Monde

Le pacte suicidaire de l’Etat islamique

William Saletan, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 12.10.2014 à 8 h 48

Les vidéos de décapitation de l’EI, loin de décourager les Occidentaux, ne font que raffermir leur mobilisation et les pousser à la guerre.

Capture d'écran issue d'une vidéo de septembre 2014. REUTERS/FBI/Handout via Reuters

Capture d'écran issue d'une vidéo de septembre 2014. REUTERS/FBI/Handout via Reuters

«Un nouveau message à l'Amérique et à ses alliés», annonce la macabre vidéo diffusée le 3 octobre par le groupe djihadiste EI (Etat islamique). Cette fois, la victime est l’otage britannique Alan Henning. «A cause de la décision de notre Parlement d’attaquer l’Etat islamique, moi, en tant que membre du public britannique, je vais aujourd’hui payer le prix de cette décision», dit l’homme condamné dans un adieu scénarisé. La vidéo s’achève par un avertissement à l’intention du président Obama: si les frappes aériennes américaines contre l’EI se poursuivent, c’est un otage américain, Peter Kassig, qui sera la prochaine victime.

Les vidéos ont affermi le soutien à une action militaire

Moralement, ces vidéos sont des meurtres. Politiquement, ce sont des suicides. Par ce moyen, l’EI précipite sa propre destruction. Pendant des mois, l’EI s’est déchaîné en Irak, accaparant territoires, richesses et armes. Aucune puissance capable d’arrêter cette milice ne voulait lui barrer la route. Les Etats-Unis, las de faire la guerre, espéraient ne pas s’en mêler ou tout au moins en faire le moins possible. Même après le 7 août, lorsque le président américain a annoncé de futures frappes aériennes en Irak, les Américains opposés à ces frappes étaient plus nombreux que ceux qui les soutenaient fermement.

Les vidéos ont tout changé. En proférant des menaces et en décapitant des Américains, des Britanniques et un Français, l’EI a cru, en nous effrayant, nous pousser à fuir. Les mots prononcés devant la caméra délivrent ce message de façon explicite: partez et ne revenez pas, ou nous tuerons d’autres des vôtres. Mais les vidéos n’ont pas refroidi le soutien à une action militaire américaine, britannique ou française. Elles l’ont affermi.

Le 19 août, presque deux semaines après l’annonce des frappes aériennes par Obama, l’EI a posté sa première vidéo du meurtre d’un citoyen américain. La victime était le journaliste James Foley. «Vous avez conspiré contre nous et vous vous êtes donné du mal pour trouver des raisons de vous mêler de nos affaires», y déclare le bourreau à Obama. Il présente la mort de Foley comme un avertissement que de futures attaques «auront pour conséquence le carnage de votre peuple».

Les frappes aériennes se sont poursuivies et le 2 septembre, l’EI a posté une autre vidéo de décapitation, mettant en scène la mort du journaliste Steven Sotloff. Le bourreau, s’adressant une nouvelle fois à Obama, y qualifie la mort de Sotloff de punition, pour «votre insistance à poursuivre vos bombardements». Il conclut ainsi:

«Tout comme vos missiles continuent de frapper notre peuple, notre couteau continuera de frapper le cou de votre peuple. Nous saisissons cette occasion pour avertir les gouvernements qui rejoignent cette alliance maléfique de l’Amérique contre l’Etat islamique de reculer et de laisser notre peuple tranquille.»

Entre-temps, l’EI a posté d’autres vidéos de décapitations. L’une d’entre elles montre un soldat kurde, et contient un message aux dirigeants kurdes:

«Vous avez commis une grave erreur en vous associant à l'Amérique.»

Sur d’autres encore, on voit le meurtre de soldats libanais prisonniers. Le 13 septembre, l’EI a posté une vidéo montrant cette fois la décapitation du travailleur humanitaire David Haines, et qui interpelle le Premier ministre britannique David Cameron. «Ce Britannique doit payer le prix de votre promesse (…) d’armer les peshmergas contre l’Etat islamique», décrète le bourreau.

«Votre alliance malfaisante avec l’Amérique, qui continue à frapper les musulmans d’Irak et a récemment bombardé le barrage de Haditha, ne fera que précipiter votre destruction et jouer le rôle du caniche obéissant, Cameron, ne fera que vous traîner, vous et votre peuple, dans une nouvelle guerre sanglante et ingagnable.»

Le 22 septembre, l’EI a encouragé ses partisans à tuer «les citoyens des pays qui sont entrés dans une coalition contre l’Etat islamique». Le message visait «tout particulièrement les méprisables et sales Français». En Algérie, un groupe de militants revendiquant leur allégeance à l’EI a réagi en capturant un Français et en menaçant de le tuer si la France ne cessait pas de bombarder l’EI en Irak sous 24 heures. Deux jours plus tard, le groupe diffusait une vidéo de sa décapitation.

Le renversement de l'opinion publique

Si, comme elles le revendiquaient, ces vidéos avaient pour objectif d’intimider les citoyens des Etats-Unis, de Grande-Bretagne et de France, c’est raté.

En juin, bien avant que la plupart des Américains n’aient vraiment entendu parler de l’EI, un sondage CBS News/New York Times les a interrogés sur la possibilité «qu’une intervention américaine en Irak et en Syrie ne débouche sur un engagement sur place long et coûteux». 54% des adultes américains interrogés ont alors répondu que ce risque les inquiétait beaucoup. Alors que dans le dernier sondage CBS/Times, effectué plus d’une semaine après la vidéo de la décapitation de Steven Sotloff, la proportion d’Américains exprimant cette inquiétude est tombée à 40%.

En fait, depuis les vidéos, les Américains sont davantage enclins à dire qu’Obama aurait dû laisser des troupes en Irak. Dans le sondage de juin, 50% des personnes interrogées déclaraient que les Etats-Unis «auraient dû retirer toutes les troupes américaines d’Irak en 2011». Seuls 42% étaient d’avis que les Etats-Unis «auraient dû y laisser des soldats». En septembre, cette différence s’était effacée. 47% des sondés jugeaient que nous aurions dû laisser des troupes en Irak, 46% que nous aurions dû toutes les retirer.

Le public s’est aussi montré davantage en faveur de l’idée d’armer les Kurdes. Lors d’un sondage ABC News/Washington Post mené entre le 13 et le 17 août, avant la vidéo de la décapitation de James Foley, une quasi-majorité d’adultes américains –entre 45% et 49%– étaient contre l’idée «de fournir des armes et des munitions aux forces militaires kurdes qui s'opposent aux rebelles sunnites en Irak». Mais dans un sondage de suivi ABC/Post conduit du 4 au 7 septembre, juste après la vidéo de décapitation de Sotloff, ces chiffres ont flambé. 58% des sondés s’y déclaraient favorables à un armement des Kurdes; seuls 32% y étaient opposés.

Décapiter des Américains tout en exigeant de leurs concitoyens de ne pas s’en mêler a de toute évidence eu l’effet inverse à celui escompté. Un sondage Pew mené du 14 au 17 août, avant la publication de la vidéo de décapitation de James Foley, demandait aux Américains s’ils s’inquiétaient davantage à l’idée que les actions militaires américaines contre l’EI aillent trop loin ou au contraire pas assez. 51% des personnes interrogées s’inquiétaient alors à l’idée que les Etats-Unis n’en fassent trop; seules 32% avaient plutôt peur qu’ils n’aillent pas assez loin. Un mois plus tard, après les vidéos de décapitation de Foley et de Sotloff, cette marge de 19 point entre les deux s'était totalement dissoute. Le pourcentage de sondés inquiets à l’idée que les Etats-Unis n’iraient pas assez loin avait gagné quelque 9 points, tandis que celui de ceux qui avaient plutôt peur que nous n’en fassions trop avait chuté de 10 points.

Le même effet en Grande-Bretagne et en France

On ne peut imputer aux seules vidéos tous les virements de bord des sondages. Les avancées de l’EI sur le terrain ont sans aucun doute joué un rôle, tout comme les discours alarmistes des politiciens américains.

Pourtant, il vaut la peine de noter à quel point la vague d’enthousiasme en faveur de l’action militaire coïncide avec la période de diffusion des vidéos, comparée à celle où Obama a décrété que l’EI constituait une menace pour les intérêts américains et lancé des attaques contre ce groupe.

Dans le sondage ABC/Post de juin, seuls 45% des Américains approuvaient «les frappes aériennes américaines contre les rebelles sunnites en Irak». Moins de la moitié de ces supporters (20% de l’échantillon total) revendiquaient soutenir fermement ces frappes aériennes. Dans la période du 13 au 17 août, soit une semaine après l’annonce d’Obama, ce soutien avait augmenté d'une dizaine de points: 54% soutenaient les frappes aériennes, et 31% les soutenaient fermement. Mais du 4 au 7 septembre, après la vidéo de Sotloff, le soutien avait énormément augmenté. 71% des Américains soutenaient les frappes aériennes, dont 52% fermement. On peut déduire de ces chiffres que les vidéos de l’EI ont été deux fois plus efficaces qu’Obama pour pousser l’Amérique à approuver la guerre.

L’EI est une organisation qui tue. Et elle ne peut s’arrêter de tuer, même lorsque c’est contre elle-même qu’elle dirige sa folie meurtrière

 

Ce soutien du public a également augmenté en Grande-Bretagne. Les enquêtes YouGov menées auprès d’adultes au Royaume-Uni montrent deux grands pics en faveur de «la participation de la RAF à des opérations de frappe aérienne» contre l’EI: un après la vidéo de la décapitation de Foley, l’autre après celle de Sotloff. Du 11 août au 5 septembre, la marge nette d’approbation des frappes aériennes par le public britannique a connu une inflation de 1 à 28 points de pourcentage. La vidéo de la décapitation de David Haines, publiée le 13 septembre, n’a fait qu’accentuer cette tendance. En fait, la marge de soutien a continué d'augmenter. Le 25 septembre, elle en était à 33 points (de 24 à 57%), accordant au Parlement britannique un mandat pour se joindre aux combats.

En France, les effets ont été encore plus spectaculaires. Dans un sondage effectué les 18 et 19 septembre, les adultes français se montraient presque également divisés sur le bien-fondé de la participation militaire de leur pays à l’intervention contre l’EI. 53% étaient pour; 47% contre. Une semaine plus tard, après la décapitation d’un Français par des partisans algériens de l’EI en représailles de l’intervention française, l’approbation du rôle de la France dans la campagne militaire grimpait à 69%, tandis que l’opposition tombait à 31%.

Les chefs militaires américains qualifient l’EI «d’organisation en phase d'apprentissage». Mais une organisation en phase d’apprentissage aurait compris à ce stade que ses vidéos, en dépit de ses messages exigeant une non-intervention, ont exactement l’effet inverse.

Pour justifier la production continue de vidéos, il faudrait postuler que l’EI, tout en essayant de former l’ébauche d’un califat, veut s’engouffrer dans une guerre non seulement contre les Etats-Unis mais également contre les puissances militaires européennes (ainsi que l’Australie et le Canada). C’est vraiment trop tiré par les cheveux.

Il y a une explication plus simple. L’EI n’est pas une organisation en phase d’apprentissage. C’est une organisation qui tue. Et elle ne peut s’arrêter de tuer, même lorsque c’est contre elle-même qu’elle dirige sa folie meurtrière.

William Saletan
William Saletan (79 articles)
Journaliste
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