France

2014, une étape inédite de la reconversion du PS

Fabien Escalona, mis à jour le 12.10.2014 à 16 h 20

Le parti ne revit pas 1983, 1993 ou 2005, références qui ne servent qu’à maintenir l’illusion d’être en terrain connu.

Université d'été de La Rochelle, août 2014. REUTERS/Stephane Mahe

Université d'été de La Rochelle, août 2014. REUTERS/Stephane Mahe

Pour certains, la violence de la politique de l’offre imposée par le gouvernement actuel rappellerait celle du «tournant de la rigueur» de 1982-83. La priorité donnée à la discipline de marché et de la monnaie unique plutôt qu’à l’emploi a aussi été comparée au cap orthodoxe suivi par Pierre Bérégovoy. Son rôle de Premier ministre s’était achevé sur le désastre législatif de 1993, dont beaucoup en interne évoquent une possible réédition. Enfin, la démission forcée d’Arnaud Montebourg a pu être interprétée comme une réplique du conflit de 2005 entre pro- et anti-TCE.

Aucune de ces comparaisons n’est pourtant complètement convaincante. Et pour cause: il est probable que les références à ces dates fétichisées soient moins un moyen de sonner l’alarme que de se convaincre d’être encore en terrain connu. Sans nier le poids et les réminiscences du passé, interpréter la situation actuelle du PS nécessite d’y voir la part du «neuf».

Le socialisme français n’est pas «Un jour sans fin»

Evidemment, ces analogies avec le passé ne sont pas sans fondement. Comme sous les mandats de Mitterrand, le poids de l’ajustement économique et financier se fait au détriment de la majorité des salariés et par des facilités accordées sans contreparties aux entreprises privées, dont on attend investissements et embauches. De même, le respect d’un certain régime monétaire (rester dans le système monétaire européen, être accroché au deutschemark, appartenir à la zone euro) conduit à y subordonner la quête du plein emploi, lequel n’est recherché qu’à travers la diminution de son prix relatif et de ses protections.

Sur un plan plus politique, on retrouve en 1993, comme après les terribles élections européennes de mai dernier pour la gauche, l’expression de doutes sur la capacité du PS à rester un agent crédible de conquête du pouvoir. Déjà, à l’époque, le politiste Gérard Grunberg pointait aussi une «dénationalisation» du vote socialiste (à rebours d’une tendance inverse engagée par la dynamique d’Épinay), dont la thématique ressurgit avec la marginalisation du PS dans des régions entières et la concentration de sa résistance dans les ville-centres des métropoles.

Cela dit, et de façon tout aussi évidente, la situation actuelle n’est pas le décalque de celle de 1983. Le fameux «tournant», accompli en réalité par virages successifs sur plus d’un an, intervenait après une politique hétérodoxe que François Hollande n’a jamais tenté et qui consistait en un alliage de «keynésianisme redistributif» et d’extension de l’Etat-producteur.

Les factions socialistes qui réclamaient une autre politique n’étaient pas non plus les résistances internes d’aujourd’hui. Alors que les secondes apparaissent plutôt comme les héritières de ce qui était le centre de gravité du PS de l’époque, les premières avaient théorisé le «front de classes» et/ou insisté sur la sauvegarde de l’indépendance nationale par rapport aux Etats-Unis et à l’intégration européenne.

La situation d’aujourd’hui n’est pas non plus le décalque de celle de 1993. Le factionnalisme à l’intérieur du parti avait évolué vers une personnalisation accrue, exacerbée par la perspective de la présidentielle. Cet éclatement des rivalités au cœur du camp «modernisateur» du parti laissait peu de place à la gauche de celui-ci et mettait aux prises des leaders crédibles pour assumer le post-mitterrandisme. Ce n’est pas exactement l’image de la vie interne actuelle du PS.

D’autre part, il ne s’agissait pas de la même configuration politique et économique. Concernant le premier aspect, 1993 représentait une défaite grave, mais inscrite dans un ordre électoral où une alternance gauche/droite régulière était ordinaire. La période actuelle correspond plutôt à une phase de réalignement électoral, dans laquelle l’ordre électoral a justement été brisé, tandis que les forces politiques luttent pour le redéfinir à leur avantage, à condition d’y survivre! Concernant le second aspect, la crise économique de 1993 était plutôt de nature conjoncturelle, quand la crise contemporaine s’avère structurelle et probablement installée dans la durée

Enfin, le rapport au TCE en 2005 ne semble pas si prédictif des positions actuelles. L’éviction de Montebourg représente moins un camouflet de plus pour le «non de gauche» que la défaite d’une politique de l’offre alternative, plus adaptée aux caractéristiques et aux intérêts de l’économie française (et conséquemment en opposition avec Berlin).

Par ailleurs, des députés comme Pierre-Alain Muet, pourtant pro-TCE et traité de Lisbonne, sont écœurés par le «pacte de compétitivité» et la réduction à marche forcée des déficits en période de récession. Sans parler de Laurent Fabius, qui avait rejeté la discipline de parti en 2005 et incarne désormais l’aile avancée du néolibéralisme au sein du gouvernement actuel.

Un aboutissement et une phase critique de la reconversion du PS

En fait, la situation actuelle doit être lue à la fois comme un aboutissement de la trajectoire du PS depuis 1982-83, mais aussi comme une nouvelle phase critique déterminante pour l’avenir du parti.

Cet aboutissement est celui d’une reconversion du projet socialiste selon une pente néolibérale sur le plan économique, le «réalisme de gauche» des années Jospin n’ayant pas survécu aux contraintes de la monnaie unique et au ralentissement de la croissance après 1999. La magnitude de la crise actuelle de la zone euro en particulier, et des «vieux» pays riches en général, ne fait qu’accentuer cette tendance chez les élites socialistes, dont le destin est cependant de plus en plus associé à une «régulation chaotique» et socialement dévastatrice des économies capitalistes.

Le maintien d’un certain libéralisme culturel, davantage sur les dimensions de mœurs et d’altérité que sur celle de l’autorité, est cohérent non seulement avec l’évolution des attitudes des Français sur le long terme, mais aussi avec celle de la coalition électorale du parti. Les couches salariées moyennes voire supérieures, de plus en plus instruites et particulièrement polarisées à gauche sur la dimension culturelle de la compétition politique, ont été une composante fidélisée par le parti d’Epinay et consolidée depuis les années 1980. De plus, les milieux populaires issus de l’immigration extra-européenne sont devenus une autre composante importante, du moins quand elle est mobilisée.

Parallèlement, et ceci explique pourquoi la demande d’un «(post ?)-hollandisme révolutionnaire» a entraîné celle d’un changement institutionnel, le PS a de plus en plus conforté la primauté présidentielle au sein de la Ve République, qui consacre l’irresponsabilité du chef de l’Etat. Cette tendance s’est avérée cohérente avec une évolution de l’organisation partisane socialiste, dont la présidentialisation a été consacrée par les primaires. Cela dit, le leadership présidentiel est toujours déconnecté du leadership partisan, qui continue d’obéir à un équilibre interne fragile, lui-même de moins en moins lisible à cause de courants contournés et dévitalisés.

A la tête du gouvernement, Manuel Valls a hérité de cette situation pleine de contradictions. Comme nous en avons déjà fait l’hypothèse sur Slate, il tente d’y répondre par une synthèse «social-conservatrice». Celle-ci consiste en une redéfinition de la nature et du périmètre d’alliances du PS, le tout appuyé sur un discours d’autorité, mâtiné de verbalisme républicain et pointant les menaces pesant sur le monde occidental.

Cette synthèse assume, sur les plans concret comme symbolique, le refus d’une culture de gauche attachée à toujours rediscuter l’ordre établi et l’arbitraire des rapports sociaux et politiques. C’est pourquoi la «fronde» des députés et d’une partie de la base socialistes dépasse largement l’aile gauche du parti. Ces résistances restent toutefois encore disparates et incapables de dessiner ce que serait une reconversion alternative du PS, dont l’appareil va être encore plus atteint et balkanisé après les élections départementales puis régionales de 2015.

Le paysage politique d’ensemble dans lequel évolue le PS est par ailleurs inédit. Des indices s’accumulent d’une porosité partielle et localisée entre thèmes et électorats de la droite classique et de l’extrême-droite. Dans un contexte où plus que jamais, la contrainte européenne restreint à la fois les différences politiques entre partis de gouvernement et les instruments à leur disposition, le Front national parvient à incarner une polarisation manquante au système partisan, tout en surfant sur des tensions altérophobes, elles-mêmes particulièrement nourries par un sentiment de menace associé à l’espace politique européen[1].

Enfin, le Front de gauche, rassemblement inédit de la gauche radicale, tente d’incarner lui aussi une polarisation accrue à la gauche du système partisan. Il souffre de différents problèmes, que nous avons déjà analysés pour Slate, et qui agissent comme un «plafond de verre» à sa progression, situé à un niveau électoral plus bas que celui du FN. Ce dernier, tout en s’étant fissuré, existe encore[2].

 Le système électoral, favorisant une bipolarisation gauche/droite dominée par les grands partis de gouvernement, s’ajoute pour geler une scène politique française dont les fondations craquent de plus en plus fort, en particulier sous le détenteur actuel du pouvoir...

1 — Guillaume Roux, « Expliquer la xénophobie », in P. Bréchon et F. Gonthier (dir.), Les valeurs des Européens. Evolutions et clivages, Paris, Armand Colin, 2014. Retourner à l'article

2 — Nonna Mayer, « Le plafond de verre de Marine Le Pen », Le Un, 1er octobre 2014 Retourner à l'article

 

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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