée. Circonstance aggravante, l’animateur de la revue Le Débat commet depuis plus de trente ans l’indicible! Il publie en effet dans sa revue «tout ce que le France compte d’idéologues réactionnaires» et organise «des campagnes haineuses contre tous les grands noms de la pensée critique, etc.». N’en jetez plus. Encore tremblant à la lecture d’un tel acte d’accusation, on en venait presque à remercier nos deux inquisiteurs de nous épargner le pire avec leur «etc.» conclusif.

Devant tant de turpitudes, on reste interdit. Comment, en effet, n’a-t-on pas pu soi-même se rendre compte, depuis plus de vingt ans que l’on pratique la lecture régulière de Marcel Gauchet, qu’il était un personnage aussi terrible? Et nous qui l’avions, imprudemment, pris pour un défenseur scrupuleux du débat démocratique et pour un critique méticuleux et attentif des complexités du libéralisme moderne. Heureusement que les camarades Lagasnerie et Louis étaient là pour nous ouvrir les yeux.

Le verdict prononcé d’emblée, le procès peut enfin commencer

Leur premier appel au boycott sera rapidement suivi d’un second, quelques jours plus tard –toujours publié avec la complicité active de Libération– mais signé cette fois par une cohorte d’amis plus ou moins célèbres des deux jeunes initiateurs. On y retrouve enfin leur mentor, le philosophe et essayiste Didier Eribon, ainsi que des noms d’artistes tels que André Téchiné ou Dominique A.

Cette fois, les signataires affirment haut et fort «qu’il va de soi qu’(ils) ne protest(ent) pas contre Marcel Gauchet, qui ne (les) intéresse pas». Seule la timidité les a empêchés de le dire plus tôt. Non, cette fois, il s’agit de rien moins que de repenser «le débat public et intellectuel aujourd’hui».

«Nous refusons, écrivent-ils, qu’il nous soit imposé dans ces termes par des institutions culturelles qui donnent la parole, de plus en plus, à des idéologies dangereuses et néfastes, qui, il y a encore vingt ans, auraient paru inacceptables.»

Devant une démonstration aussi implacable, qui ne pourrait rendre définitivement les armes? C’est bien simple, si on invite le réactionnaire Gauchet à un débat, cela prouve que celui-ci est vicié, comme c’est le cas à Blois, d’où le boycott. Or, plus les débats de ce genre sont viciés, plus les réactionnaires y sont invités. CQFD. L’hydre réactionnaire est aussi un serpent qui se mort la queue! On comprend mieux alors que des artistes privés de toute parole au sein des institutions culturelles comme Téchiné ou Dominique A adhèrent sans coup férir à un tel propos.

La polémique soulevée par cette offensive-éclair aurait pu en rester là, nos Bouvard et Pécuchet de la rue d’Ulm s’étant offert au meilleur prix deux pleines pages de publicité dans un quotidien national.

Extension du domaine de la disqualification

Las, quelques jours avant le début des Rendez-vous de Blois, un troisième appel est publié dans Libération.

Cette fois, plus question de se contenter des signatures de quelques artistes contactés en pleines vacances. La mobilisation doit être générale. Elle s’étend aux professionnels de la profession et même au-delà, puisque le grand public est lui-même appelé à signer la pétition.

«Rendez-vous de Blois» oblige, c’est un bataillon d’historiens, certains reconnus dans le milieu, d’autres moins, qui ouvre la marche d’un cortège de rebelles certifiés, majoritairement issus de différentes disciplines et institutions des sciences sociales françaises. Après le procès politique peut donc s’ouvrir le règlement de compte universitaire.

Marcel Gauchet, qui il y a quelques semaines «ne nous intéress(ait) pas», redevient le point de mire:

«Nous, enseignant-e-s, chercheurs-euses, étudiant-e-s, lecteurs-rices, très attaché-es à la diffusion et au large rayonnement des recherches et des travaux en histoire, tenons à exprimer notre incompréhension devant le choix de confier cette année la conférence inaugurale des Rendez-vous de l’histoire de Blois, conférence non débattue par définition, à un auteur connu pour des thèses tournées avant tout vers le maintien de l’ordre, qui peuvent être jugées ultraconservatrices, sceptiques sur l’impératif de respect des droits de l’homme, familialistes, sexistes et homophobes. Ce choix polémique nous paraît d’autant plus déplorable que les Rendez-vous de l’histoire de 2014 sont centrés sur le thème des Rebelles.»

Quelques textes publiés par Médiapart viennent appuyer le réquisitoire en détaillant par le menu combien Marcel Gauchet est bel et bien coupable de tous les crimes dont on l’accuse.

A partir de là, tous les coups, comme toujours en pareil cas, sont permis, chacun se sentant autorisé, une fois le chemin dégagé, à participer ouvertement à la curée publique, protégé au sein de la meute des collègues. Haines professionnelles et inimitiés politiques, neuves et inconsistantes ou anciennes et tenaces, peuvent désormais tranquillement s’exprimer à l’air libre, se nourrissant les unes des autres.

On n’arrête plus l’administration de la preuve: mauvaise foi, procès d’intention, détournement de propos, calomnie pure et simple, et bien sûr, last but not least, disqualification scientifique, arme suprême dans le milieu. On savait déjà depuis le mois de juillet que Marcel Gauchet pensait (très) mal politiquement, on apprend maintenant qu’en plus il ne le fait pas «scientifiquement»! La boucle est bouclée.

Suicide des sciences sociales

Une telle pratique du procès politico-intellectuel d’un collègue sur la place publique est dévastatrice. Non seulement parce qu’elle témoigne de la vision profondément déformée que les collègues qui se commettent dans une telle manoeuvre ont de leur propre métier, mais encore au regard de l’image qu’ils donnent de l’université et de la recherche, spécifiquement en sciences sociales, à l’extérieur, dans la société, alors même que de graves menaces pèsent sur leur devenir.

Que sont les sciences sociales sans l’ouverture aux idées, pensées, conceptions du monde, savoirs différents des siens? Et sans la pratique indéfectible du débat pluraliste en leur sein? Comment peut-on qualifier de «réactionnaire» une pensée différente de la sienne parce qu’on n’en apprécie ni la méthode ni les sconclusions? Qui fixe les contours et les contenus de ce qui est «bien» et de ce qui est «vrai»? Qui peut s’arroger, et au nom de quoi, un tel droit? Qui peut dire que la critique s’arrête ici ou là? Qu’elle est légitime concernant tel objet et non pertinente concernant telle autre? Qui peut soutenir qu’il ne peut y avoir de critique de la critique?

Bref, chers collègues signataires de cet «appel», pour qui vous prenez-vous et, surtout, pour qui nous prenez-vous? «Décidé à ne fréquenter que mes égaux, je ne fréquente bien évidemment personne puisque je suis sans égal», disait un personnage de La Conjuration des imbéciles.

Car le plus insupportable dans cette affaire, c’est bien la prétention, l’arrogance et la certitude, tout à la fois, de détenir la Vérité et d’être du côté du Bien. Et ce, tout en voulant à tout prix être moderne en défendant des droits et libertés pour tous. Défendre la liberté en interdisant aux autres de penser librement, voilà de quoi il retourne au fond ici. Quand l’incohérence de la proposition de fond donne ainsi le bras à la posture politique, ce n’est pas seulement le débat qui meurt, c’est la possibilité même de toute pensée.

A l’extérieur, là où une telle affaire apparaît plus encore pour ce qu’elle est, aussi dérisoire que pathétique, aussi outrée qu’incompréhensible, l’image donnée des sciences sociales est terrible.

Que dire aux collègues historiens qui se prêtent à une telle opération alors même qu’ils déplorent, à juste titre, le succès public de personnages comme Eric Zemmour ou Lorant Deutsch? Que dire à ces mêmes collègues qui déplorent, là encore fort justement, l’assèchement des financements publics pour la recherche en sciences sociales? Sinon qu’ils creusent leur propre tombe en se comportant comme ils viennent de le faire et qu’ils devraient utiliser leur «science» pour voir plus loin que l’opération délétère à laquelle ils prêtent leur concours.

Ces collègues qui déplorent d’être dépossédés de leur monopole sur leur discipline en même temps que de leurs financements seraient bien inspirés d’utiliser le peu de temps que leur laisse encore l’institution universitaire à convaincre les Français de l'intérêt de leur travail et de leur utilité sociale plutôt que de le passer à scier la branche sur laquelle ils sont assis.

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