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Dans les coins sombres et les boucles diaboliques de l'économie mondiale

Eric Le Boucher, mis à jour le 12.10.2014 à 8 h 50

Les modèles économiques du passé ne suffisent plus à nous renseigner sur l'avenir. Beaucoup d'impondérables sont aujourd'hui réunis pour déjouer les pronostics. Seule la coordination des Etats peut nous éviter le pire.

Les Cuatro Torres Business Area à Madrid, le 9 octobre 2014. REUTERS/Susana Vera

Les Cuatro Torres Business Area à Madrid, le 9 octobre 2014. REUTERS/Susana Vera

La lecture des «Perspectives de l'économie mondiale» du FMI porte rarement à l'optimisme puisqu'il s'agit, par définition, d'une analyse des entraves qui bloquent la croissance du globe. Mais l'édition d'octobre 2014 vous plonge dans le pessimisme. En résumé, rien ne va bien sur la planète économique et les risques d'une dégradation sont multiples et grands.

L'économie subit un double mal: elle n'est pas sortie de la crise, tandis qu'elle rentre dans une période de croissance très affaiblie. Les deux se conjuguent pour nous meurtrir. Ajoutez que les menaces géopolitiques «ont pris de l'importance» en Ukraine, au Proche-Orient et autour des micro-îles revendiquées par le Japon et la Chine, et qu'elles pourraient rendre l'horizon du commerce ou du pétrole carrément noir.

Comble de l'ironie, si on prend ce diagnostic un peu de haut, on voit que deux des grands pays qui s'en sortent le mieux sont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne... c'est-à-dire les méchants du début du film de la crise. Le libéralisme anglo-saxon a été à l'origine des «subprimes» et du cataclysme financier, il nous a entraînés tous dans la «grande récession». Eh bien, ses deux pays héros sont les seuls qui tirent leur épingle du jeu! Il n'y a pas de morale. Il y a de quoi désespérer Solférino.

Ne jouez pas avec le feu

On peut aussi, pour sourire, plonger dans les textes des experts du FMI, à commencer par ceux de leur économiste en chef, Olivier Blanchard.

On entre au cinéma. Pour comprendre désormais le film de la crise, il faut se familiariser avec ce que sont les «coins sombres», les «boucles diaboliques» et «la magie noire». Les modèles économiques d'hier étaient bien trop rationnels, nous dit Blanchard, ils ont été construits sur la linéarité. Le prolongement des courbes du passé ne va pas dire le futur, c'est plus compliqué que cela, mais va apprendre aux agents ce qui peut se passer et, du coup, ceux-ci vont agir intelligemment en connaissance de cause. Ce sont «les anticipations rationnelles». Taratata, nous dit Blanchard. Il est des situations où le battement d'aile du fameux papillon déclenche d'immenses tsunamis.

Par exemple: Keynes nous a appris que le budget d'un Etat doit servir à s'endetter pour relancer. Sauf qu'il arrive un niveau où les investisseurs prennent peur et refusent de prêter. Quel niveau? Grand débat entre économistes, dont il sort qu'ils n'en savent rien. Ce qui est sûr, c'est que, voir la Grèce, retrouver la confiance se paie extrêmement cher en emplois et en désespoir des peuples. Autre exemple: comme la dette des Etats est achetée par des banques, celles-ci peuvent d'un coup se retrouver avec des créances douteuses. Quand? Lesquelles? Mystère, là encore, que ces «boucles diaboliques».

En conclusion, Olivier Blanchard enjoint aux gouvernements de surtout éviter de tomber dans ces «coins sombres», d'où on ne sort que très mal. Dit autrement, c'est: ne pas jouer avec le feu. Dit clairement, la France ne devrait pas croire que sa crédibilité auprès des marchés financiers est si solide qu'elle peut creuser sa dette et ne pas faire de réformes.

L'économiste du FMI dit aussi que toutes les rênes de la politique économique, monnaie et budget, doivent être tenues ensemble ou au moins de façon coordonnées. Si les pays anglo-saxons s'en sortent, voilà la raison. Si l'Europe replonge, voilà la cause. Le débat est ouvert sur qui est responsable dans la zone euro: la Banque centrale européenne? Elle en fait de plus en plus, mais ne le fait-elle pas toujours tardivement? Les gouvernements? Ceux qui prônent la politique de l'offre et ceux qui réclament une double relance germanique et communautaire se renvoient la responsabilité. En tout cas, la mauvaise coordination européenne est devenue «l'enjeu majeur pour l'économie mondiale». La victime des pays anglo-saxons au début du film de la crise devient le responsable des troubles à l'épisode 2.

Le FMI donne le scénario d'une fin heureuse: franco-allemande. Il faut que la France fasse les réformes et cesse de mettre sa crédibilité en danger, il faut que l'Allemagne accepte une vaste relance des infrastructures chez elle et au niveau de Bruxelles. Le mauvais dialogue entre Paris et Berlin a tourné à «la boucle diabolique», chacun accuse l'autre et les deux s'enfoncent. L'Allemagne a une croissance qui cale. Quant à la France, le FMI note sobrement:

«La croissance s'est arrêtée au premier semestre 2014 et les projections ont été révisées à la baisse.»

Pessimisme, pessimisme…

Le FMI, en bon lanceur d'alerte, donne la liste des «risques» qui pourraient encore noircir le tableau. La déflation d'abord, ou plus exactement le prolongement d'une inflation très basse aux conséquences inconnues. Les chocs possibles créés par la «normalisation» de la politique monétaire américaine, ensuite. 

La fin du dollar facile partout a, par avance, déjà ébranlé les pays du Sud, notamment en Amérique latine, elle pourrait provoquer des chocs insoupçonnés sur la liquidité et les flux financiers autour du globe. D'où la possible correction, du coup, des marchés financiers. Le FMI ne cache pas que la Bourse de Wall Street est très haute et pas loin d'être une nouvelle bulle. Son explosion ferait beaucoup de mal sur les marchés suivistes européens et mondiaux.

Enfin, la croissance potentielle ralentie. Le Fonds monétaire ne nous en dit pas plus. Mais, dans les pays émergents, comme dans les pays développés, il ne faut plus rêver des expansions d'avant-crise. Au niveau mondial aussi, l'économie s'est enfoncée dans un «coin sombre». Les économistes ne savent pas pourquoi et, pour l'heure, sont incapables de nous montrer comment nous en sortir.

Article également publié dans Les Echos

 

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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