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Louise de Bettignies: du patriotisme à l’espionnage

Sarah Lilia Baudry et Nonfiction, mis à jour le 10.10.2014 à 18 h 11

Portrait d’un engagement patriotique négligé par les services français et tombé dans l’oubli.

German Trenches on the Aisne / Bain News Service via @WikimediaCC

German Trenches on the Aisne / Bain News Service via @WikimediaCC

Louise de Bettignies : Espionne et héroïne de la Grande Guerre 1880-1918
Chantal Antier

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«Il y a encore plus inconnu que le soldat inconnu: sa femme!» pouvait-on lire sur les banderoles des féministes françaises de 1970. En effet, si l’on commémore chaque 11 novembre sous l’arc de Triomphe des millions de poilus tombés pendant la Grande Guerre à travers la tombe d’un soldat anonyme, les femmes semblent avoir été longtemps les oubliées de l’historiographie de la Première Guerre Mondiale. Pas seulement munitionnettes ou veuves blanches, certaines ont risqué leur vie et ont joué un rôle crucial et stratégique lors de cette période. Louise de Bettignies est de celles-là. Moins connue que Mata Hari, qui reste dans l’imaginaire collectif le paradigme de la Carmen traitresse espionnant pour le compte de l’Allemagne, Louise Bettignies est, elle, une «inconnue célèbre» (p. 9), la «Jeanne d’Arc du Nord», agent secret dont les actions ont pourtant été décisives. Au moyen d’un travail minutieux à travers des archives notamment familiales, l’historienne Chantal Antier essaie de dresser le portrait le plus vivant possible de l’espionne, même si de nombreuses zones d’ombre perdurent.

Entrer en patriotisme plutôt qu’en religion

Issue d’une famille catholique du nord de la France, d’origine belge, la petite Louise a l’enfance et l’éducation typiques des jeunes bourgeoises de l’époque. Le père, directeur d’une usine qui périclite, très croyant, strict et absent, représente cette gauche industrielle catholique paternaliste de l’après 1891 et de l’encyclique «Rerum Novarum». Admirative de son frère aîné, un prêtre jésuite, Louise est aussi proche de l’une de ses sœurs, Germaine, d’un an plus âgée. Sa scolarité se fait sous le sceau de la religiosité mais aussi du manque d’argent. Après plusieurs années chez les Dames du Sacré Cœur, elle est envoyée en Angleterre au Girton College où elle est logée dans un pensionnat d’Ursulines. Si elle regrette d'avoir eu une éducation si contrôlée, elle reste d'une foi sans faille. Une fois rentrée en France, Louise qui affirme avoir «horreur de toute contrainte»  préfère au couvent la recherche d’un travail qui lui permette d’être indépendante financièrement et de découvrir de nouveaux horizons. Après avoir bourlingué à Milan chez les Visconti, en Galicie et à Vienne, travaillé au château d’Isambert et séjourné chez le prince Furst Carl Schwarzenberg, Louise, polyglotte (elle parle l’Allemand, le Français, l’Anglais et l’Italien), s’offre le luxe de refuser la garde des enfants de l’archiduc François Ferdinand.

Son patriotisme et sa haine des Allemands ne sont pas perceptibles avant la guerre. Rien dans ses écrits, dans les témoignages et dans les diverses sources dont nous disposons ne suggère une quelconque animosité de Louise envers les Allemands. Si Louise est patriote, comme le montre Chantal Antier, ce n’est que par la force des choses. C'est spontanément, lors des bombardements de Lille en octobre 1914, qu'elle décide de ravitailler les soldats français ou qu'elle sert d’interprète dans l’hôpital auprès des soldats allemands. Sur le bateau à destination de Folkestone, plateforme de recrutement d’agents du nord de la France, alors qu’elle est porteuse de plus de 300 messages de personnes du nord, l’Intelligence Service, les services d’espionnage anglais, lui confient une mission d'agent secret qu’elle finit par accepter.

Pour quelles raisons Louise a-t-elle résisté et espionné? Par patriotisme et par conviction? L’auteur ne répond pas à cette question. Toujours est-il l’historienne met en perspective le rôle et l’image des femmes durant la guerre. Si le rôle des femmes dans la guerre de l’ombre est indéniable (on peut citer Edith Cavell qui fit franchir la frontière à 200 soldats britanniques, Gabrielle Petit, Louise Thuliez ou Mme Legrand qui passa aux armes), celles-ci ont souvent été moins considérées que leurs homologues masculins. N’étant pas des militaires ou des ‘poilues’ elles furent au mieux des agents, au pire des traîtres, mais jamais des ‘héroïnes’ comme il y eut des ‘héros’. Le statut d’espionne est quant à lui peu estimé par les services secrets français qui l’assimilent à de la «prostitution patriotique».

Une espionne anglaise

Le 15 Février 1915, Louise accepte de travailler avec le Foreign Office. Son stage d’espionnage est de courte durée mais elle y apprend très rapidement le métier d'espion. On lui enseigne l’écriture à l’encre sympathique, l’utilisation de codes secrets, le type de renseignements à recueillir à travers l'observation des voies ferrées prioritaires et des mouvements de troupes. Elle apprend des techniques de déguisement, des façons de se comporter avec l’ennemi dans un pays occupé afin de se constituer un réseau. Elle apprend aussi à calligraphier des messages à l’encre de chine et au jus de citron, avec des caractères si fins qu'ils ne peuvent être lus qu'à la loupe...

Organisatrice méthodique et efficace au passé d’infirmière, célibataire sans liens familiaux contraignants, Louise, sous le pseudonyme d’Alice Dubois, devient chef du Réseau Ramble à Lille. Elle centralise des informations sur les Allemands (données sur l’artillerie allemande et ses positions, ses dépôts de munitions), informations qui, via la Dame Blanche, réseau d’espionnage qui quadrille tout le territoire de la Belgique, sont transmises aux Britanniques par les Pays-Bas, pays neutre. Risquant sa vie de nombreuses fois, traversant des rivières, se travestissant, parcourant des trentaines de kilomètres, elle est à la tête, avec son adjointe Léonie Vanhoutte dite Charlotte, de 80 agents et collaborateurs. Et il semblerait que le Réseau Ramble ait joué un rôle manifeste dans la connaissance du lieu central de l’affrontement choisi par les Allemands en 1916: Verdun.

Lorsque Louise apprend que «Charlotte» est arrêtée à Froyennes, elle décide de s’y rendre. Elle est elle-même arrêtée. Louise a-t-elle été dénoncée, comme l’a supposé sa famille? L’historienne n’explicite que peu les circonstances de son arrestation qui restent brumeuses et débattues. Emprisonnées toutes deux à Saint Gilles, elles sont piégées par le commissaire Goldschmitt en charge de l’affaire. La possible dénonciation en prison de Léonie est aussi discutée. La lettre du 19 mars 1916 de Louise à la prieure du Carmel d’Anderlecht corroborerait-elle cette thèse? «Je ne garde rancune à personne et pardonne de tout cœur à ceux qui sont la cause de ma condamnation et n’ont pas cherché à me disculper», écrit-elle.
Condamnée à mort, sa peine est finalement commuée en travaux forcés à perpétuité. Pour quelles raisons? L'historienne suggère que le courage de Louise, le manque de preuves et l'action de sa famille auprès de l'ambassade d'Espagne y sont pour beaucoup.

Envoyée au bagne de Siegburg, l'agent français connait les pires années de sa vie: la vie quotidienne austère, la nourriture insuffisante, la faim qui devient une obsession. Elle écrit de nombreuses lettres à l'ambassade d'Espagne à Berlin dans l’espoir d’une libération. Sans succès. C’est au nom des conventions de La Haye que Louise déclenche en décembre 1916 une véritable émeute au sein de la prison: les prisonnières du bagne fabriquent de l’armement pour l’ennemi. Cet élan patriotique lui est fatal: Louise séjourne alors au cachot, ce qui affecte irrémédiablement sa santé (pleurésie et opération suite à un début de cancer qui tournera mal). Elle meurt le 27 septembre 1918 à Cologne. Ironie du sort? Le 26 octobre, Mme de Bettignies indique que des tractations étaient en cours avec les Allemands pour une libération de Louise.

Louise de Bettignies reste quelque peu méconnue du grand public et de la mémoire collective française. Après la guerre, ses parents reçoivent une lettre de Buckingham Palace qui salue les actions de leur fille. Des funérailles officielles en 1920, des décorations, des films lui seront dédiés. Une statue à son effigie est érigée à Lille en 1927. Mais comment figer une figure aussi énigmatique que celle de Louise, sculpter un portrait de cette héroïne aux multiples visages? Française, morte chez les Allemands, espionne pour les Anglais. Cette biographie, même si elle reste très lisse, a le mérite d’éclairer un pan peu connu de la première guerre mondiale: l'histoire de femmes qui, avec les hommes, ont sacrifié leur vie à la cause patriotique.

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