Culture

Comment Netflix veut faire sortir les films des salles de cinéma

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 10.10.2014 à 12 h 51

Et bouleverser ainsi la définition même d'un film.

A Paris le 15 septembre 2014. REUTERS/Gonzalo Fuentes

A Paris le 15 septembre 2014. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Peu après son arrivée en France, annoncée comme susceptible de ravager l’organisation de la diffusion des films telle qu’elle fonctionne ici, Netflix, seule grande puissance mondiale de la diffusion (légale) de films et de produits audiovisuels en ligne vient d’annoncer deux projets qui ont fait l’effet de coups de tonnerre à Hollywood.

Le premier, le plus médiatisé mais pas forcément le plus significatif, concerne la production par la firme de Los Gatos (Californie), associée au producteur le plus médiatique du cinéma américain, Harvey Weinstein, d’une suite à Tigre et dragon –en VO: Crouching Tiger Hidden Dragon 2: The Green Destiny. On y retrouvera Michelle Yeoh cette fois accompagnée de Harry Shum Jr. et Donnie Yen, et dirigés par Yuen Wo-ping, éminente figure des scènes d’arts martiaux, qui avait dirigé les combats dans le n°1 réalisé par Ang Lee.

Que Netflix devienne producteur de longs métrages n’est pas un scoop, ce qui l’est davantage est la décision de sortir le film directement en VOD et sur les écrans des salles IMAX, à l’exclusion de toutes les autres. Cette exclusion des salles classiques a déclenché une rare réaction commune des grands circuits de multiplexes aux Etats-Unis: les quatre principaux, AMC, Regal, Cinemark et Carmike, ont immédiatement fait savoir qu’ils n’accueilleraient pas le film dans leurs Imax, ce qui anéantit pratiquement la présence du film dans ce cadre.

Ces circuits possèdent également de nombreuses installations à l’étranger, où la même réponse sera sans doute apportée. En France la question ne se pose même pas, le film ne pouvant juridiquement pas être distribué dans les salles Imax. Quant à la Chine, enjeu commercial majeur pour Hollywood, il n’est pas certain que le film y soit même autorisé. La Chine (où le premier Tigre et dragon, qui n’y a guère eut de succès, est par ailleurs considéré comme un ersatz un peu lourd) est aussi un des grands pays où Netflix n’opère pas– ou pas encore.

Dissensions

Bref, à l’arrivée, c’est pratiquement sur Netflix seulement que The Green Destiny sera visible. L’affaire a suscité de très vigoureuses réactions à Hollywood, les Studios et les grands circuits de salles s’y opposant tandis qu’une partie des professionnels plaide pour cette mutation accompagnant les évolutions des pratiques de consommation, notamment des jeunes générations.

Les journées professionnelles du cinéma français, qui se tiennent du 16 au 18 octobre à Dijon à l’invitation de l’ARP (Société civile des Auteurs Réalisateurs Producteurs), ne vont pas manquer de rappeler qui si la «chronologie des médias», qui organise l’ordre et la durée de la diffusion des films sur les différents supports, a besoin d’être revue pour s’adapter aux technologies et aux usages, cela doit se faire de manière concertée et encadrée, et pas à l’aide de coups de force comme vient de le faire Netflix.

L’affaire mobilise en réalité deux enjeux distincts. Le premier est économique. La filière cinéma a vu son chiffre d’affaires global baisser régulièrement depuis l’arrivée des services en lignes. Légaux ou pas, ils taillent des croupières à ce qui avait été de 1985 à 2005 le secteur financièrement le plus dynamique, la vidéo physique– VHS puis DVD.

A l’échelle française, c’était la conclusion la plus évidente de l’étude concernant le cinéma présentée dans le cadre du séminaire «L’audiovisuel, enjeu économique» organisé par le CSA le 2 octobre.   

Le «direct to DVD»

Sur les 10 dernières années, alors que les recettes de la salle sont en progrès (même avec un recul conjoncturel en 2013, qui sera effacé en 2014) et que la télévision reste relativement stable sur la durée, la chute de la vidéo physique (-52%) est très loin d’être compensée par la montée en puissance de la vidéo en ligne.

Or ce que vient de faire Netflix avec Tigre et Dragon 2 est tout à fait similaire à ce qui se fait aux Etats Unis depuis longtemps en DVD: la sortir directe pour ce support quand les distributeurs ne croient pas assez aux chances du film en salles. S’il y a une différence, à cet égard, elle concerne les autres marchés que les Etats-Unis, et tient à ce que le marché du DVD restait territorialisé: le «direct en DVD» aux Etats-Unis n’empêchait pas d’éventuelles sorties salles ailleurs. Alors que le «direct sur Netflix», réseau de serveurs de plus en plus international, tend à tuer la possibilité de sorties en salles partout où il se trouve, soit déjà plus de 40 pays.

C’est d’autant plus apparent avec la deuxième annonce de Netflix, aussitôt après, annonce moins commentée et pourtant sans doute plus lourde de sens. Il s’agit de la signature avec l’acteur comique et producteur Adam Sandler d’un contrat de quatre films –un par an, chacun pour un budget très supérieur à celui, modeste selon les normes hollywoodiennes, de Tigre et Dragon 2. On ne parle plus ici de film de «niche», mais de très grosses productions mainstream, avec une vedette qui, malgré une baisse récente au box-office américain, reste une valeur sure, également à l’international oùù plusieurs de ses films ont suscité plus de recettes que sur le marché domestic. Surtout, qualité majeure pour la plate-forme, Sandler attire un public qui apprécie de le revoir à plusieurs reprises. Il est d’ailleurs déjà un de leurs plus efficace produits d’appel.

A nouveau, il est trop tôt pour savoir s’il s’agit d’un coup isolé et de l’amorce d’une stratégie d’ensemble. Personne n’a jamais eu l’idée de signer un contrat de quatre films avec une star bankable pour des sorties «direct en DVD». Il s’agirait alors bien d’une stratégie massive de contournement de la salle.

Qu'est-ce qu'un film?

Ici se trouve le deuxième enjeu, qui n’est plus économique mais esthétique. Les proportions varient entre ce que la salle, la télévision, la vidéo physique ou en ligne rapportent au cinéma, elles varieront encore. Il est légitime que soient recherchées les réponses optimum, si on considère la prospérité du secteur dans son ensemble –même si bien sûr cela ne préjuge pas de distorsions dans l’affectation des sommes ainsi générées, marquées par l’inégalité extrême et des choix souvent d’une profonde bassesse.

Mais il importe que la salle de cinéma reste le lieu naturel d’existence des films comme films –des films que nous tous verrons ensuite souvent ailleurs qu’au cinéma. Leur destination intime, ce qui organise leur singularité d’objet (organisation du récit, du cadre, de la lumière, rapport entre image et son, usage de la musique, rythme, décision de montrer et de ne pas montrer, etc.) est –ou devrait être– déterminé par cette vocation première qu’est la projection en grand, dans l’obscurité, devant une collectivité de spectateurs.

Sans doute l’exclusion de ce projet de l’ensemble de l’œuvre d’Adam Sandler n’enlèverait par grand chose. Mais il faut prendre garde qu’à sa suite, des gens –cinéastes, producteurs, acteurs, techniciens– qui se posent même à leur manière qu’on peut contester des questions de cinéma (et pas seulement de rentabilité) soit marginalisés par ces stratégies. Stratégies dont l’ouverture Tigre+Sandler n’est peut-être que le premier coup. 

Jean-Michel Frodon vient de publier L'Art du cinéma, aux éditions  Citadelles et Mazenod et Il était une fois le cinéma aux éditions Giboulées.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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