Culture

Gregg Araki: Rock’n Old Teenager

Ursula Michel, mis à jour le 19.10.2014 à 18 h 56

Le réalisateur de White Bird a accordé à Slate un long entretien où il parle de son adolescence, de son envie de tout faire seul dans les films, ou de sa jalousie vis-à-vis d'Anton Corbijn.

«White Bird»/ Why Not Productions

«White Bird»/ Why Not Productions

Réalisateur discret, le cinquantenaire Gregg Araki revient cet automne avec son onzième long-métrage. Moins excentrique que Nowhere ou Kaboom, moins subversif que Mysterious Skin, White Bird apparaît comme le film de la maturité, tant scénaristiquement que plastiquement. 

Mais ce drame familial dans une banlieue ouatée de Californie n’en demeure pas moins traversé par les motifs récurrents qui irriguent l’œuvre du metteur en scène. Les affres de l’adolescence, l’obsession apocalyptique (réelle ou métaphorique), l’omniprésence de la musique, autant de thèmes qu’il évoque pour Slate, un sushi à la main.

Si l’apocalypse devait avoir un réalisateur fétiche, il se nommerait immanquablement Araki tant le cinéaste a pris plaisir à filmer l’étiolement voire l’explosion du monde. Jusqu’à sa disparition définitive et déjantée dans Kaboom. Pessimisme pathologique ou simple fascination plastique pour le spectacle de la désintégration?

 

J’ai vu Melancholia un an après Kaboom (2010) et je me rappelle m’être dit «et il m’a volé mon idée!» Mais quand la Terre explose dans mon film c’est un peu plus cool, plus fun. Et quand ça explose, on ressent vraiment la déflagration. Là, j’ai l’impression qu’on se demande juste ce qu’il se passe. Heureusement je ne suis pas un obsédé de l’apocalypse. Je pense juste que chaque génération développe un sentiment très personnel de sa propre extinction. Dans les années 1950, c’était la peur du nucléaire, de la bombe atomique. Aujourd’hui, cela concerne plus le réchauffement climatique, les bouleversements que subit la planète. Mais au final, cela génère la même anxiété sur ce qu’il va advenir. C’est sans doute un état d’esprit purement humain. J’essaie juste d’y mettre de l’humour, histoire de rendre la fin plus facile!

Madeleine de Proust, White Bird embarque le public dans une odyssée musicale et nostalgique au pays des eighties. Mais toute la filmographie d’Araki se présente comme un catalogue érudit de la pop musique des trente dernières années (Massive Attack, Placebo, Hole, Radiohead, The Horror…). Araki serait-il une groupie?

 

Je suis jaloux de Corbijn, il a collaboré avec toutes mes idoles

Ah… Anton Corbijn [NDLR le réalisateur du clip et célèbre photographe  entre autre pour sa longue collaboration avec Joy Division]. J’admire son travail de photographe et ses vidéos évidemment. J’ai fait deux films, mes tout premiers, en 16mm noir et blanc, c’est extrêmement difficile à travailler le noir et blanc, mais cela donne une esthétique tellement incroyable ! Pour revenir à Behind the Wheel, cette chanson et le clip sont tellement connus. Je suis jaloux de Corbijn, il a collaboré avec toutes mes idoles. 

C’est dingue parce que dans mon premier film, je voulais du Depeche Mode, c’était très important pour moi. Tout particulièrement ce titre, mais dans une version remixée, plus dansante. Elle devait être présente lors d’une séquence cruciale et elle s’adaptait parfaitement. Malheureusement, on n’a pas pu l’avoir… J’ai sauté sur l’occasion pour la bande-originale de White Bird d’intégrer la musique dont j’étais fan, celle que j’écoutais en 1988. The Cure, Depeche Mode, New Order, Cocteau Twins, This Mortal Coil… Ces groupes sont fondateurs pour moi. En tant que réalisateur qui prend de l’âge, avoir tous ces morceaux dans White Bird ça signifie beaucoup pour moi. J’ai eu l’occasion de travailler sur quelques clips, mais jamais pour ces artistes. Ca aurait été totalement dingue… Mais bon, pour la plupart, ils ne sont plus très actifs sauf Depeche Mode. Mais c’est tellement difficile aujourd’hui de réaliser une vidéo pour un groupe. Il n’y a plus d’argent pour ces projets dans les maisons de disques. C’est dommage…

Femme fatale dans Casino Royale, garce gothique dans Dark Shadows ou plus récemment spiritiste possédée dans Penny Dreadful, Eva Green ajoute de film en film de nouvelles cordes à son arc artistique. Pour Araki, elle endosse le rôle d’une mère harpie désespérée. Une sacrée performance dont le réalisateur ne s’est pas encore remis.

 

Eva Green est une actrice hors du commun

Je n’ai pas vu Penny Dreadful, mais Eva doit y être géniale. Elle est incroyable quoi qu’elle fasse. C’est une actrice hors du commun. Tout à la fois une star de cinéma  et un caméléon. Sur le tournage, j’étais chaque jour épaté par ce qu’elle proposait. Elle n’a que 32 ans. Quand on a cherché l’interprète pour le rôle de Eve, dont on suit la vie sur une dizaine d’années de ses trente ans à la quarantaine, on aurait pu caster une actrice plus âgée et la rajeunir ou inversement. Mais je ne voulais pas de fausses rides, de prothèses, d’artifices qui alourdiraient le personnage donc c’était un challenge pour Eva de paraître plus âgée sans «trucage». On a opté pour un maquillage très subtil et grâce aux coiffures, aux perruques, Eva s’est littéralement transformée. Elle est devenue cette femme triste, malheureuse dans sa vie personnelle alors même qu’Eva est lumineuse, elle irradie le bonheur dans la vraie vie. Je suis encore soufflé par son interprétation à chaque fois que je vois le film. 

On a énormément discuté du rôle ensemble, des aspects tragiques de son existence, du fait qu’elle soit piégée dans une vie dont elle ne veut plus. Je ne voulais pas en faire une femme aigrie, un stéréotype et la performance d’Eva est un tour de force. Je l’avais découverte dans Dreamers de Bernardo Bertolucci où elle est sublime mais j’ai la sensation qu’elle offre dans White Bird une facette qu’on ne lui connaissait pas.

Avec son physique juvénile, malgré ses 54 ans au compteur, Araki était et demeure l’un des réalisateurs les plus obsédés par la jeunesse (avec Larry Clark et Gus Van Sant). On ne pouvait pas résister au plaisir provocateur de soumettre à cet éternel adolescent californien l’hymne west coast de toute une génération.

 

[Il rit] Mais que sont-ils devenus? Quand j’ai réalisé Nowhere (1997), l’idée était de s’inspirer de ce type de soap opera pour adolescents. Je voulais proposer une version David Lynch de Beverly Hills! J’ai regardé à l’époque un tas de shows du même acabit, pour saisir les codes de cette pop culture. Et puis, Kathleen Robertson est arrivée. Elle a tourné dans Nowhere alors qu’elle jouait encore dans Beverly Hills. Elle incarne le chainon manquant entre ces deux univers. Une sorte d’étrange hybridation entre sous-culture et réalité. 

Mon adolescence était beaucoup moins excitante que celle des personnages de Beverly Hills.

Auteur si besoin

Mais attention, mon adolescence était beaucoup moins excitante que celle des personnages de Beverly Hills, ou même de Nowhere! J’ai eu une enfance normale mais dans une banlieue américaine, ce qui ajoute une dimension bizarre. Par exemple, le roman dont White Bird est tiré se déroulait à l’origine dans l’Ohio, j’ai déplacé l’intrigue dans une banlieue californienne car cela me liait plus profondément aux personnages. Même si je n’ai pas vécu de drame comme dans White Bird, les spécificités de ces zones pavillonnaires m’intéressaient. Aux Etats-Unis, toutes les maisons se ressemblent. À l’extérieur évidemment mais aussi à l’intérieur. Les mêmes couleurs, les mêmes meubles, la même décoration, les mêmes sensations aussi. Tout cela m’est très familier, cela ressemble beaucoup à l’environnement dans lequel j’ai grandi.

Réalisateur, producteur, monteur et scénariste de tous ses films, Araki délègue peu. Homme orchestre ou freak control?

 

 

J’ai pris l’habitude de tout faire tout seul. C’est la façon dont je fonctionnais à mes débuts. Dans mes films 16mm en noir et blanc, je coupais moi-même les négatifs, je m’occupais de la caméra, je faisais les prises de son… Je faisais tout car j’étais seul, je n’avais personne d’autre sous la main. Progressivement mes films sont devenus plus importants, mais en tant que réalisateur ces vieilles habitudes m’aident encore aujourd’hui. Je suis plus vigilant et plus familier de toutes les étapes de conception d’un film. Concernant le montage, c’est simple, j’adore ça! Si un jour je me retrouvais à devoir déléguer le montage, j’accepterais mais la mort dans l’âme… Pour la production, c’est un moyen d’avoir le contrôle. Disons que je ne fais pas tout dans mes films mais suffisamment pour ne pas m’ennuyer!

Bien qu’il soit considéré comme un cinéaste culte, Araki demeure profondément ancré dans le circuit indépendant. Cette catégorisation, si elle l’éloigne des gros projets hollywoodiens, lui permet de faire montre d’une liberté de ton absolue voire de dérouler un discours subversif. Mais qu’est-ce que la subversion selon Araki?

Ce film, que je n’ai pas encore vu, a l’air subversif en cela qu’il croise des tabous. Un film est subversif à partir du moment où il propose quelque chose de nouveau, de singulier, pas le mainstream sempiternel. On est tellement submergé de propositions de cinéma identiques que quelqu’un qui choisit des sujets inédits, qui montre des lieux où les autres ne vont pas ou dépeint des personnages qui ont une tendance à faire flipper le public, c’est toujours une bonne nouvelle. Non?

White Bird, 

De Gregg Araki, avec  Shailene Woodley; Eva Green, Christopher Meloni, Thomas Jane. 

Sortie le 15 octobre. | Durée: 1H31

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Ursula Michel
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Journaliste
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