Culture

Modiano, les enfants perdus, et moi

Louise Tourret, mis à jour le 09.10.2014 à 18 h 14

Je pense souvent à Patrick Modiano et à «Dora Bruder», cette fille de 15 ans qui doit se cacher et se perdre pour tenter de sauver sa vie. Pourrais-je moi aussi me cacher avec mes enfants aujourd'hui si quelqu'un décidait que l'on est «trop»? Trop mélangés, trop d'ailleurs, trop foncés?

Photos d'enfants juifs déportés de France pendant la Deuxième Guerre mondiale, au mémorial de la Shoah à Paris, le 18 février 2008. REUTERS/Charles Platiau

Photos d'enfants juifs déportés de France pendant la Deuxième Guerre mondiale, au mémorial de la Shoah à Paris, le 18 février 2008. REUTERS/Charles Platiau

Quand j’étais petite, mon père m’a offert Catherine Certitude, de Sempé et Modiano. L’héroïne jouait à enlever ses lunettes pour voir le monde flou, je faisais pareil. Je me souviens d’avoir été profondément troublée par cette histoire sans début ni fin, ni gaie ni triste, enfin plutôt mélancolique. On n’a pas souvent affaire avec la mélancolie dans la littérature enfantine. J’avais fait connaissance avec Patrick Modiano.

Je l’ai relu plus tard. La Place de l’étoile d’abord. Une jeunesse perdue. L’errance et la fragilité dans une ville qui n’était ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Je prenais les mêmes lignes de métro, j’allais dans les mêmes endroits, la Cité universitaire par exemple. En lisant Modiano, on ressent à quel point le temps s’incarne dans l’espace, par les choses qui y demeurent –ces repères qui ne sont guère rassurants puisque les gens qui y sont passés sont partis et ont parfois disparu– et les endroits qui ont changé, qu’on reconnaît à peine et dans lesquels on invoque toujours le souvenir de ce qu’il y avait avant. 

A la recherche de Dora

Et puis il y a Dora Bruder. Une jeune fille de 15 ans qu’on cherche, sans la trouver, dans une ville où les souvenirs sont ensevelis sous les couches du temps. C’est la guerre, mais Dora, est d’origine autrichienne et juive. Nous sommes toujours à Paris, dans Paris, qui est à la fois la ville d’aujourd’hui et celle d’hier. Celle des indicatifs téléphoniques avec des noms d’endroit mais dans laquelle certaines lignes de bus portaient déjà le même numéro qu’aujourd’hui. Celle dans laquelle il a fallu, pour Dora Bruder, se cacher et se perdre pour tenter de sauver sa vie.

Je me demande souvent: pourrions-nous nous cacher aujourd’hui si on voulait nous chercher, mes enfants et moi? Où irions nous? Sommes-nous revenus dans un monde où il faut pas trop dire qu’on est juif? Certaines familles ne l’ont-elles jamais quitté?

Et depuis mes 6 ans, j’y pense. Nous serons toujours trop quelque chose qu’ils n’aiment pas, trop d’ailleurs, trop foncés, trop mélangés, trop engagés, pour être en sûreté. Depuis mes 6 ans j’y pense comme tant de gens de ma génération, de celle juste avant, peut-être juste après, qui ont grandi dans l’idée que peu de temps avant eux il y avait eu la guerre. Et depuis mes 6 ans, je pense à ce qu’il faut prévoir, à ce que je ferai le jour où ils viendront nous chercher. La liste est de plus en plus longue: brûler ma carte d’identité, jeter mon Navigo, mon téléphone, prendre le maximum d’argent liquide et quitter la ville. Je me demande aussi si des enfants d’aujourd’hui se posent ce genre de question. J’espère que non.

Je pense souvent à Modiano et je voulais appeler ma fille Dora, mais je n’ai pas su ou pu convaincre. Peut-être que j’ai eu un peu peur aussi. Qu’elle retrouve son prénom sur les plaques commémoratives des écoles parisiennes, hommage aux enfants juifs morts pendant la guerre, peur qu’il faille en parler trop tôt. Mais je lui ferai lire Modiano.

Quand la nouvelle du prix Nobel est tombée, j’ai simplement écrit un petit tweet en évoquant Catherine et Dora. Un instituteur, Alain Amariglio, m’écrit:

Le maître et sa classe ont écrit à Modiano pour le lui dire. Moi j'ai lu ce tweet, j'ai enlevé mes lunettes et j’ai pleuré.

 

Louise Tourret
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Journaliste
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