Monde

Le «tourisme paella» sera-t-il la victime collatérale de la guerre entre Madrid et Barcelone?

Laura Guien, mis à jour le 26.10.2014 à 16 h 29

La paella, le taureau... tous ces symboles que le touriste attache à la capitale catalane ne sont pas catalans. Le désir d'indépendance n'ira néanmoins sûrement pas jusqu'à s'en débarrasser.

Une paella servie à Barcelone / Oh Barcelona via FlickrCC License by

Une paella servie à Barcelone / Oh Barcelona via FlickrCC License by

Le président de la Generalitat Artur Mas a finalement renoncé à organiser le référendum sur l'indépendance de la Catalogne, initialement prévu pour le 9 novembre.  Après quelques semaines d'obstination du côté de Madrid comme de Barcelone, c'est finalement le camp des indépendantistes qui aura cédé face au jugement des autorités centrales déclarant le référendum inconstitutionnel.

Dans ce nouveau contexte catalan, une question plus prosaïque taraude peut-être les touristes européens: la paella et les mojitos bon marchés vont-ils être les prochaines victimes collatérales de ce dialogue de sourd entre Madrid et Barcelone? Artur Mas a en effet annoncé qu'un «processus participatif», sorte de succédané de référendum n'ayant aucune valeur législative, aurait lieu à la place du référendum initialement prévu. Cette nouvelle approche, qui tente de sauver les meubles et place clairement le curseur de la stratégie catalane sur le symbolique, ne risque-t-elle pas de changer le visage du tourisme catalan?

Car faute d'obtenir un référendum légal, les indépendantistes pourraient se servir de ce vecteur privilégié qu'est le tourisme pour affirmer leurs différences face à Madrid. Barcelone pourrait dans cette logique «dés-hispaniser» son image touristique, fortement empreinte de clichés ibériques... Le tourisme «paella» risque-t-il de disparaître de la capitale catalane, au risque de fragiliser l'économie locale et de frustrer des millions de touristes étrangers, en quête de vida loca low-cost?

La faute des romantiques

Il est vrai que sur le plan touristique, la capitale catalane a toujours joué un jeu trouble avec son identité. Depuis le développement du tourisme de masse dans le début des années 1980, à la suite de son élection pour accueillir les Jeux olympiques de 1992, Barcelone exploite allègrement les clichés de la culture espagnole: sangria, bodega, flamenco... Dans cette ville où les arènes sont depuis longtemps fermées et dans une région où la tauromachie est interdite, l'article-star des boutiques de souvenirs reste l'aimant de frigo en forme de taureau, version «moderniste». Sur la Plaza Real et les Ramblas, les restaurants bombardent les estomacs de l'incontournable paella, un plat pourtant d'origine valencienne (mais Valence fait il est vrai partie des Països catalans) …

Pourquoi un tel parfum ibérique flotte-t-il sur la capitale catalane? Les clichés n'ont pas attendu le développement des vols low cost et l'apparition du tourisme de picole pour se répandre à Barcelone et sur tout le pays. En France, c'est l'époque romantique et sa fascination pour l'Espagne avec le récit du voyage à Majorque de George Sand et les nouvelles de Prosper Mérimée qui figent cette image d'une Espagne sauvage, fière et franchement débridée. Selon Fermín Bouza, sociologue et spécialiste de l'opinion publique, l'époque franquiste a par la suite récupéré tout cet imaginaire à son compte pour développer le tourisme .

«Le franquisme a exagéré le trait parce qu'il savait que cela vendait, que c'était exotique. Pour cette image, ils se sont appuyés sur les légendes romantiques, Mérimée, Carmen, etc, tout cet univers relativement faux, à part peut-être dans quelques endroits d'Andalousie.»

En d'autres termes, les touristes venus enterrer leur vie de jeune homme en costume de capote géante sur les Ramblas sont les dignes héritiers du romantisme français. Olé.

Pas de changement des codes culturels

Ces clichés séculaires ont depuis lors nourri une industrie touristique florissante à Barcelone. Au point que toute opération fragilisant le tourisme représenterait actuellement un très gros risque économique pour la région. Car si depuis la crise de nombreux secteurs telles que l'industrie et la construction se sont effondrés, le tourisme est lui resté une valeur forte, voire en constante augmentation. En 2013, les chiffres de fréquentation touristique ont ainsi battu tous les records avec 15,6 millions de touristes accueillis en Catalogne.

Artur Mas prendra-t-il le risque de changer la formule gagnante du «tourisme paella» au profit d'une opération de propagande anti-Madrid? Pour Xavier Cuadras, économiste et auteur de Sense Espanya. Balanç economic de la independencia («Sans l'Espagne, Balance économique de l'indépendance»), il ne fait aucun doute que l'image de Barcelone mise en avant par les entreprises touristiques et qui séduit les visiteurs étrangers est très éloignée de ce que les politiques catalans veulent actuellement véhiculer.

«Pour autant, je ne crois pas qu'il y aura un changement conscient des codes culturel. Je crois que personne ne veut toucher à cette image du tourisme. La ville gagne énormément d'argent avec cela et les politiques n'oseront pas s'aventurer sur ce terrain.»

Même écho du côté de l'historien spécialiste de l'Espagne, Benoît Pellistrandi:

«Artur Mas va changer le discours politique en clefs intérieures. L'affaire est politique: de ce côté-là les Catalans sont sérieux, ils n'aiment pas qu'on touche aux fondements économiques de leur prospérité!»

D'autant plus que la ville est actuellement en plein contexte électoral, que les élections régionales soient maintenues selon leur calendrier habituel ou qu'elles soient anticipées et travesties en processus plébiscitaire pour l'indépendance. «L'important maintenant, c'est de capter des votes. Le tourisme est très secondaire sur ce plan, je ne crois pas que ce soit un motif de controverse politique», synthétise Xavier Cuadras.

Plus risqué pour l'Espagne que pour la Catalogne

Mais dans cette cacophonie politique ambiante, n'y a-t-il pas un risque que le tourisme étranger, qui représente 80% des visites touristiques à Barcelone trinque un tout petit peu? Selon l'économiste catalan, le risque de voir le nombre de touristes extérieurs fondre comme la glace pilée d'un mojito en terrasse est peu probable.

«Si tout se passe de manière démocratique, et qu'il n'y a pas de désordres d'ordre public, le tourisme ne devrait pas chuter.»

Les gesticulations politiques d'Esquerra Republicana (gauche sociale-démocrate, nationaliste) réclamant une déclaration d'indépendance unilatérale ne seraient pas suffisante à perturber l'économie touristique. Il est en effet peu probable de voir ces revendications, destinées avant tout à satisfaire l'électorat, tourner à la révolte des parapluies en Catalogne... Pour Xavier Cuadras, si la situation actuelle entre Madrid et Barcelone sous-entend un risque, ce dernier se situerait plus au niveau de l'économie touristique nationale que catalane.

«Si pour des questions de boycott ou d'éloignement émotionnel les Espagnols décident de ne plus aller en Catalogne, ce sera économiquement plus risqué pour l'Espagne: il y a plus de Catalans qui vont dans le reste de l'Espagne que d'Espagnols qui vont en Catalogne.»

Identité à géométrie variable

Alors, le petit monde touristique de Barcelone va-t-il continuer de tourner tel qu'on le connaît, hermétique aux revendications politiques et sociales? D'après Benoît Pellistrandi, cela ne fait aucun doute.

«Sur le plan touristique rien ne bougera. On ne peut pas changer l'image de la Catalogne. La marque Catalogne en terme de projection touristique est en partie associée à celle de l'Espagne et à la Méditerranée.»

Et c'est bien là le paradoxe de la politique indépendantiste. Car si les partisans de l'indépendance n'hésitent jamais à insister sur les spécificités culturelles de la Catalogne dans le débat sur l'autonomie de la région, le risque qui menace la culture catalane semble s'arrêter de lui-même aux frontières de l'industrie touristique. Une sorte d'identité à géométrie variable, qui décide quand et comment elle est en danger. Ainsi les éventails, les taureaux et autres danseuses de flamenco ne semblent pas inquiéter les élites politiques locales au point de réformer profondément l'image touristique de la ville. Ceux qui s'attendent à la fin du «tourisme paella» comme geste de résistance culturelle et politique face au refus du référendum seront déçus.

C'est l'avis d'Albert Jimenez, chercheur en droit et science politique, auteur d'une étude sur la jeunesse et la participation politique à l'université de Barcelone.

«Il ne va pas y avoir un changement magique. On va continuer à vendre des taureaux dans les boutiques et sur les Ramblas. Il faut peut-être s'attendre à quelques mesures cosmétiques… Mais ce ne sera en aucun cas un tremblement de terre identitaire impliquant une autre manière de promouvoir la ville.»

Pourquoi changer une formule qui rapporte autant? Le tourisme à Barcelone génère actuellement entre 18 et 22 millions d'euros par jour, une véritable aubaine dans une région en crise.  Rien ne prouve qu'un gouvernement, indépendantiste ou non, prenne le risque de casser la poule aux œufs d'or… à moins d'incident majeur. «S'il y avait un désastre et que la bulle touristique explose, comme a explosé la bulle immobilière, le système serait bien sûr obligé de se restructurer», théorise Albert Jimenez.  

Gagner Barcelone

Le modèle touristique de la capitale catalane ne risquerait donc pas d'être mis en péril par les élus actuels. Si mutation il y a, elle viendra de la société civile ou d'un changement de système au niveau municipal. C'est sur cette hypothèse que parie Guanyem, un mouvement «de construction collective» qui brigue la mairie de Barcelone aux prochaines élections municipales de 2015. Porté par Ada Colau, superstar des activistes en Catalogne et dans toute l'Espagne après avoir été la voix et le visage de la plateforme des victimes de l'hypothèque bancaire (PAH), l'objectif de Guanyem tient dans son nom: «gagner» Barcelone. Le tourisme fait donc partie du programme du collectif qui s'inscrit tout comme Podemos, dans l'héritage du mouvement des Indignés.

Dans ses revendications, le collectif affirme:

«Nous devons éviter la dénaturalisation de ce qu'a toujours été la ville, nous ne voulons pas d'un parc thématique.»

Une ligne de conduite qui fait écho au ras-le-bol ressenti par de nombreux habitants de Barcelone, exaspérés par l'invasion des «guiris», surnom pas toujours très affectueux donné aux touristes en Espagne. A la décharge des locaux, les chiffres donnent le vertige:  en 2013, avec plus de 7,5 millions de touristes accueillis, le nombre de visiteurs était 5 fois supérieur au nombre d'habitant résidant dans tout le centre de Barcelone. Un déferlement qui laisse des traces dans le tissu urbain et sociologique. Sur les Ramblas, 8 personnes sur 10 sont des touristes. Des quartiers entiers tels que le barri Gòtic, el Born et bien-sûr la Sagrada Familia se sont vidés de leurs habitants pour laisser place à des appartements pour touristes aux loyers hebdomadaires exorbitants.

Dans le documentaire Bye bye Barcelona, Eduardo Chibás, réalisateur et barcelonais d'adoption, recueille le blues et l'exaspération d'habitants se sentant dépossédés de leur ville. Si la plupart d'entre eux reconnaissent que le tourisme est important pour l'économie locale, ils remettent en question le modèle d'exploitation touristique qui transforme peu à peu les rues en décor, comme à Prague ou à Venise, et engloutit l'essence, l'identité propre des quartiers.

«Le problème, ce n'est pas tellement que le tourisme soit un tourisme de masse, mais que toute l'activité économique de la ville soit articulée autour du tourisme avec toutes les conséquences que cela génère en terme d'emploi, de services et de processus de gentrification», souligne Albert Jimenez.

Une chose est sûre: qu'il s'agisse d'exploiter la portée symbolique du tourisme ou pas, le modèle touristique de Barcelone devra être revu, tôt ou tard. «Je ne crois pas que cela ait tant d'importance que la Catalogne soit indépendante ou non. Le tourisme a un coût humain et sociologique et il faut voir comment le minimiser ou le compenser», martèle Xavier Cuadras.

Reste que, redéfinir le modèle touristique dans le contexte actuel est compliqué. D'une part parce que le système fonctionne très bien économiquement, dans une région encore en crise. D'autre part parce que l'identité de la ville, prise dans un débat sans fin sur l'indépendance, reste encore assez floue. Albert Jimenez:

«Qu'est-ce qui constitue l’identité de Barcelone? C'est une ville catalane, effectivement, mais c'est aussi une ville cosmopolite. Il y a émergé depuis les années 1970 une culture propre qui n'est ni espagnole, ni catalane mais qui est de "Barcelone".»

Une équation peut-être trop délicate pour être déclinée en produit dérivés... Alors faudra-t-il se contenter des taureaux et paellas faute de mieux? Quel masque devront porter Barcelone et la Catalogne afin de concilier à l'avenir un tourisme nécessaire à l'économie tout en préservant ses habitants de l'uniformisation identitaire? Si l'interrogation est si difficile, c'est qu'elle soulève une autre question tout aussi complexe: celle de l'identité en Espagne. La construction de l'image nationale de ce pays a connu en effet un parcours accidenté, comme le rappelle Fermín Bouza.

«Rien à voir avec l'image de la France, qui est quasiment un cas d'école, avec la révolution française. L'image de l’Espagne a été véhiculée par des processus irréguliers de modernisation. L'accès à la révolution industrielle et à la démocratie ont été très tardifs, très violents et irréguliers.»

Une identité irrégulière et multiple, qui n'est pas un caprice de la nature mais fait bien partie de l'être social de l'Espagne, et lui permet ainsi de jouer avec les visages. Barcelone peut donc, tour à tour, être espagnole, catalane, méditerranéenne… au risque de perdre son identité propre?

«Ce n'est pas dangereux pour l'identité parce les Catalans savent très bien qui ils sont. Et comme tout le monde, ils aiment parfois se mentir à eux-même.»

Aux autres un peu aussi... Pas d’inquiétude pour les touristes des Ramblas. Si l'indépendance finit par arriver un jour, ils pourront la fêter autour d'une paella.

Laura Guien
Laura Guien (30 articles)
Journaliste
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