France

La désertion idéologique de la gauche accentue le virage à droite de la société française

Eric Dupin, mis à jour le 10.10.2014 à 9 h 40

A force d’emprunter le logiciel du camp adverse, la gauche se place dans l’incapacité de répondre aux représentations réactionnaires qui se diffusent dans l’opinion.

Turn Right. Hubert Figuière via Flickr CC License by.

Turn Right. Hubert Figuière via Flickr CC License by.

Une impressionnante spirale droitière semble emporter la société française ou, à tout le moins, sa représentation publique. Toute une série d’éléments brossent le tableau d’un pays dangereusement tenté de soigner sa dépression collective par un discours proprement réactionnaire. Comme si l’idéologie de crise et la hantise du déclin national alimentaient un «dextrisme» généralisé.

Manuel Valls préside aux destinées incertaines du gouvernement de gauche le plus à droite de l’histoire de France. Sa soumission aux canons d’une orthodoxie économique dénoncée, il n’y a pas si longtemps, par la gauche se prolonge désormais d’un discours qui rompt ouvertement avec tout le référentiel de ce camp.

«My government is pro-business», vient de proclamer le Premier ministre devant les financiers de la City. C’est encore plus clair que le doux «J’aime l’entreprise» récemment envoyé au Medef. L’un des businessmen dragué par Valls à Londres a pu constater, non sans une certaine méfiance, qu’il ne restait «plus rien de gauche» dans le discours du chef de gouvernement socialiste français.

L’apologie des solutions britannique et allemande pour réduire le chômage montre qu’il ne s’agit pas là seulement d’étiquettes idéologiques. En jugeant que «nous avons fait le choix d’un chômage très important et très bien indemnisé», Valls annonce une réforme du marché du travail ciblant les droits des salariés. Son propos est cohérent avec les attaques du ministre du Travail François Rebsamen contre les chômeurs promis à des contrôles renforcés.

Les confidences de ce proche de François Hollande sur sa «mue idéologique» («Je me bats depuis longtemps pour une vision libérale de l'économie») disent la vérité sur l’orientation réelle du pouvoir actuel. Par comparaison, la ligne «moderniser pour rassembler» définie par Laurent Fabius au milieu des années 1980 est carrément gauchisante.

«La gauche peut mourir», avait récemment prévenu Valls. C’était finalement moins une mise en garde qu’un pronostic qui se transforme progressivement en constat sous l’effet de sa propre politique. «Hollande a coulé l’idée de gauche», observe tristement Jean-Luc Mélenchon. Il est de plus en plus difficile de lui donner tort.

Une droite droitisée

Cette spectaculaire conversion droitière du «socialisme» gouvernant pousse l’UMP à se démarquer chaque jour plus nettement des positions modérées. Nicolas Sarkozy est convaincu, ici en accord avec les analyses de Patrick Buisson malgré leur brouille, que le pays est plus à droite qu’il ne l’a jamais été. C’est ce qui explique la tonalité très droitière de sa rentrée politique, accentuée même de meeting en meeting.

L’ancien président peut, il est vrai, s’appuyer sur les enquêtes d’opinion dont il est si friand, comme celle d’OpinionWay. Parmi le sympathisants de l’UMP, seulement 20% souhaiteraient que Sarkozy soit «moins à droite» que lors de la campagne présidentielle de 2012, contre 31% «plus à droite» et 49% «sur la même ligne». Même chez l’ensemble des Français, l’option du recentrage reste très minoritaire. Seulement 31% des sondés préfèreraient un «Sarko» plus modéré.

Cette surenchère à droite touche l’ensemble du camp de l’opposition. François Fillon multiplie les professions de foi «libérales». Alain Juppé et même Bruno Le Maire haussent le ton pour complaire aux militants. C’est à qui sera le plus sévère avec les 35 heures ou avec un ISF condamné désormais par presque tous les dirigeants de l’UMP. Sur les questions de l’immigration et de l’insécurité, c’est la pression du FN qui incite à la radicalisation de la droite.

Vagues réactionnaires

Ces glissements sur la scène politique trouvent un écho dans diverses strates de la société. Le théâtre médiatique offre une place de choix, sous couvert de mises en scènes polémiques, à des personnalités qui font profession de provocation droitière.

Eric Zemmour est le principal bénéficiaire de ce phénomène. Le pamphlet proprement réactionnaire de ce journaliste s’écoulerait à quelque 5.000 exemplaires par jour, réussissant la prouesse de doubler le poignant témoignage de Valérie Trierweiler.

Ce succès doit être mis en relation avec des tendances de fond qui travaillent la société française. Aspiration à la souveraineté nationale, demande d’ordre et d’autorité, rejet de l’immigration et de l’islam, nostalgie du passé et hantise du déclin: tous les thèmes relevés par Brice Teinturier à partir d’une enquête Ipsos sur la «France de 2013» se retrouvent dans l’ouvrage du polémiste.

Conduit à se caricaturer par la course à la performance télévisuelle, Zemmour a d’ailleurs lui-même fortement dérivé au fil des ans. Initialement gaulliste et souverainiste, le journaliste du Figaro en vient désormais, au prix de très coupables raccourcis, à défendre le maréchal Pétain!

Aussi approximatives et fantasmatiques soient-elles, ces thèses réactionnaires ne rencontreraient toutefois pas une telle faveur si elles ne répondaient pas à de réelles inquiétudes d’une opinion minée par une idéologie de crise.

Une récente enquête du Credoc a mis en lumière une inquiétante montée du rejet de l’idée même de solidarité envers les plus démunis. La dureté des temps présents, la peur du déclassement social et la vulgate anti-impôts se conjuguent pour remettre en cause le bien fondé des aides sociales.

Désertion idéologique à gauche

Les observateurs qui contestent la thèse de la droitisation de la société française mettent généralement l’accent sur son acceptation croissante de certaines valeurs d’ouverture, comme la reconnaissance de nouveaux droits accordés aux homosexuels.

Ce «libéralisme culturel» a beau être historiquement un marqueur de gauche, il n’en est pas moins cohérent, philosophiquement, avec le «libéralisme économique» et ne saurait contredire sérieusement les tendances de fond dont il a été ici question.

L’essentiel reste que la grave crise économique qui ébranle le capitalisme mondialisé et financiarisé depuis 2008 n’a finalement pas produit de remise en question croissante d’un système qui menace également les fragiles équilibres écologiques de la planète. Dans les catégories populaires, la figure de l’immigré –plus proche– reste plus impopulaire que celle du financier...

Avec la lucidité analytique dont il sait souvent faire preuve, Jean-Christophe Cambadélis a établi le constat, devant ses camarades socialistes, d’une redoutable faillite de la gauche:

«Sans que nous n’y prenions garde, le principe d’identité a remplacé le principe d’égalité dans les débats pour lire et changer le réel.»

«La gauche a perdu la capacité de pointer et nommer l’ennemi», a même ajouté le premier secrétaire du PS.

C’est le moins qu’on puisse dire. La droitisation de la société française tient, pour beaucoup, à la désertion idéologique d’une large partie de la gauche. A force d’emprunter le logiciel du camp adverse, celle-ci se place dans l’incapacité même de répondre aux représentations réactionnaires qui se diffusent dans l’opinion.

Les phénomènes de droitisation, qui ne sont pas propres à la France, s’alimentent à des sources profondes: l’hyper-individualisme contemporain, le durcissement des égoïsmes et des corporatismes, le séparatisme social et ethnique, la fragmentation des territoires...

Pour y répondre, Gaël Brustier a raison d’appeler la gauche à renouer avec la «guerre culturelle» qui devrait être sa raison d’être. Par malheur, ce sont de fiers capitulards qui sont aujourd’hui aux postes de commande.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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