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Et le prix Nobel de la paix 2014 est remis à... personne

Le «diplôme» du prix Nobel de la paix 2013. REUTERS/Tobias Schwarz.

Le «diplôme» du prix Nobel de la paix 2013. REUTERS/Tobias Schwarz.

Après une année pleine de chaos, de l'Irak à la Syrie, de Gaza à l'Ukraine, le comité Nobel serait bien inspiré de faire un geste fort en ne remettant pas de prix, pour la première fois depuis quarante ans.

Ce ne sont pas les récompenses qui manquent quand il s’agit d’honorer la réussite diplomatique, la promotion de la paix ou le travail humanitaire. Mais pour une raison qui m’échappe, le prix qui sera remis ce vendredi 10 octobre, décerné par un comité choisi par le Parlement norvégien en l’honneur de l’homme qui a inventé la dynamite, est considéré comme le plus important et méritant le plus l’attention des médias.

Le comité Nobel norvégien a fait quelques mauvais choix par le passé (on pense à Yasser Arafat, Henry Kissinger ou Teddy Roosevelt) et il n’y a également pas de preuve concrète qui suggère que cette récompense aide à promouvoir la paix d’une façon ou d’une autre. Au mieux, malgré tout, l’impact médiatique du prix Nobel donne l’occasion au comité de mettre en lumière des problèmes majeurs: le changement climatique en 2007, les droits des femmes en 2011 et l’éradication des armes chimiques l’an dernier.

Cette année, le comité Nobel pourrait servir au mieux sa mission en remettant le prix à quelqu’un qui le mérite vraiment: personne. Un tel choix permettrait de rappeler que le monde a connu une année particulièrement violente. Mieux, ce serait avouer que les montées de violence les plus remarquables étaient tristement prévisibles, conséquences d’années d’échecs individuels et collectifs de la part des gouvernements et des institutions internationales.

Point d'orgue des crises syriennes et irakiennes

Si la montée en puissance de l’État islamique et la désintégration de la Syrie et de l’Irak se sont produites à une vitesse effrayante, elles restent moins soudaines que le point d’orgue de crises qui n’ont fait qu’empirer pendant des années. Nombreux sont ceux à blâmer, des gouvernements impliqués à ceux qui sont intervenus de l’extérieur. Mais cela ne devrait surprendre personne de voir qu’une guerre civile non maîtrisée en Syrie et des années de gouvernance sectaire incapable de voir sur le long terme en Irak ont mené à la situation actuelle.

Les États-Unis, et l’ancien prix Nobel de la paix Barack Obama, ne remporteront aucune récompense pour la paix cette année. En 2009, Obama avait fait grincer des dents à Oslo lorsqu’il a profité de son discours d’acceptation du Nobel pour avancer l’argument qu’il y a des moments où l’usage de la force par les gouvernements pour préserver la paix et la stabilité mondiales est «non seulement nécessaire mais moralement justifié». Cinq ans plus tard, il est plus que difficile d'estimer que le monde est devenu plus calme grâce à un déploiement judicieux de violence américaine. Une guerre menée par les drones dans le monde entier a peut-être décimé Al-Qaïda, mais ses franchises locales et ses groupes dissidents sont plus puissants que jamais. Les frappes aériennes de l’Otan ont chassé un tyran de Lybie, mais ont laissé un vide du pouvoir chaotique à sa place.

La fin de l’Union soviétique est vue aujourd’hui comme une avancée majeure pour la paix et les libertés humaines. Mikhaïl Gorbatchev méritait le Nobel de la paix qui lui a été décerné au cours des derniers jours de l’empire soviétique en 1990. Mais cette année, la crise en Ukraine a prouvé que tout n’est pas rose dans l’ancienne URSS. Pour la première fois depuis plusieurs décennies, une frontière européenne a été reprise par la force et on a pu constater que la communauté internationale était totalement incapable d’empêcher cela. L’Ukraine a été envahie par la Russie sans que Moscou ne reconnaisse sa responsabilité, même si le gouvernement ukrainien a lui aussi des choses à se reprocher.

Cercle de violence du Proche-Orient

Plus de 2.000 personnes, surtout des civils, ont trouvé la mort à Gaza et en Israël cet été, dernier drame en date dans un cercle de violence récurrent, dans lequel les deux camps semblent de plus en plus indifférents face au nombre de victimes et peinent à reconnaître leurs intérêts à long terme. (Des prix Nobel ont également été décernés pour ce processus de paix.)

C’est cette année que les médias internationaux ont enfin, même brièvement, commencé à s’intéresser à la campagne de terreur menée par Boko Haram au nord du Nigéria. (Le Nigéria était le premier en termes de victimes du terrorisme pour la première moitié de 2014.) Mais c’est un conflit qui couvait lui aussi depuis longtemps. Le pays le plus récent du monde, le Soudan du Sud – chouchou de la communauté d’aide internationale, sans oublier George Clooney – est également tombé dans une guerre civile qui semblait inévitable depuis la naissance du pays.

C’est cette année que trois pays d’Afrique de l’ouest ont été ravagés par une maladie qui aurait sans doute pu être contenue si des décennies de guerre civile et de gouvernement corrompu ne les avaient pas laissés avec des systèmes de santé publique en piteux état et des populations qui doutent de ceux au pouvoir, et avec raison.

Et c’est aussi cette année que nous avons appris que le camp avec les gaz lacrymogènes, les matraques et les sprays au poivre pouvait choisir ce que l’expression «un pays, deux systèmes» signifiait vraiment.

«Meilleur travail pour la fraternité entre les nations»

Je ne crois pas que le monde soit un cas désespéré de violence. Il y a aussi eu de bonnes choses au cours des douze derniers mois. Trois des plus grands pays du monde –l’Inde, l’Indonésie et le Brésil– organisent des élections démocratiques et de grands progrès ont été faits dans la lutte contre le sida et la tuberculose, qui comptent parmi les maladies les plus meurtrières au monde.

Malgré tout, il est difficile de trouver quelqu’un qui mérite un Nobel de la paix en 2014. Le but premier de cette distinction était de récompenser la personne qui «a accompli le plus grand ou le meilleur travail pour la fraternité entre les nations, l’abolition ou la réduction des armées permanentes et la tenue ou la promotion de sommets pour la paix». Et de ce côté, il n’y a pas eu grand-chose à signaler cette année.

Le comité devrait suivre l’exemple du prix Mo Ibrahim qui récompense la bonne gouvernance en Afrique, la récompense la plus généreuse au monde offerte à titre individuel, avec une dotation de 5 millions de dollars sur dix ans, et 200.000 dollars par an après cela. Le prix n’a tout simplement pas été décerné pendant trois années sur ses six ans d’existence car il n’y avait aucun candidat valable. Cela a servi le but de cette récompense –mettre en avant et dédommager les anciens chefs d’États africains qui ont bien gouverné durant leur mandat et sont partis quand ils le devaient– plutôt que de baisser ses critères.

Pas remis à 19 reprises

Le prix Nobel de la paix n’a pas été remis à 19 reprises, y compris pendant une grande partie des deux guerres mondiales. La dernière fois que personne n’a reçu le prix, c’était en 1972. Si la récompense n’est pas remise, la dotation financière (environ un million de dollars) «sera conservée jusqu’à l’année suivante», selon le site internet du Nobel.

Certains noms en lice mériteraient pourtant de gagner. Malala Yousafzai, qui a fait la promotion de l’éducation pour les jeunes filles dans le Pakistan rural contre la violence des talibans, et Denis Mukwege, qui milite pour la défense des victimes de violences sexuelles en République démocratique du Congo, ont tous deux accompli un travail remarquable. Et je ne cherche en aucun cas à dénigrer les efforts des nombreux activistes, travailleurs humanitaires et officiels qui travaillent pour la paix dans des circonstances difficiles partout dans le monde.

Mais si le comité veut vraiment envoyer un message fort aux dirigeants du monde entier après une année si peu paisible, il n’y a qu’une façon de le faire: ne remettre l’un des prix les plus célèbres au monde à personne.

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