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En Centrafrique, la guerre civile et religieuse aura déchiré une nation autrefois paisible

Des combattants de la Séléka, en juin 2014. REUTERS/Goran Tomasevic

Des combattants de la Séléka, en juin 2014. REUTERS/Goran Tomasevic

Et monté deux frères l'un contre l'autre.

1.Les frères

Même pour Bangui, capitale de la République Centrafricaine et l'une des villes les plus pauvres du monde, Saïdou est misérable. Contrairement aux quartiers environnants, avec leurs immeubles et leurs lotissements bien rangés derrière des murs et des clôtures, Saïdou, qui s'étend sur un bout de terre oblong à quelques encablures du centre, tient davantage des bidonvilles que l'on retrouve dans d'autres villes africaines moins structurées, comme Kinshasa ou Lagos.

En d'autres termes, on dirait un village. Il n'y a pas de murs, pas de portails. Des maisons basses en parpaings se font face les unes aux autres selon des angles bizarres. Les rues sont ici des chemins de terre, des broussailles, des ruisseaux d'eau grise. Pour arriver à Saïdou, il vous faut couper par l'Avenue des Martyrs et vous engouffrer entre deux gratte-ciels. Les immeubles tombent en ruine et leurs habitants sont eux aussi très pauvres, mais ils peuvent regarder Saïdou de haut et remercier Dieu (et les martyrs) de leur avoir donné une telle chance.   

C'est dans l'une de ces maisons en parpaings que Lamove et Serge Kamouss sont nés. Ils y ont grandi avant de fonder leur famille un peu plus loin dans Saïdou. Et, au début de l'année, c'est dans leur maison natale, où leur mère vit désormais seule, qu'ils sont tous les deux revenus un après-midi. Sous un épais brouillard de haine et de honte, ils ne savaient pas qu'ils allaient se retrouver. 

En 2013, la République centrafricaine tombe entre les mains de la Séléka, une milice insurrectionnelle d'obédience musulmane. Bangui est mise à sac, ses habitants tués et brutalisés. Lamove, l'aîné des deux frères, a la Séléka en horreur, mais il n'a pas de travail –il n'en a jamais eu de toute sa vie d'adulte– et le nouveau régime a besoin d'hommes. Alors, quand la Séléka lui offre un poste de soldat, il l'accepte. Serge n'a pas eu autant de chance. La Séléka a coulé son entreprise, l'a jeté en prison et passé à tabac. Lamove, qui craignait pour son nouvel emploi et pour sa vie, n'a pas voulu venir en aide à son frère. Ce jour-là, à Saïdou, cela faisait des mois qu'ils ne s'étaient pas vus.

Lamove est arrivé en premier pour trouver sa mère en train de faire la lessive. Il sait qu'elle réprouve son engagement dans la Séléka et il fait tout son possible pour ne pas en parler avec elle. Mais, inévitablement, le sujet arrive sur la table. Lamove lui rappelle combien il était désespéré, lui parle de ses enfants qu'il n'avait pas les moyens de nourrir. Pour Madame Kamouss, cela n'a aucune importance. Elle lui dit que la Séléka a ruiné leur pays. Ses mercenaires ont tué et violé des membres de leur famille.

A un moment, ils entendent la voix de Serge venant du dehors. Madame Kamouss, qui n'attendait pas de visite de son plus jeune fils, prend peur. Elle n'a pas vu Serge depuis des semaines et craint qu'à sa sortie de prison, il ait rejoint les anti-balaka, une milice d'obédience chrétienne créée pour lutter contre la Séléka. Leurs combats ont entraîné la République centrafricaine dans une guerre civile et religieuse faisant encore rage ce jour-là.

Et ton frère, tu veux lui faire du mal?

 

Même s'il est le cadet, Serge a toujours été plus fort que Lamove et, durant sa jeunesse, tout Saïdou le connaissait pour son sang chaud et son goût pour la bagarre. Madame Kamouss sait qu'il en veut à mort à Lamove qui ne l'a pas aidé contre les Séléka et elle redoute sa réaction s'il vient à le trouver dans la maison. Elle décide alors de cacher Lamove dans la chambre à coucher.

Serge est venu accompagné d'amis que sa mère n'a jamais vus, mais il ne les fait pas entrer dans la maison. Il passe la porte seul et, après les embrassades, sa mère lui demande de ses nouvelles. Il admet avoir rejoint les combattants des anti-balaka. Les angoisses de Madame Kamouss étaient justifiées: Serge et Lamove font désormais partie de deux factions ennemies.

«Elle s'est énervée», me dira plus tard Serge.

«Elle m'a dit: “Ils sont dangereux. Les anti-balaka sont dans le camp du mal, ils tuent des gens”. Elle était vraiment en colère.»

Serge lui répond que les anti-balaka cherchent à défendre leur pays contre la Séléka, contre les musulmans et les envahisseurs étrangers qui ont usurpé le pouvoir. Que la Séléka entend réduire les Centrafricains en esclavage et qu'il veut les en empêcher. Qu'en tant que chrétienne, elle devrait comprendre. «Notre but est de reprendre notre pays», lui dit-il.

Madame Kamouss a élevé ses fils dans le respect de tous les croyants de toutes les religions et, avant de rejoindre les anti-balaka, Serge avait des collègues et des amis musulmans. Plus maintenant. Aujourd'hui, il veut que tous les musulmans meurent ou quittent la Centrafrique. «Ce sont des traîtres», ajoute-il.

De la chambre, Lamove entend les mots de son frère. Il entend les pleurs de sa mère. Et il entend qu'on parle de lui.

«Et ton frère, tu veux lui faire du mal?», demande Madame Kamouss.

Serge répond que non.

A ces mots, Lamove décide de sortir de sa cachette.

2.Une histoire paisible

Avant l'an dernier, la Centrafrique n'avait jamais connu de conflits religieux –contrairement à d'autres pays plus ou moins lointains, comme le Nigeria ou le Mali, où des insurrections djihadistes ont fait éclater des tensions religieuses qui couvaient depuis longtemps, voire au Soudan voisin, où l'opposition entre musulmans et chrétiens était très ancienne. En Centrafrique, les croyants de religions différentes vivaient en paix depuis des siècles.

La carte de la République centrafricaine | Wikipedia

Si sa population fut dévastée par l’esclavagisme arabe, à l'inverse de nombreux pays subsahariens, la rancune des Centrafricains ne se faisait pas sentir.

Quand en 1976, après une visite en Libye, le président centrafricain Jean-Bedel Bokassa prêta allégeance au Coran et changea de nom pour Salah Eddine Ahmed, ses compatriotes majoritairement chrétiens (à 85%, contre environ 15% de musulmans) ne lui en tinrent pas grief. Ils savaient que sa conversion visait à attirer les largesses de Mouammar Kadhafi et ils avaient bien conscience que Bokassa, avec son harem de femmes étrangères qu'il n'appelait pas par leur nom, mais par leur nationalité, n'avait rien d'un saint. Et ils ne furent pas surpris et encore moins scandalisés quand, peu de temps après, il regagna le giron de l’Eglise catholique.

Le passif de la Centrafrique en matière de conflit est d'ailleurs étonnamment modeste, même si le pays remplit à coup sûr toutes les conditions pour connaître des turbulences: ses habitants ne vivent en moyenne que 49 ans, un temps pendant lequel ils passent moins de quatre ans à l'école et gagnent à peine plus de 550 euros par an, quand ils ont la chance de trouver un emploi. En matière de mortalité infantile, ils sont dans le top 4 des pires pays du monde. Et le pays est encerclé par le chaos –en plus du Soudan, la Centrafrique partage des frontières avec la République Démocratique du Congo, le Sud-Soudan et le Tchad– et toutes les armes qui peuvent y transiter. Et pourtant, avant l'an dernier, la République centrafricaine n'avait jamais connu de véritable guerre civile. Elle était uniquement célèbre, et encore, pour avoir hébergé sans le vouloir Joseph Kony et son Armée de Résistance du Seigneur.

Après avoir obtenu de la France son indépendance, le pays allait connaître cinq coups d’Etat et jouir d'une seule véritable élection, en 1993, mais aucun de ses présidents n'est mort dans l'exercice de ses fonctions. Les vaincus ne cherchent pas querelle s'ils ploient sous les adieux du peuple et les usurpateurs, en quantités généralement familières, restent sur leurs gardes quand les accueils sont pacifiques. 

Ne fais rien, ne réagis pas, ne dis rien, attends juste que ça passe

 

De fait, il est rare d'entendre un Centrafricain débiner réellement un ancien dirigeant. Bokassa, l'un des despotes les plus indéfendables du siècle dernier et du monde entier –il s'autoproclama «Empereur de la Centrafrique» lors d'une cérémonie de couronnement coûtant le quart du budget du pays, puis institua le démembrement comme châtiment pour des délits mineurs– est évoqué avec une tendresse quasi unanime.

Les Centrafricains sont plus enclins à la compassion. Notre pays a été saigné à blanc et il est ingouvernable, disent-ils, et toute personne ayant tenté de le diriger mérite un minimum de respect. Une attitude qui dérive en partie d'une bienveillance endémique et en partie d'un mépris généralisé pour toute forme de gouvernement: l'historien Pierre Kalck fait ainsi remarquer qu'avant la période coloniale, les tribus de la région «étaient toutes opposées à la notion même d’Etat». L'une de leurs divinités était Ngakola, un chef vénéré du temps jadis –et même si vénéré, qu'il fut mis à mort par ses sujets, qui le respectaient trop pour vivre sous son joug.

«C'est la mentalité centrafricaine. Nous avons toujours besoin de souffrir», m'explique un fonctionnaire de Bangui. «Et, à mon avis, quand nous souffrons, c'est là que nous nous sentons le mieux.»

En sango, la langue nationale, il y a même une formule consacrée: kanga bé. Soit, en gros, «ferme ton cœur». Face à une pauvreté abyssale, une faillite politique chronique et une corruption caricaturale, les Centrafricains disent kanga bé. «Ne fais rien, ne réagis pas, ne dis rien, attends juste que ça passe», c'est ainsi qu'un ami centrafricain me résume ce que veut dire l'expression.

«C'est la réponse à n'importe quel malheur.»

Cette unité dans la douleur aura finalement été rompue avec l'apparition de la Séléka, qui allait infliger aux Centrafricains bien plus de souffrances qu'ils étaient prêts à endurer. La Séléka, qui signifie «alliance» en sango, rassemble plusieurs groupes rebelles dont les exactions furent un temps circonscrites au nord du pays, une région à majorité musulmane. A la fin 2012, sans tambours ni trompettes, le groupe s'unifia sous l'égide de Michel Djotodia, ancien haut fonctionnaire des impôts de Bangui et familier des petites magouilles, avant de commencer sa marche dévastatrice vers le sud et la capitale.

Djotodia enrôle des mercenaires tchadiens et soudanais, en leur promettant emplois et richesse dès qu'il aura pris le contrôle de la République centrafricaine. Selon des employés du gouvernement et des soldats avec lesquels je me suis entretenu, Djotodia, un musulman, a réussi à convaincre des ministres, des membres du parlement et de l'état-major militaire de Bangui de le rejoindre, et ce sans trop d'efforts: le président qu'il voulait désister, François Bozizé, avait, après 10 ans d'exercice, perdu la mince popularité sur laquelle il avait pu compter au moment de prendre ses fonctions. Bozizé était d'ailleurs lui-même arrivé au pouvoir en 2003 grâce à un coup d’Etat, là aussi avec l'aide de mercenaires tchadiens.

Un soutien qui fut de de courte durée. Les combattants de Djotodia échappèrent rapidement à son contrôle et même à tout contrôle en général. Et le chaos qu'ils allaient semer n'a toujours pas cessé. Selon l'ONU, 120.000 Centrafricains ont quitté leur pays ces deux dernières années et 400.000 ont été déplacés à l'intérieur de ses frontières. Les estimations du Armed Conflict Location and Event Data Project font état de 3.062 Centrafricains tués depuis 2013.

3.Unité, dignité, travail

Jeune, Lamove Kamouss était un garçon obéissant, un bon élève et un paroissien zélé. S'il était faible et maigrelet, il insistait toujours pour aider ses voisins à faire leur marché et porter leurs commissions. Tout Saïdou l'appréciait. Son frère, Serge, était par contre une forte tête, un gamin agressif et cherchant continuellement la bagarre. S'il avait quasiment toujours le dessus –le garçon était vif et musculeux– il affligeait sa mère, une fervente catholique qui avait élevé ses fils dans la non-violence. 

Les frères ont d'ailleurs beaucoup appris de Madame Kamouss,  qui aime appeler Bangui par son vieux surnom, vestige de temps plus heureux: «Bangui la Coquette». Une épithète ambitieuse, quoique pertinente.

Bangui donne le sentiment d'être un endroit où l'avenir s'est mis à l'ombre, pour se reposer.  

 

Dans les années 1960 et 1970, Bokassa avait voulu faire de la ville une capitale africaine de premier plan et les résultats allaient être, à son image, aussi grotesques que charmants. Bangui est un mélange hétéroclite de styles architecturaux –futurisme, brutalisme, méditerranéen en toc, kitsch néoclassique tiers-mondiste– ni parfaits ni pires. Ses façades blanches ont épongé le rouge de la terre, ce qui donne à la ville une teinte argileuse plutôt chaleureuse, et on y retrouve souvent le slogan national: «Unité, Dignité, Travail».

Une formule qui, là encore, possède un semblant de vérité. S'il est difficile de trouver du travail à Bangui, ses rues sont toutefois animées d'une fantastique vivacité commerciale. Des vendeurs proposent des baguettes qu'ils portent sur leur tête dans des paniers métalliques. Les pains sont rangés en gerbes verticales pointant vers le ciel, ce qui donne à leurs porteurs des airs de prêtres fous. Par équipes de deux, des hommes se précipitent sur les manguiers, un arbre omniprésent ici. Un comparse escalade le tronc pour cueillir les fruits, qu'il lance à celui resté au sol qui les dispose au fur et à mesure sur d'anciens sacs de céréales ou sur de vieux draps, leur étal de fortune. Contrairement à d'autres capitales africaines, l'impression générale n'est pas celle d'un développement anarchique et raté, mais plutôt d'un développement en pause; Bangui ne donne pas le sentiment d'être un endroit aux sombres perspectives d'avenir, mais plutôt d'un endroit où l'avenir s'est mis à l'ombre, pour se reposer.    

Mais le charme de la ville peut aussi prendre des atours sinistres. Quand les hommes de Centrafrique se saluent, ils se penchent l'un vers l'autre et se cognent le front à trois reprises, une fois au centre, puis des deux côtés. Une tradition sympathique qui fait toutefois inévitablement penser à des béliers qui se battent. L'un des bâtiments les plus jolis de Bangui est celui de la prison centrale, peinte aux couleurs du drapeau national et qui lui donne un air de pâtisserie vénitienne, géante et bigarrée. 

Quand Lamove et Serge étaient petits, leur père était le chef d'un restaurant, mais il ne gagnait pas suffisamment d'argent pour les nourrir, eux et les trois autres enfants de la fratrie. La famille mangeait les restes qu'il ramenait à la maison. Et quand il n'y avait pas de restes, leur mère récupérait des dons alimentaires de l'église. Parfois, ils ne mangeaient pas du tout. A la fermeture du restaurant, tenu par un Belge, leur père ne retrouva plus de travail. Leur mère se mit à vendre des fruits et des gâteaux dans Saïdou, pour une obole misérable. «Quand notre père a perdu son travail, me dit Lamove, via un interprète sango, nous nous sommes soumis aux aléas de la vie.» Tous leurs frères et sœurs sont morts avant d’atteindre l'adolescence. «Nous n'avions pas assez d'argent pour leur acheter des médicaments.»

Serge et Lamove savaient que leur situation n'avait rien d’exceptionnel. Ils savaient dans quel état déplorable se trouvait leur pays, estomaqués par le piédestal sur lequel leur père et leur mère mettaient les Français. Les frères n'ont eu de cesse d'entendre combien la vie était meilleure sous l'administration coloniale. Mais ils en ont appris suffisamment à l'école pour savoir que ce n'était pas vrai.

Tournée vers l'Atlantique et ses possessions africaines bien plus lucratives, Paris attribua la gestion d'Oubangui-Chari à la lie de ses fonctionnaires coloniaux.

«En tant qu'échantillon de notre race, déplorait ainsi un administrateur français, le choix de nos agents n'aurait pu être pire.»

Des agents qui jetaient des femmes et des enfants en prison tant que les hommes des villages n'avaient pas atteint leurs objectifs de production en matière de bois, de coton, de café et autres biens de consommation. Entre 1890 et 1940, on estime que la moitié de la population d'Oubangui-Chari est morte à cause des travaux forcés ou de maladies importées.

En 1947, André Gide fut tellement horrifié du spectacle qui s'offrait à lui qu'il écrivit:

«Je ne peux exprimer le chagrin et l'impuissance que je ressens.»

Et quand les Français s'en allèrent enfin, treize ans plus tard, ils laissèrent un néant: dans un pays de près de 625.000 km² (soit plus grand que la France métropolitaine), il n'y avait quasiment aucune route goudronnée, aucune infrastructure, pas le moindre secteur tertiaire. La République centrafricaine était «morte-née», pour reprendre les mots d'un historien. «Elle n'obtint qu'une indépendance de papier.»

Ce qui s'explique, en partie, par le fait que la France ne l'a en réalité jamais quittée. De Paris, elle a continué à contrôler le pays, en avalisant ses dirigeants, en gérant son économie, en formant son armée, chaperonnée par ses forces nationales déployées dans la région. Pour beaucoup de Centrafricains, c'est une évidence que les grandes décisions concernant leur pays se prennent toujours à Paris. Que cela soit vrai ou non, Paris n'a rien fait pour dissiper cette impression. Depuis 1979, l'armée française est intervenue à cinq reprises en Centrafrique.

Pour beaucoup de Centrafricains, c'est une évidence que les grandes décisions concernant leur pays se prennent toujours à Paris.

 

Pour progresser dans la vie, Serge savait qu'il ne pouvait compter sur les Français, pas plus qu'il ne pouvait compter sur ses parents. Il a ainsi très vite quitté l'école. Au départ, pour devenir pêcheur sur la rivière Oubangui, qui sépare la République Centrafricaine du Congo, et pendre ses poissons sur un piquet avant de les vendre dans la rue. Ensuite, il est arrivé sur le marché noir de l'essence. Une fois accumulé un petit capital, il investit dans les pains de savon, qu'il vend à pieds à travers la ville. Avec l'argent, il s'achète des stocks d'huile, de sucre, de farine, d'oignons et d'autres produits alimentaires. Au début des années 2000, il ouvre une petite boutique. Elle faisait partie du marché de l'Avenue Koudouku, dans le Kilomètre 5, un quartier hétérogène où vivaient la majorité des musulmans de Bangui, mais aussi pas mal de chrétiens. Ses affaires décollent –il peut même embaucher des coursiers qui vont lui chercher des marchandises au Cameroun. Un jour, une jolie vendeuse de beignets entre dans sa boutique pour lui acheter de la farine de maïs et du sucre. Ils se marient et ont deux enfants. «C'était la belle vie», dit Serge, qui a aujourd'hui 28 ans, en parlant de l'époque pré-Séléka.

Lamove, 40 ans, n'a pas été aussi débrouillard. Un temps, il empile les petits boulots misérables sans jamais rien trouver de stable. C'est Serge qui subvient à ses besoins, comme à ceux du reste de la famille. Quand Lamove a des enfants, l'argent pour les élever provient aussi de Serge.

«C'était très difficile de s'occuper de tout le monde en même temps, dit-il, mais c'était une obligation.»

4.L'essor de la Séléka

La Séléka débarque à Bangui au matin du 24 mars 2013, dans un vacarme de camions, de voitures, de motos et de «techniques» –des pick-ups surmontés de mitrailleuses. Saïdou connaît des violences, mais le quartier était trop pauvre pour être pillé. (Comme le dit Serge: «Nous n'avons pas des masses de VIP»). Mais rares furent les quartiers à être épargnés.

Craignant le pire, des habitants amassent des provisions et se claquemurent chez eux. Ceux restés dans les rues n'ont pas autant de chances. La Séléka a beau ne rencontrer aucune résistance, ou presque, ses soldats entrent dans la ville en tirant sur tout ce qui bouge. A la fin de la journée, les rues sont jonchées de cadavres. Les maisons, les commerces, les boutiques, les bâtiments officiels et les véhicules, tout fut pillé et incendié.

Un Séléka, en juin 2014 , près de la frontière avec la République démocratique du Congo. REUTERS/Goran Tomasevic

Une femme d'affaires centrafricaine que j’appellerais Anne (elle ne veut pas être citée sous son vrai nom, par peur des représailles) était chez elle au moment de l'invasion, dans une rue calme non loin de Saïdou, dans le Kilomètre 1. Elle raconte comment un groupe de combattants de la Séléka réussit à forcer la porte de sa maison. Ils portaient des uniformes hétéroclites, étaient lourdement armés et avaient l'air «bourrés, drogués», dit-elle, et «hyper excités». Parce qu'ils ne parlaient qu'en arabe ou en anglais, elle en conclut qu'ils devaient être tchadiens ou soudanais. «Ils m'ont mis un pistolet sur la tempe» et «ils ont dit “on veut de l'argent, on veut tout ce que t'as, ou on te tue”. Je leur ai dit de prendre tout ce qu'ils voulaient». Et après une heure à entrer et à sortir les bras chargés de tout ce qu'ils pouvaient, ils sont partis. Mais très vite, une autre troupe est arrivée. Ceux-là voulaient ses voitures. Anne l'avait anticipé et avait demandé à ses employés de maison de les démonter pour les rendre impossibles à voler. Imperturbables, les rebelles s'installèrent pour les remonter. Puis un troisième groupe fit irruption et prétendit que les voitures leur appartenaient. Ils se disputèrent, avant de se tirer dessus.

Un juge, Romaric Kpangra, décrit ce qui s'est passé dans son quartier, à quelques kilomètres de là. Quelques jours après le début du coup d’Etat, un groupe d'hommes est arrivé chez lui. Ils sont entrés dans sa maison, où il se cachait avec sa femme et ses jeunes fils. Il fait tout son possible pour les raisonner, mais ils ne comprennent ni le sango ni le français. «J'ai serré mes fils contre moi et j'ai regardé les Séléka détruire ma maison et s'emparer de tous mes biens», explique Kpangra. Ensuite, ils sont passés à la maison des voisins, où vivaient deux petits garçons qu'ils abattent sous les yeux du juge.

«J'étais tellement terrifié, je ne sais pas pourquoi ils ont tué ces enfants.»

Bangui se met alors à ressembler à une morgue à ciel ouvert, couplée à une gigantesque brocante, avec des cadavres et des objets volés dispersés un peu partout. «J'ai vu littéralement toute ma maison» dans une rue du Kilomètre 5, dit Anne (selon certains témoignages, les dégâts ont été moindres dans les quartiers musulmans, par rapport aux chrétiens).

L’Etat, déjà anémique, ne peut donc que s'effondrer. Il n'y avait plus d'eau, plus d'électricité, plus de services. Le président François Bozizé avait fui le pays par avion. Michel Djotodia décide de suspendre la constitution et s'autoproclame président, tout en laissant les différentes factions qui l'avaient mené au pouvoir libres de leurs agissements. Des responsables politiques, des soldats, des agents de police, des membres du clergé ou de la vie associative furent assassinés ou forcés à l'exil et à la clandestinité, à mesure que les «généraux» rivaux de la Séléka se disputaient leurs territoires. Par exemple, ils installaient des barrages routiers où les passants devaient s'acquitter d'une taxe, quand ils n'étaient pas simplement dévalisés et passés à tabac.

Bangui se met alors à ressembler à une morgue à ciel ouvert

 

Un jour, en rentrant chez elle, Anne doit s'arrêter à un de ces barrages, tenu par un groupe de garçons. De l'autre côté de la barrière, un couple arrive. Les garçons leur font signe d'attendre, puis les abattent, avant de s'approcher des cadavres pour les égorger. Anne était pétrifiée de peur. Mais les garçons se sont retournés vers elle et, avec un grand sourire, lui ont fait signe de passer.

Comme beaucoup de Centrafricains avec qui j'ai pu m’entretenir, Anne et Kpangra étaient au départ favorables à la cause de la Séléka. «Je pensais que la Séléka avait raison sur certains points», dit Kpangra, au diapason avec ses critiques de la corruption de Bozizé. «Les gens étaient tellement fatigués du gouvernement de [Bozizé], ils en avaient tellement marre, que n'importe qui aurait pu faire un coup d’Etat», m'explique Anne.

«Si la Séléka n'avait fait que des dégâts normaux dans ce genre de circonstances, les gens auraient pu les aimer, qu'importe qu'ils aient été musulmans.»

La tante de Serge et de Lamove a été tuée par des combattants de la Séléka. Et deux de leurs cousines ont été violées. Peu avant l'arrivée des Séléka, la santé de leur père s'est détériorée. Comme elle n'avait pas les moyens d'acheter des médicaments, leur mère allait dans la forêt pour cueillir des plantes et des racines et confectionner des remèdes traditionnels, qui semblaient avoir un certain effet. Puis la Séléka a interdit l'accès de la forêt. En avril 2013, quelques semaines après l'invasion, leur père est mort.

Lamove fut dévasté. Mais il était aussi plus désespéré que jamais. Honteux de lui-même et de sa situation, il n'était plus le gentil garçon qui faisait la fierté de ses parents. Il avait désormais trois enfants et battait leur mère, qu'il n'avait pas les moyens d'épouser. «Il est devenu de plus en plus teigneux», dit Madame Kamouss. Il n'allait plus à la messe.

«Quand mon père était vivant, la religion m'intéressait, m'explique-t-il. Mais quand il est mort, j'ai perdu le désir de prier.»

Séléka ne s'est pas contentée de recruter des musulmans, elle a aussi embauché des chômeurs et des gamins des rues. Et beaucoup ont rejoint ses rangs, chrétiens comme musulmans, en espérant gagner un peu d'argent. Quand un ami de Lamove, un musulman, l'appelle pour lui dire qu'il peut lui obtenir un poste, Lamove n'hésite pas très longtemps.

«Je n'avais pas de travail, j'étais très mal, dit Lamove. J'ai rejoint la Séléka pour avoir un boulot, pour avoir la possibilité de faire quelque chose.»

Quant aux intentions politiques de la Séléka, il dit:

«Je savais seulement qu'ils étaient venus pour reconstruire le pays, pour donner à tout le monde du travail.»

Mais il ne se faisait aucune illusion sur ses méthodes. «Oui, bien sûr, je voyais ce qu'ils faisaient», me répond-il quand je lui demande pour les atrocités commises par la Séléka. «Ils volaient les gens, ils les tuaient, ils violaient les femmes», ajoute-il.

Un jour, on l'amène dans une maison réquisitionnée par la Séléka. Il se fait remettre un uniforme et un fusil. Pendant trois semaines, avec une vingtaine d'autres recrues, un instructeur tchadien lui apprend à tirer. Personne ne parle jamais de religion ou de politique. La promesse, c'est qu'une fois le pays revenu à la stabilité, les enrôlés rejoignent les listes officielles de l'armée et deviennent de vrais soldats.

«Mais nous étions très mal traités. Il n'y avait pas suffisamment de nourriture.»

On lui promet aussi un salaire, mais il n'en voit jamais la couleur.

Lamove ne dit pas à sa famille qu'il a rejoint la Séléka. Sa mère, qui ne le voit plus dans Saïdou, s'inquiète. Une connaissance lui dit avoir vu Lamove dans une voiture avec des hommes armés. Elle convoque un conseil de famille. «Les membres de ma famille ont essayé de me calmer, se rappelle-t-elle. Ils m'ont dit de prier pour Lamove.» Un cousin lui promet de le retrouver. Mais quand il le retrouve, Lamove lui dit que la Séléka lui a offert le premier emploi à temps plein de sa vie et qu'il ne va pas le laisser tomber.

«Si je quitte la Séléka, dit Lamove au cousin, qu'est-ce que vous allez pouvoir faire pour moi?»

Quand Lamove revient enfin à Saïdou, sa mère lui vole dans les plumes.

«Je lui ai rappelé les circonstances de la mort de son père, dit-elle. Je lui ai dit que s'il restait dans la Séléka, mes liens avec lui seraient brisés, et qu'il ne pourrait plus me considérer comme sa mère.»

5.Anti-Balaka: l'opposition

Quand la Séléka met à sac Bangui, Serge pense qu'il va passer entre les gouttes. Sa boutique est située dans un quartier à forte dominante musulmane du Kilomètre 5. Et il a remarqué que si des commerces appartenant à des musulmans ont été pillés, ils ont été beaucoup moins nombreux que ceux dont les propriétaires sont chrétiens. Il espère que ses clients et ses amis musulmans pourront le protéger.

Les anti-Balaka n'apprennent pas à leurs recrues comment tirer ou manipuler des explosifs, leurs seules instructions concernent le maniement des machettes.

 

Ils ne le protégeront pas. Un jour, un groupe d'homme entre dans sa boutique, vole son stock et tout son argent. Il est arrêté et jeté en prison. On le passe à tabac –on lui donne des coups de poing, des coups de pied, on le frappe avec des fils électriques. Son bras est cassé.

Après une semaine de détention, il sort et appelle Lamove. C'est la première fois de sa vie qu'il demande de l'aide à son frère. Mais Lamove lui dit qu'il ne peut rien faire.

«Je voulais vraiment l'aider, me dit Lamove, mais j'étais en dehors de la ville, la Séléka n'arrêtait pas de nous trimballer à droite et à gauche.»

Sa mère emmène Serge à l'hôpital. Quand il en sort, Serge demande encore de l'aide à Lamove. Il lui répond qu'il peut lui donner de l'argent pour des médicaments, mais rien de plus.

«Si j'avais su pour Serge plus tôt, quand il était en prison, j'aurais pu faire quelque chose. Mais après, qu'est-ce que je pouvais faire?, dit Lamove. J'avais très peur des chefs de la Séléka. Si j'avais essayé d'aider Serge, ils auraient pu s'en prendre à moi. Ils tuaient des gens comme de rien.»

Mais Serge est incapable de le comprendre. Lui, il ne lui a jamais rien refusé. C'est même lui qui a nourri et habillé ses enfants.

«Et pourtant, c'est lui mon grand frère, me dit Serge. C'est lui qui est censé faire quelque chose pour moi.»

Quand sa formation militaire se termine, à la fin du printemps 2013, Lamove se voit attribuer par la Séléka un camp près du centre ville de Bangui, à un poste de patrouille. On lui demande de surveiller les troupes et de les empêcher de commettre des exactions. Mais la tâche est impossible. Personne ne l'écoute, notamment les Tchadiens et les Soudanais.

«Et même dans mon unité, dit Lamove, les gens avait pris l'habitude de voler et de piller.»

Plus tard, son unité voit arriver de nouveaux commandants qui «ont essayé de me faire voler et tuer». Il prétend avoir refusé. Il n'est pas puni, mais on lui enlève la responsabilité des patrouilles.

«Je restais dans le camp. Je n'avais rien à faire.»

Un anti-Balaka pose pour un photographe à Bangui en janvier 2014. REUTERS/Siegfried Modola

C'est à cette époque que Serge entend parler du mouvement d'opposition. Commandé depuis Bossangoa, à environ 300 km au nord de Bangui, il trouve son origine dans les groupes d'«auto-défense», des milices citoyennes qui existent depuis des années. Ce sont les anti-balaka. En sango, le mot veut dire «anti-machettes». Au sens figuré, cela signifie «indestructible».

Les combattants anti-balaka, recouverts de grigris, sont réputés pour leurs pouvoirs surnaturels: armés principalement de machettes, de haches, de battes et de couteaux, ils sont aussi célèbres pour leur brutalité extrême. Quand la Séléka, affaiblie par des conflits internes, quitte les villages, les anti-balaka la remplacent et massacrent les musulmans.

A Bossemptélé, un village près de Bossangoa, les anti-balaka auraient tué 100 musulmans en l'espace d'une seule journée, selon Amnesty International. Les survivants qui essayèrent de fuir furent pourchassés dans le bush.

«Des musulmans ont dit avoir vu de nombreux cadavres en dehors de la ville, peut-on lire dans le rapport de l'organisation, les corps pourrissaient dans la chaleur et se faisaient dévorer par les animaux sauvages.»

Serge dit à sa mère qu'il envisage de rallier ces milices. Elle l'implore de ne pas le faire.

«Je l'ai sermonné et je l'ai menacé, dit-elle. Jamais je n'aurais imaginé qu'il les rejoigne.»

6.Le premier combat de Serge

Deux jours après avoir atteint Bossangoa, Serge se poste près d'un camp d'entraînement des anti-balaka et dort à même le sol. Quand le chef du camp revient, «il m'a posé beaucoup de questions sur ma vie, mes motivations», explique Serge. «Je lui ai dit ce qui m'était arrivé à Bangui. Je lui ai expliqué ce que j'avais subi.»

Il commence alors sa formation. Avec sa force et sa rapidité, il aurait pu devenir un soldat des plus chevronnés, mais les commandants des anti-balaka, pressés par le temps et pauvres en ressources, le préparent misérablement à la guerre. Ils n'apprennent pas à leurs recrues comment tirer ou manipuler des explosifs, leurs seules instructions concernent le maniement des machettes. «On nous a donné des machettes et on nous a demandé de taper sur des arbres», dit Serge.

«Le commandant a ordonné “cet arbre, c'est un homme. Qu'allez-vous faire avec votre machette?”»

Et, à ces mots, Serge a frappé l'arbre de toutes ses forces, à en impressionner ses commandants et ses nouveaux camarades.

«Ils nous ont dit que la Centrafrique était notre pays. Que nous devions renverser la Séléka et défendre notre pays contre les musulmans.»

La première semaine de décembre, les anti-balaka commencent leurs raids dans les faubourgs de Bangui. A cette époque, Michel Djotodia avait officiellement démantelé la Séléka, pour tenter de mettre en place un gouvernement légitime, mais son groupe était d'ores et déjà hors de tout contrôle.

En réaction aux anti-balaka, l'ex-Séléka, comme elle se faisait désormais appeler, lance une campagne sanglante et aveugle dans les quartiers de Bangui censés héberger des rebelles. A leur tour, les anti-balaka se mettent à attaquer des civils musulmans, souvent avec l'aide de chrétiens.

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Le ACLED Project (Armed Conflict Location and Event Data Project, que vous pouvez suivre sur Twitter @ACLEDINFO) recueille les cas de violence politique dans les pays en voie de développement. De janvier 2013 au 23 août 2014, il y a eu 899 incidents rapportés en République centrafricaine, qui ont causé 3.062 morts. Cliquez sur «Voir» pour regarder où et quand ces violences ont eu lieu. Chaque mort est représentée par une icône ci-dessous. Survolez l’emplacement d’un incident, ou d’une mort, pour plus d’informations (en anglais).
 
 

A la mi-décembre, la République Centrafricaine est plongée dans une guerre civile et religieuse totale. Environ 935.000 personnes, soit 20% de la population centrafricaine, quittèrent leur domicile selon l'ONU. Des vidéos montrant des lynchages ou des attaques à la machette furent publiées sur Internet par les anti-balaka. Des musulmans furent décapités, brûlés, mutilés. Dans une vidéo particulièrement sordide, diffusée par la BBC, un homme qui se fait appeler Chien Fou explique que sa femme a été tuée par les Séléka alors qu'elle était enceinte. Dans le clip, on le voit mâcher quelque chose qui ressemble à la jambe d'un musulman qu'il affirme avoir poignardé et brûlé en représailles. La main coupée est la terrifiante signature des anti-balaka. C'est ainsi que l'on retrouve souvent les cadavres de musulmans –un moyen de tourner en dérision macabre la punition que les partisans extrémistes de la Charia réservent aux voleurs. Parfois, la main est laissée à côté du cadavre et parfois non.

Pendant les pires flambées de violence, des camps de réfugiés de fortune s'installent aux alentours de Bangui. Le camp le plus structuré, le refuge principal des chrétiens, est situé près de l'aéroport. Il s'étend sur une grande langue de terre, à côté de l'unique piste.

Une amulette est censée rendre Serge invisible, une autre invincible aux balles, une autre doit lui permettre de disparaître et de réapparaître où il veut.

 

Quand j'ai visité le camp, en avril et mai de cette année, je me suis entretenu avec des réfugiés qui campaient dans des hangars désaffectés ou dans des vieux avions remisés à la casse. Les fuselages étaient remplis de casseroles et d'ustensiles de cuisine, de matelas et d'autres restes de meubles. Sur les ailes, on faisait sécher son linge. L'après-midi, les réfugiés se rassemblaient sur la route, en attendant que le tarmac refroidisse; dès qu'un avion atterrissait, ils s'éloignaient.

Formellement, le camp, qui existe toujours et abrite toujours des milliers de personnes, s'appelle M’Poko, mais tout le monde préfère en parler comme du Ledger, le nom du palace le plus chic de Bangui. Le refuge principal des musulmans se trouve à la Grande Mosquée, non loin de l'ancienne boutique de Serge, sur l'Avenue Koudouku dans le Kilomètre 5. S'il est moins grand que M’Poko, le spectacle est le même: des tentes de l'ONU, des femmes qui font la cuisine, la plupart des gens qui ne font rien. Et ses habitant l'appellent aussi le Ledger.

Le premier combat de Serge s'est déroulé près d'une enclave musulmane du Kilomètre 12, un quartier à l'extrémité nord de la ville. Il avait dû payer sa propre machette de sa poche. Autour de la taille, il s'était accroché des amulettes, des petites pochettes en skaï remplies de morceaux de plantes. Selon les commandants, ces amulettes étaient magiques et possédaient chacune un pouvoir différent. Il y avait celle qui rendait Serge invisible à ses ennemis, une autre invincible aux balles, une autre encore lui permettait de disparaître et de réapparaître où il voulait. S'il venait à être coincé quelque part, il n'avait qu'à la presser pour être sauvé. Autour de son cou, il avait une fiole remplie d'une huile spéciale le protégeant des lames. Avant la bataille, on lui fait fumer une «mauvaise cigarette» et avaler des pilules diverses. Il n'avait pas le choix. Tout le monde prenait ces «potions».

Au départ, il a peur de sa réaction, mais, très vite, il a sent son esprit s'aiguiser, le courage qui s'empare de lui. Comme s'il était désormais immunisé contre la faim qui lui déchirait l'estomac, contre la douleur qui lui lacérait les pieds, contre la chaleur étouffante.

Le commandant de Serge et les combattants les plus expérimentés, ceux qui avaient le droit aux Kalachnikov, sont aux premières lignes, ils mènent l'assaut le long de la route. Serge est à l'arrière, avec les jeunes recrues. Il a une envie folle d'en découdre. Un peu plus loin, il voit les Séléka courir sur la route, se cacher derrière des arbres, des bouts de maisons en ruine, des piles de briques. Mais à peine la bataille commence qu'elle semble déjà terminée. Dès le premier assaut, les Séléka se dispersent.

Je demande à Serge s'il a tué dans ce combat. Il reste silencieux un moment, regarde ailleurs. Puis il répond simplement «non». Je ne sais pas s'il est gêné de l'admettre ou s'il ment.

7.Des machines à tuer

Serge n'a jamais croisé les responsables des anti-balaka. En réalité, il ne sait même pas de qui il s'agit. Les gens à le savoir étaient très peu nombreux. Comme tout le monde, il a entendu des rumeurs disant que François Bozizé dirigeait les anti-balaka de son exil au Cameroun.

A Bangui, du moins sur le papier, le chef était Patrice Ngaissona, un ancien membre du parlement censé entretenir des liens étroits avec Bozizé. Ngaissona est souvent accompagné d'un homme qui se fait appeler Commandant Maxim, un ancien policier devenu chef militaire des anti-balaka. Le «chef spirituel» du groupe se fait appeler Douze Puissances. Selon ses adeptes, il serait capable de changer de forme et d'être à plusieurs endroits en même temps. L'homme qui me fait rencontrer le triumvirat, en avril, me le confirme:

«Il me l'a fait pas plus tard qu'hier. Je pensais être assis à côté de Douze Puissances, mais en réalité, ce n'était que son image.»

J'ai rencontré les trois hommes au QG des anti-balaka, une maison qui appartient au père de Ngaissona. Elle est située à Boy-Rabe, un quartier animé et vallonné de Bangui. Ngaissona y a emménagé après la destruction de sa propre maison par les Séléka. Dans une cour au sol de terre nue, plusieurs dizaines d'hommes sont rassemblés. Aucun n'est armé et tous cherchent visiblement quelque chose à faire, assis à côté de bus et de voitures poussiéreux et montés sur des parpaings.

On me désigne un canapé criard, dans une pièce qui semble avoir récemment accueilli une fête: les murs sont recouverts de cartes d'anniversaire enfantines et du plafond pendent des ballons de baudruche dégonflés et des bouquets de fleurs artificielles, la tête en bas. «C'est mon Ledger», me dit Ngaissona. Le contexte, mais aussi sa bedaine et ses épaules molles, cadrent mal avec sa réputation: Ngaissona se serait rendu coupable de «crimes contre l'humanité et d'incitation au génocide», selon les mots d'un mandat d'arrêt courant contre lui.

La définition de l'«étranger» se fait a postériori: si des musulmans ont été tués, ils étaient forcément étrangers, parce que les anti-Balaka ne tuent pas leurs compatriotes

 

Parce que la «Séléka s'était mise à violer et à tuer des femmes», me répond-il quand je lui demande pourquoi les anti-balaka ont été formés. «Ils ouvrent les ventres des femmes enceintes, leur coupent les seins et prennent les bébés.» (Ces accusations reviennent souvent dans les guerres africaines. Mais les preuves formelles sont difficiles à trouver). Quand ils ont commencé à «incendier des symboles chrétiens et à détruire des églises», selon lui c'était désormais évident que la Séléka «voulait faire de la Centrafrique un Etat islamique».

La chose avait un semblant de vérité –la ferveur islamiste était puissante parmi les mercenaires tchadiens et soudanais et tout le monde savait que bon nombre de Centrafricains musulmans avaient envie de voir un de leur coreligionnaire accéder au pouvoir. Mais Djotodia qui, comme beaucoup de Centrafricains, était né dans une famille mixte, n'a jamais confirmé cet objectif.

«Ce que je veux que vous compreniez, c'est que ces gens étaient des villageois et des fermiers, me dit Ngaissona. Ils avaient besoin de quelqu'un aux yeux ouverts pour les guider, notamment contre les Séléka.»

Maxim me dit que la plupart des policiers sous ses ordres ont été assassinés.

«Vous pouvez le croire? Des gens qui prennent le pouvoir et qui deviennent des machines à tuer?, déclare-t-il. Ils voulaient appliquer le système tchadien: quiconque ne pratique pas l'islam est un ennemi de l'islam.»

Quand je demande si les anti-Balaka ont tué des civils musulmans, Ngaissona hoche la tête et me dit:

«J'ai des musulmans dans ma famille.»

Il y avait même des musulmans parmi les anti-balaka.

«Personnellement, j'ai des amis musulmans qui sont mes collaborateurs et j'entretiens de bonnes relations avec eux. Les anti-Balaka ne s'en prendront jamais à un Centrafricain musulman.»

Une distinction que je n'ai pas cessé d'entendre, pour finalement comprendre son caractère fallacieux. Beaucoup de familles centrafricaines, et pas seulement parmi les musulmans, sont immigrées. Elles viennent du Cameroun, du Tchad, du Sénégal, de Guinée, du Nigeria, entre autres. Bon nombre de Centrafricains ont passé une grande partie de leur vie à l'étranger. Et la définition de l'étranger semble souvent s'appliquer a posteriori: selon la logique anti-balaka, si des musulmans ont été tués, ils étaient forcément étrangers, parce que les anti-Balaka ne tuent pas leurs compatriotes.

Pendant la discussion, Douze Puissances reste silencieux, en regardant le sol avec un air songeur. Les seuls bruits qui proviennent de son fauteuil pendant la conversation sont les sonneries de ses deux téléphones (les mélodies de We Wish You a Merry Christmas et de Hot Hot Hot). Ses collègues me présentent, mais ne me permettront pas de lui adresser la parole.

«Ce que vous avez besoin de savoir sur Douze Puissances, c'est que sa femme et ses enfants ont péri dans l'incendie de leur maison quand la Séléka a attaqué», me dit Maxim.

8.Il faut que je me venge

Au milieu de ces carnages flottent quelques îlots de courage moral. J'ai pu parler à des habitants de Bangui, musulmans comme chrétiens, qui ont risqué leur vie pour protéger leurs voisins, leurs amis et des membres de leur famille d'autres religions.

L'exemple le plus célèbre est celui de l'archevêque de Bangui, qui accueille chez lui l’imam de la ville après que ce dernier a vu sa maison détruite. Quand je me suis entretenu des mois plus tard avec cet imam, Oumar Layama, il vivait toujours au diocèse et ne sortait que très rarement et uniquement accompagné de gardes du corps armés, parce qu'il avait peur d'être attaqué –autant par des ex-Séléka que par des anti-balaka.

Pour autant, en janvier de cette année, les musulmans étaient des dizaines de milliers à fuir la Centrafrique. Tous les jours, on pouvait croiser des convois de centaines de véhicules remplis de gens qui quittaient Bangui. Amnesty International a accusé les anti-balaka de projeter un «nettoyage ethnique» des musulmans. Selon la mise en garde de John Ging, le directeur des opérations du Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU, le conflit avait «tous les éléments que nous avons vus ailleurs, en Bosnie ou au Rwanda. Tous les éléments, toutes les graines d'un génocide sont là».

Les troupes françaises arrivèrent en décembre, au moment de l'attaque des anti-balaka contre Bangui, et furent bientôt rejointes par plusieurs milliers de soldats de l'Union africaine. Ils reprirent le contrôle de l'aéroport et installèrent des checkpoints dans les quartiers assiégés. Ils mirent fin aux combats de rue entre les ex-Séléka et les anti-balaka, et célébrèrent cette réussite en dressant de grands panneaux publicitaires où l'on pouvait voir un soldat français blanc et souriant aux côtés d'un soldat africain noir et tout aussi souriant devant un paysage urbain. Pendant un temps, les Centrafricains, aussi, manifestèrent leur gratitude. «Merci d'avoir restauré la paix et l'ordre dans le Kilomètre 5», pouvait-on ainsi lire en grandes lettres blanches sur un mur de l'avenue Koudouku.

Mais les meurtres n'ont pas cessé pour autant. Les mutilations et les assassinats sont simplement devenus plus personnels, davantage axés sur la loi du talion. Tous les matins, des cadavres défigurés étaient retrouvés devant des églises et des mosquées. Bien vite, les forces internationales furent montrées du doigt.

Une nuit, après avoir passé la journée dans la maison de Serge et Lamove, j'ai été réveillé par des bruits de combat. Les tirs d'armes automatiques et les explosions de grenade ont duré jusqu'à l'aube. Au petit matin, je me suis rendu dans un quartier musulman du Kilomètre 5, non loin de la Grande Mosquée. Un riverain m'a mené dans la maison où s'était déroulé le gros de l'échauffourée. Sur un banc en bois du jardin, on pouvait voir une mare de sang encore frais et des éclaboussures sur le mur attenant. On m'a expliqué que deux jeunes hommes, les frères du propriétaire de la maison, étaient assis sur ce banc quand un groupe d'hommes armés les avait approchés, pour les abattre sans sommation. Qui étaient les assaillants?

«Les Français et les anti-balaka sont venus ensemble, m'a-t-on répondu. Ils sont venus pour tuer des musulmans.»

Une hypothèse improbable, mais la foule en colère qui s'était amassée dans la maison y croyait déjà dur comme fer. Certains m'ont même accusé d'être un espion français. Une théorie qui, heureusement, ne s'est pas répandue.

En traversant une ruelle, on tombe sur la maison où les combats les plus violents ont visiblement eu lieu. Ses murs extérieurs sont grêlés d'impacts de balles et, à l'intérieur, les pièces ont été mises à sac, le sol jonché de meubles cassés. Au deuxième étage, sous une fenêtre, on peut voir un trou parfaitement circulaire dans la maçonnerie. Sur les murs intérieurs, il y a deux trous comparables, quoique plus petits: une grenade propulsée par un lance-roquettes les avait transpercés de part en part.

La morgue est surchauffée et empeste l'odeur douceâtre des chairs en putréfaction

 

La maison détruite se trouvait sur l'Avenue de France, une large piste traversant le Kilomètre 5. A environ 200 mètres au bas de l'avenue, après un petit pont, c'est un quartier chrétien. En longeant l'avenue, j'ai croisé des soldats rwandais et burundais groupés autour d'une citerne et d'un transport de personnel; aucun n'a voulu parler de ce qui s'était passé. Une fois dans le quartier chrétien, je me suis entretenu avec des riverains qui s'étaient amassés près de la route. «On ne peut pas y aller parce que les musulmans ont tué des gens», m'a dit une femme, en désignant l'endroit d'où je venais. Son voisin était du même avis.

«Tout le monde a peur, m'a-t-il dit. Mais avant la crise, on allait souvent là-bas. On allait là-bas et ils venaient ici. Avant la guerre, on avait beaucoup d'amis de l'autre côté.»

Je me suis approché d'un groupe de jeunes qui s'était rassemblé sous un manguier. «Tu es un espion!», m'a crié une femme. Une fois calmée, elle m'explique avec ses camarades qu'à la fin des combats, ce matin-là, deux habitants, un garçon et un homme dans sa vingtaine, deux frères, se sont fait tirer dessus. Le garçon est là, assis dans une chaise en plastique, torse nu, des bandages ensanglantés sur son torse et ses bras. Il me dit qu'il était chez lui quand il a entendu des coups de feu. Il est sorti et a vu des hommes en uniforme.

«Dès que j'ai entendu les tirs, j'ai reçu des balles, ajoute-t-il. Ce sont les musulmans qui m'ont tiré dessus.»

Quand je lui fait remarquer que les ex-Séléka ne portent plus d'uniforme et que les seuls individus dans le quartier à en porter sont les soldats rwandais et burundais, son autre frère, Modeste, me dit que c'est la même chose –les soldats sont alliés aux musulmans.

«A chaque fois que les musulmans viennent ici, ils tuent, ajoute Modeste. On ne fait confiance à personne, pas même aux soldats du Rwanda. Ils étaient là quand mes frères se sont fait tirer dessus.»

Nous sommes rejoints par un ami de Modeste, son pantalon blanc est devenu rose foncé à cause du sang. Je demande à l'ami, qui s'appelle Prince, ce qui s'est passé. Il m'explique que lorsque le grand frère de Modeste s'est fait tirer dessus, ils l'ont transporté au bas de l'avenue. «C'est le sang de son frère», me dit Prince en montrant son pantalon. Ils l'ont porté dans une charrette à bras qu'ils ont poussée jusqu'à l'hôpital. Le frère de Modeste est mort pendant le trajet.

En fin de matinée, ils décident d'aller voir le corps. Je les accompagne. «Il y a des attaques tous les jours. Ils viennent et ils s'en prennent à nos maisons», me dit Modeste sur le chemin.

«Nous connaissons beaucoup de gens qui ont été tués par les musulmans.»

«Les Burundais font partie des musulmans, dit Prince, on ne peut pas leur faire confiance.»

«Avant la crise, on avait beaucoup de voisins musulmans, dit Modeste. Mais pendant la crise, ils venaient directement de la mosquée pour tuer des gens. C'est devenu leur habitude.»

Nous arrivons à la morgue. Un employé en blouse blanche crasseuse nous conduit à la chambre froide. La pièce est surchauffée et empeste l'odeur douceâtre des chairs en putréfaction.

Dans un geste qui se veut humoristique, l'employé toque sur la porte métallique d'un casier. Modeste fronce les sourcils et lui dit qu'il s'est trompé de casier. Ils se disputent pour savoir quel casier contient le frère de Modeste. Finalement, l'employé ouvre la porte que désignait Modeste et tire la civière.

Cela fait longtemps que la morgue est surchargée et la plaque contient deux cadavres. Les jambes et les bras d'un homme que personne ne connaît entourent le corps du frère de Modeste, nu et à peine recouvert d'un drap. Il était grand et mince. Sa mâchoire a été refermée de force et sur son torse, un pansement d'enfant recouvre une petite plaie ronde. Il s'est visiblement vidé de son sang. Impassible, Modeste regarde son frère. Quand ils s'en vont avec Prince, l'employé de la morgue leur réclame de l'argent.

«Je ne pourrai pas oublier ce qui s'est passé, il faut que je me venge, dit Prince tandis qu'on rejoint le Kilomètre 5. Les musulmans doivent être chassés de Centrafrique.»

Il promet d'acheter un pistolet. S'il ne peut pas trouver de pistolet, il achètera des grenades. Les anti-balaka en ont infesté les marchés. Elles se vendent pour 300 francs, soit environ 60 centimes d'euro.

Modeste est d'accord.

«Même si ce pays se remet sur pieds, je tuerai des musulmans de temps en temps. Je n'ai pas vraiment envie de tuer des gens, mais les musulmans ont introduit un tel niveau de violence dans le pays qu'il faut que j'en tue, je suis obligé.»

Quelques jours plus tard, c'est en fin d'après-midi que je me rends sur l'avenue Koudouku. Un groupe d'hommes enragés sort de la Grande Mosquée. Devant, deux hommes tiennent un cadavre enroulé dans une couverture. Ils lui font descendre l'avenue, jusqu'au checkpoint que gardent deux soldats de la paix burundais. Quand les casques bleus tournent les yeux vers le cadavre, les hommes le découvrent. Il s'agit du corps, nu, d'un homme jeune. Il a une grande entaille sur le ventre d'où jaillit du tissu graisseux. Sa tête a été coupée, comme sa main droite et son pénis. La main coupée est posée sur l'abdomen du cadavre. La tête et le pénis manquent.

«Qu'est-ce que vous allez faire pour ça?», demande un homme aux Burundais.

«Ces gens ne veulent pas la paix!, hurle un autre, ce sont des animaux!»

A la recherche d'un exutoire à sa rage, une partie de la foule s'en prend à un taxi qui passe par là. Dans un crissement de pneus, le conducteur fait demi-tour et s'enfuit.

Au même moment, les porteurs hissent à nouveau le cadavre et l'acheminent vers une rue commerçante vide, donnant sur une enclave chrétienne. De l'autre côté de la rue, des badauds se sont attroupés. Plus vite qu'il ne faudra pour le dire, les deux groupes en viennent à s'invectiver, des menaces sont lancées. Alors que les musulmans s'apprêtent à fondre sur les chrétiens, un Burundais s'interpose et lève son fusil en l'air. Des hommes envisagent de s'en prendre au soldat, puis se ravisent.

Peu après, un riverain musulman m'explique que le cadavre était celui d'un adolescent du quartier, handicapé mental. Il s'appelait Bachir.

«Son père était musulman, me dit-il avant que j'ai le temps de le lui demander, mais sa mère était chrétienne.»

9.Génocide

Lamove n'a jamais su qui était responsable des Séléka, pour peu qu'ils aient eu un véritable chef. Et il n'est pas le seul. La question reste ouverte pour savoir de quel niveau d'emprise sur le groupe Michel Djotodia, ou n'importe quel autre Centrafricain, pouvait se targuer.

Génocide: le mot circule désormais librement parmi les chrétiens de Centrafrique

 

Selon des journalistes locaux et des historiens avec lesquels je me suis entretenu, si la Séléka était sous le joug de quelqu'un, ce n'était pas de Djotodia, mais plutôt du président tchadien Idriss Déby. Depuis le milieu des années 1990, Déby, un musulman, s'était immiscé de plus en plus profondément dans les affaires de son voisin du sud. En 2001, il avait ouvert les portes du Tchad à Bozizé après un coup d’Etat manqué, puis l'aida à en réussir le second épisode deux ans plus tard. Mais, pour des raisons sur lesquelles personne ne semble tomber d'accord, Déby a fini par se lasser de son protégé (Déby a toujours nié toute implication avec la Séléka).

Lamove ne savait pas à qui se plaindre de son salaire invisible ou du fait que son nom n'ait jamais consigné dans les listes officielles de l'armée, comme on le lui avait pourtant promis. Il réalisa que le nouveau régime, comme le précédent et tous les autres avant lui, n'avaient pas le moindre intérêt à aider les hommes comme lui.

«J'ai rejoint la Séléka parce que je voulais devenir un vrai soldat, dit-il. Je voulais du changement pour le pays. Je ne voulais pas ça.»

A l'automne 2013, pendant que Serge était à l'entraînement avec les anti-balaka, Lamove se débarrasse de son uniforme et de son fusil et rentra à Saïdou. Personne n'est venu le chercher. Personne n'en avait visiblement rien à faire.

Après le premier assaut des anti-Balaka sur Bangui, Serge ne participe qu'à une seule autre bataille d'envergure. C'était sur l'avenue Koudouku, près de son ancienne boutique. Encore une fois, il était recouvert d'amulettes et, encore une fois, on lui avait donné les «mauvaises cigarettes» et des pilules.

«Ceux qui avaient tué des gens sont ceux que nous avons attaqué.»

Il ajoute que les musulmans avaient tenté de se débarrasser des chrétiens de Centrafrique et qu'ils devaient donc subir le même sort.

Il ne parle pas de «génocide», mais il est quasiment le seul à ne pas le faire. Le mot circule désormais librement parmi les chrétiens de Centrafrique pour décrire leur situation sous la Séléka, et par les musulmans pour évoquer leurs malheurs actuels.

Dans le Kilomètre 5, les messages favorables aux troupes étrangères ont été remplacés par des «NON A LA FRANCE» et des «GENOCIDE» en lettres rouges. Une situation qui en est d'ailleurs venue à attirer l'attention des mouvements islamistes alentours. En février, le groupe nigérian Boko Haram diffusait un communiqué dans lequel il «promettait de venger le sang des musulmans massacrés par les milices chrétiennes anti-balaka en République centrafricaine». Un membre des anti-balaka chargé de collecter des renseignements pour le groupe m'affirme que des envoyés de Boko Haram ont d'ores et déjà passé la frontière. Al-Minbar Jihadi Media Network, un site Internet islamiste, en a aussi appelé à l'assassinat du président français François Hollande, «en signe de soutien à ceux qui sont vulnérables en République centrafricaine».

En janvier de cette année, Michel Djotodia s'exilait au Bénin. En mai, quand j'ai quitté la Centrafrique, les seules figures officielles d'autorité étaient les troupes internationales et les épisodiques camions de gendarmes locaux, des officiers qui ne sortaient jamais de leurs véhicules. Les combattants des ex-Séléka encore fidèles à la cause avaient battu en retraite ou étaient partis se cacher dans les campagnes. Et le reste, les hommes comme Lamove, étaient retournés à leur vie d'avant, plus pauvres que jamais. Les premiers éléments d'un bataillon de maintien de la paix, fort de 12.000 soldats, commençaient à arriver (leurs opérations ont débuté en septembre).

Jour après jour, les enclaves musulmanes de Bangui se sont rétrécies, voire ont tout simplement disparu. Fin avril, un dimanche matin, je me suis rendu au Kilomètre 12 où un convoi de plus de 1.000 musulmans s'apprêtait à prendre la direction du nord, vers la frontière tchadienne. Une file d'un bon kilomètre de semi-remorques était garée au bord d'une route quittant la ville.

Pendant des mois, les musulmans avaient vécu près de cette route, dans la peur et le dénuement le plus entier, à trouver refuge dans des maisons en ruines ou à la mosquée. S'ils étaient protégés par les casques bleus, il y avait toujours des anti-balaka pour s’infiltrer, exécuter des gens en pleine nuit et lancer des grenades dans les jardins. Tandis que le convoi s'apprêtait à démarrer, les soldats français avaient érigé un barrage en haut de la colline afin de contenir une foule de chrétiens hargneux. Dans leurs jeeps, les soldats de l'Union africaine se tenaient prêts. L'ambiance était des plus tendues.

Les remorques étaient remplies de vies entières: des tables de salle à manger, des vélos, des brouettes, des coussins de canapé, des valises, des télévisions, des matelas, des sacs de jute remplis de vêtements, des paniers, des tapis de prière, des baignoires en plastique, des pots, des casseroles, des têtes de lit, des poêles à frire. Sur les côtés, les camions débordaient de chaises, de chariots, de gigantesques bouquets de jerrycans, d'une moto. Il y avait aussi des tentes de l'ONU repliées, des structures en métal, des bouts de bois. Quelle que soit la destination de ces gens, ils savaient qu'ils n'allaient pas retrouver de domicile durable avant très longtemps. 

Des enfants regardent un militaire de la force Eufor-RCA à Bangui, en mai 2014. REUTERS/Emmanuel Braun

Les hommes qui n'avaient pas encore fui le pays ou été tués aidaient les travailleurs de l'ONU à remplir les camions, armés d'arcs et de flèches artisanaux recouverts de gaffer. Ils offraient leur protection et leurs encouragements. Rassemblés près des remorques, les femmes et les enfants préparaient des repas de dernière minute faits de poisson et de poulet fruit, cueillaient des manques. Un garçon circulait avec une glacière de sodas et de bières à vendre. Une femme s'est approchée de moi, chargée comme seule peut l'être une réfugiée: un seau de mangues se balançait sur sa tête, sous un bras, elle avait un sac de couchage roulé, sur le dos, un enfant harnaché dans un drap, une bonbonne d'eau à la main, un sac trop rempli dans l'autre et, accrochée à l'ourlet de sa jupe, une petite fille.

Même si tout le monde savait que le convoi allait bientôt partir, et emmener avec lui les derniers musulmans du Kilomètre 12, dont certains vivaient là bien avant que la République centrafricaine ne devienne un pays, personne n'était venu lui dire adieu. Pas d'imam, pas de politique, aucun bon samaritain. Les membres de ces familles musulmanes qui se cachaient dans d'autres quartiers avaient trop peur pour se montrer à l'air libre. Les seuls visages sur lesquels on pouvait lire de la tristesse étaient ceux des travailleurs de l'ONU. Les réfugiés ne manifestaient qu'épuisement et inquiétude. Tout ce qu'ils semblaient vouloir, c'était partir.

J'ai parlé à une vieille femme, assise près de ses parents encore plus vieux. Son père était aveugle, sa mère immobile. Elle attendait qu'on lui dise dans quel camion monter. Elle était née au Tchad, m'a-t-elle dit, et était arrivée enfant en Centrafrique, «il y a plus longtemps que je peux m'en souvenir». Elle avait été chassée de chez elle par les anti-balaka.

«Je suis très triste de partir, mais je suis obligée. Personne ne nous aide. Je ne pourrai jamais revenir en Centrafrique.»

En milieu de matinée, le convoi était prêt à démarrer. Les voyageurs, assis sur leurs biens, attendaient dans les remorques. Quand le soleil approcha de son zénith, l'impatience se transforma en peur. La rumeur commençait à courir: les Français n'autorisaient pas le départ du convoi, les anti-balaka arrivaient, chargés à bloc. Deux hommes se disputèrent une table. Un responsable italien de l'ONU essaya de s'interposer, puis leva les bras en l'air avant de frapper violemment la table et de hurler.

«C'est fini!»

Enfin, peu après midi, les véhicules démarrèrent et le convoi descendit lentement la colline. Devant et derrière, des jeeps de l'Union africaine censées accompagner le convoi jusqu'à la frontière. Les camions étaient encore en vue quand la foule des chrétiens, qui avaient réussi à faire sauter le barrage, dévala la colline. En quelques secondes, ce fut un chaos sans nom. Ils défoncèrent les portes à coup de pieds, plièrent la tôle des toits, les grillages. Un groupe se retrouva à la mosquée et arracha tout ce qui était accessible sur la façade. Des dizaines devinrent des centaines, une marée de corps. Ils hurlaient, sautaient, dansaient. Des garçons faisaient résonner des bouteilles en plastique vides contre leurs genoux. Un homme brisa un kiosque en bois, mit des morceaux dans un chariot et poussa le tout vers le sommet de la colline.

La foule était bien plus nombreuse que les soldats africains restés sur place pour maintenir l'ordre et protéger la mosquée, et le spectacle tourna à l'horreur. Des hommes déboulaient de partout, armés de haches et de piques. Derrière une citerne, un homme fut pris d'un délire macabre. Il sautillait d'un pied sur l'autre, riait comme un fou, faisait tournoyer un chat mort au-dessus de sa tête. 

Trois jours plus tard, quand le convoi arriva aux abords de Kabo près de la frontière tchadienne, il fut attaqué, a priori par des anti-balaka. Une jeep de l'ONU essuya des tirs de grenades, les transports de troupes et les camions furent attaqués à la mitraillette. Une réfugiée fut mortellement touchée à la tête.

10.De nouveau frères

En juillet, sous la menace de sanctions de l'ONU et d'enquêtes du Tribunal pénal international, la Séléka et les anti-balaka signèrent un traité de paix provisoire. Sans pour autant avoir participé à sa rédaction, l'ancienne maire de Bangui, Catherine Samba-Panza, y apposa aussi sa signature. Elle venait d'être élue présidente par intérim par un conseil national de transition.

Deux hommes à Bangui, en décembre 2013. REUTERS/Joe Penney

Même si personne, y compris elle, ne contrôle apparemment Bangui, de nombreux Centrafricains pensent encore que les décisions concernant leur pays, ou les non-décisions, se prennent à Paris. Lors d'une commémoration à Bangui, Samba-Panza fit l'éloge de l'armée nationale (sans préciser qu'elle n'avait fait quasiment rien pour stopper les Séléka). Une fois la tribune présidentielle désertée, des soldats encerclèrent un homme et l'accusèrent de faire partie des ex-Séléka. Ils le frappèrent à coups de briques, le déshabillèrent et le poignardèrent à mort. Les casques bleus burundais essayèrent d'intervenir, mais quand la foule s'en prit à eux, ils s'éloignèrent. Les soldats centrafricains traînèrent le cadavre dans la rue, lui jetèrent des pneus autour du cou avant de leur mettre le feu. Les gens prenaient des photos. «Nous pensons que c'est une bonne chose que les soldats l'aient tué», déclara à un journaliste l'employé du garage où avaient été récupérés les pneus.

«En Afrique, tu me crèves un œil, je te crève le tien. Si tu m'arraches le bras, je t'arracherai le tien.»

C'est peu de temps après que Serge et Lamove se sont retrouvés dans la maison de leur mère à Saïdou.

Quand Lamove sort de la chambre, les deux frères se font face pour la première fois depuis des mois. Après un long moment de silence et de regards anxieux, un moment qui aura duré plusieurs minutes selon leur mère, Lamove est le premier à parler. Il demande à Serge comment il va. Serge ne dit rien. «Je pensais à ce qu'il avait fait avec les Séléka», me dit-il. Puis leur mère le réprimande.

«Ton grand frère te parle, dit-elle, pourquoi est-ce que tu ne réponds pas?»

Serge se décide enfin à parler. Il raconte à Serge qu'il est allé à Bossangoa, il parle de son entraînement, des combats. Et il ajoute qu'il ne veut pas faire attendre trop longtemps ses camarades et il quitte la maison.

Quelques semaines plus tard, les frères se retrouvent une nouvelle fois dans la maison de leur enfance. Cette fois-ci, la conversation dure plus longtemps. Lamove dit à Serge qu'il a quitté la Séléka, qu'il a fait une erreur en la rejoignant. Il explique combien il était désespéré. Pendant quasiment toute sa vie, il avait dépendu de Serge. Il était malade de ne pas pouvoir nourrir ses enfants, malade de se sentir incapable, inadapté. Il ne voulait pas les voir devenir comme leur père. Il avoue que leur mère l'a quitté pour un autre homme de Saïdou. Serge, aussi, confie que sa femme est partie. La parole se fait plus fluide, plus simple.

«Notre incompréhension était terminée, commente Lamove. Nous avons même mangé ensemble.»

Pour autant, ils restent en désaccord sur les anti-balaka, qui contrôlent aujourd'hui, ne serait-ce que de manière spectrale, une bonne partie de l'ouest et du sud du pays et patrouillent dans les villages, sur les routes, et aussi à Bangui. On peut trouver leurs combattants dans tous les quartiers où les troupes internationales ne vont pas, soit la grande majorité.

Quand les anti-balaka se sont formés, dit Lamove, il a eu l'espoir qu'ils soient moins pires que la Séléka. «Je savais qu'ils venaient pour se venger, à cause de ce qu'avait fait la Séléka», mais «nous avons pensé qu'ils allaient aider les gens. Mais ils ont commis des choses mauvaises. Ils ont volé, pris des trucs par la force». Serge concède qu'il y avait des mauvais éléments, mais parle de voyous qui ont parasité un mouvement de libération. 

Leur mère fut soulagée de les voir de nouveau ensemble. Mais la mort de son mari et les souffrances de son pays l'ont accablée.

«Aujourd'hui, ma mère ne fait plus rien, me dit Serge. Elle est souvent triste.»

Lamove dit:

«Je veux que mon pays connaisse le changement, qu'il s'améliore, il le faut.»

Il déplore que «les autres pays progressent, par le nôtre». Je lui demande s'il pense que cette guerre a été un conflit religieux. La question est difficile. Beaucoup de Centrafricains à qui je l'ai posée, chrétiens et musulmans, m'ont dit qu'ils ont toujours vécu les uns auprès des autres, et qu'ils ne voient pas pourquoi ils ne pourraient pas continuer à le faire. D'ailleurs, bon nombre d'anti-balaka et de Séléka avec qui je me suis entretenu m'ont dit la même chose.

Mon sentiment, c'est qu'ils ont dit ce qu'ils pensaient qu'un étranger voulait entendre, voire ce qu'ils voulaient croire, mais pas ce qu'ils savaient être la vérité. Lamove savait probablement qu'il pouvait me donner ce genre de réponse, mais il ne l'ai pas fait.

«Les musulmans voulaient prendre le pouvoir, me dit-il. Dans leur esprit, une fois au pouvoir, ils allaient nous réduire en esclavage, ils voulaient nous détruire.»

Serge hoche la tête. «Ils doivent partir», dit-il.

Sur ce point, les deux frères sont d'accord.

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