France

Michèle Delaunay: «Le bonheur ne peut pas être la finalité de la politique, mais tout ce qu'on fait a pour but d'y contribuer»

Jérémy Collado, mis à jour le 25.10.2014 à 11 h 04

Parlementaire à 60 ans, membre du gouvernement à 65, l'ancienne ministre déléguée aux Personnes âgées est entrée tardivement en politique et critique ses confrères qui, élus très jeunes, ont passé leur vie dans un «tunnel».

Michèle Delaunay dans la cour de l'Élysée, le 19 août 2013. REUTERS/Benoît Tessier.

Michèle Delaunay dans la cour de l'Élysée, le 19 août 2013. REUTERS/Benoît Tessier.

Forcément, quand on débute la politique à 60 ans, on ne pense pas tout à fait comme les autres. Les autres: derrière cette catégorie grossière se cachent ceux qui empruntent le «tunnel». Les énarques hautains, les hiérarques des partis, les apparatchiks, tous déconnectés de la «vraie vie», celle où l'on est obligé de payer ses factures et son loyer sous peine d'être chassé de chez soi.

«Je ne suis pas du tout du sérail politique», entame Michèle Delaunay, comme une profession de foi. 

Pour ceux qui l'avaient oublié, Michèle Delaunay fut la ministre déléguée chargée des Personnes âgées et de l'Autonomie du gouvernement Ayrault. C'était entre le 16 mai 2012 et le 31 mars 2014. C'était il y a six mois. C'était il y a déjà si longtemps. Le temps politique s'est incroyablement raccourci. Et aujourd'hui, c'est presque avec un certain recul –celui qui demandait autrefois des années à des élus dont les traversées du désert ne duraient pas seulement deux ans– qu'elle parle de cette époque pas tout à fait révolue.

«On est venu me chercher pour faire de la politique»

En 2001, Michèle Delaunay est élue pour la première fois au conseil municipal de Bordeaux. Un an plus tard, elle prend sa carte au PS. Puis conquiert, en 2004, un canton qui appartenait à la droite depuis 45 ans. Enfin, en 2007, c'est à cause d'elle qu'Alain Juppé, battu aux législatives, doit céder sa place au gouvernement.

Une affaire qui fit grand bruit et permet encore au futur candidat à la primaire UMP de répéter qu'il se concentre sur son mandat de maire...

«On est vraiment venu me chercher pour que je fasse de la politique. Je n'étais pas encartée du tout. C'était la parité: on est allé chercher des femmes qui n'étaient pas trop bêtes», explique simplement Michèle Delaunay. «C'est un engrenage, mais pas du tout du fait de l'appareil politique: comme beaucoup de femmes, on m'a d'abord envoyée dans des coins où c'était a priori impossible de gagner.» Elle en parle comme au passé:

«Je n'ai pas du tout regretté...»

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Cet article fait partie d'une série sur le bonheur en politique, dont le premier épisode était consacré à Jean-Luc Mélenchon.

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Depuis quelques semaines, si les médias se souviennent d'elle, c'est pour sa note de blog sur l'affaire Thévenoud, du nom de ce parlementaire qui souffrait, dit-il, d'une «phobie administrative». La seule phobie qui n'est pas diagnostiquée chez les pauvres.

Comme beaucoup
de femmes, on m'a d'abord envoyée dans des coins
où c'était a priori impossible
de gagner.

 

«Ah, cet atroce blog... J'ai fait 3.000 billets», se lamente la députée PS de Gironde, qui fonctionne en «autonomie», entendez sans assistant parlementaire pour fixer ses rendez-vous, et donc un peu en freestyle. Le jour où nous l'avons rencontrée, elle recevait d'ailleurs des candidats au poste: un défilé d'aspirants, rouge à lèvre strict, CV aussi impeccable que les chaussures cirées dans lesquelles se reflète leur récent diplôme de Sciences Po, master AP (Affaires publiques).

Michèle Delaunay, elle, ne sait plus trop où donner de la tête. Alors elle blague: «L'humour, on l'a perdu, et c'est bien dommage, dit-elle dans un léger sourire. Regardez Hollande, il en a beaucoup de l'humour mais on le lui a interdit. Maintenant, il est tout crispé», regrette-t-elle.

«Une donnée aléatoire, fugitive, individuelle»

Quand on débute la politique à 60 ans, on a forcément une idée singulière des hommes politiques, de son mandat et de son propre bonheur à l'honorer.

«Le bonheur n'est pas l'objet de la politique car c'est une donnée aléatoire, fugitive, individuelle. On ne peut donc pas baser la politique sur le bonheur, mais on peut étudier les composantes du bonheur et en faire des leviers de sa politique.»

Toute la nuance est là. Favoriser les conditions du bonheur, c'est déjà supposer ce qui peut le provoquer.

Cette connexion explicite entre la politique et le bonheur, elle l'a expérimentée dans ses fonctions en faveur des personnes âgées: «Si on disait qu'on travaillait pour leur bonheur, elles rigoleraient. Si vous leur dites que vous travaillez pour leur bien-être, pour leur dignité, pour qu'on les respecte, qu'ils aient des revenus décents, pour leur simplifier la vie, c'est-à-dire emmerdements minimum, là ce sont des éléments matériels», détaille Michèle Delaunay. Ce sont les fameux enjeux de la «dépendance», qui a priori suscitent le consensus dans toute la classe politique, de Nicolas Sarkozy à François Hollande, le premier ayant finalement décidé d'abandonner cette réforme pour des raisons «financières». «Le bonheur ne peut pas être la finalité de la politique mais tout ce qu'on fait a pour but d'y contribuer», conclut-elle.

Et pour un politique, ce bonheur se cache derrière de fréquentes douleurs. Car exercer un mandat, c'est d'abord être le réceptacle des humeurs des électeurs, ne plus s'appartenir, être brocardé par l'opinion publique, dans le même sac des «tous pourris».

«La politique
m'a changée
de monde. Je suis devenu députée
à 60 ans, aujourd'hui je serais en retraite si j'étais restée médecin.

 

«Je ne pense pas que les politiques soient brocardés de toutes parts, arrête Michèle Delaunay. Certes, y'a toujours les mêmes cinquante cons de l'UMP qui, à chaque fois que je fais un tweet, vont me sauter dessus en disant que je suis vilaine et méchante. Mais pour le reste, y'a quand même un sacré niveau intellectuel.» Il faut sacrément aimer les coups, la bagarre et l'hypocrisie pour rentrer ainsi dans l'arène politique, surtout quand on exerçait jusque là un métier excitant, comme elle: 

«J'étais médecin hospitalière. Il n'y a aucun rapport entre une journée de député et une journée à l'hôpital. La politique, c'est une vie très agitée: on va à la manifestation, on se dépêche, on va à l'hémicycle où souvent on n'a rien à faire, on se dépêche... Ce n'est pas la même chose d'avoir vingt malades qui attendent pour que vous leur donniez le résultat de leur scanner.»

Elle conclut:

«La politique m'a changée de monde. Je suis devenu députée à 60 ans, aujourd'hui je serais en retraite si j'étais restée médecin. Et bien je suis content de ne pas être en retraite.»

Un peu cabot, elle mime un médecin qui déboule devant un patient, lui expose clairement la suite des évènements, «On va vous faire une petite radiothérapie sur le cerveau»: «On donne beaucoup de soi dans ce métier...» Et surtout, on a des responsabilités immenses:

«Quand on est politique, on a beaucoup de moins de pouvoir qu'un cancérologue. Quand vous êtes malade, votre vie dépend de ce que je vais vous annoncer. C'est moi qui décide si je vais vous irradier le cerveau ou si je ne fais rien. Cela met en jeu notre responsabilité civile et pénale. Les politiques, ça ne leur arrive jamais. Sauf les maires, qui sont beaucoup plus proches du réel, dans les petites communes, par exemple.»

La politique s'ébroue dans un bruit perpétuel. Elle se perd, se dilue, si bien que les élus n'ont, finalement, que peu de pouvoir réel sur la destinée du pays... Alors qu'un médecin, lui, a une responsabilité immense. «La contrepartie de la vie politique, c'est d'avoir l'impression de faire quelque chose, d'être au cœur des enjeux politiques et d'être entouré globalement de gens intelligents», assure-t-elle.

«Une blessure d'honneur inguérissable»

Michèle Delaunay, elle, a vécu le bonheur d'être ministre. Mais aussi la tristesse d'avoir été éjectée du gouvernement en mars 2014, alors que son projet de loi pour l'adaptation de la société au vieillissement allait être présenté quelques semaines plus tard, en juin. «La loi ne va peut être pas porter mon nom, mais c'est moi qui l'ai faite!», s'exclame-t-elle, pas encore guérie: «Le remaniement est une blessure d'honneur inguérissable, que j'ai dépassée et que je vais dépasser par d'autres choses. Aujourd'hui, ça reste une cicatrice. Je ne l'ai pas compris. Mais une blessure, ça n'est pas un trou dans la poitrine», finit-elle par relativiser. Dans un pays où un tiers des personnes aura plus de 60 ans en 2060, ce projet est essentiel pour l'avenir.

Alors Michèle Delaunay veut parler des choses positives. Les déplacements sur le terrain, qu'elle évoque avec le député Guillaume Bachelay, élu en Seine-Maritime, installé dans un bureau proche. «Ce sont des moments où l'on se sent bien, on a l'impression d'apporter quelque chose aux gens, de donner un beau visage de la politique... » Quand elle dit cela, les bras et la tête légèrement inclinés vers l'avant, le buste presque collé à son bureau, ses yeux, tels des petites billes noires encore tachées de souffrance, pétillent soudain à nouveau.

Quand j'allais
sur le terrain, je suis certaine que les gens croyaient
à la politique, qu'elle imprime toujours.

 

Ces déplacements, c'est la dernière bulle d'air des politiques, ce qui leur fait espérer encore: «Quand j'allais sur le terrain, je suis certaine que les gens croyaient à la politique, qu'elle imprime toujours. Il faut donner de la chair à la politique», défend-t-elle. «Dans ces atroces médias dont vous faites partie, on ne parle que des trains qui n'arrivent pas à l'heure. Thévenoud c'est un plomb sévère, il lui manque une case, mais ça n'est pas la majorité.»

Elle fait partie de ces politiques qui refusent de dévoiler leur vie privée. Ils sont nombreux et, en réalité, il y a quelque chose d'absurde à considérer que les politiques se vautrent dans la peopolisation quand c'est finalement une minorité qui tombe dans cette facilité. «Je n'aime pas parler de ça. Je veux bien donner un peu, je ne suis pas dans l'interdit, mais je ne pense pas que ce soit ça que les gens recherchent: les gens ont besoin de parler. Et de parler d'eux. Les gens ne vous demandent pas de parler de vous, ils sont heureux de parler d'eux.» Elle est fille de préfet et en a tiré un amour de la France, une volonté de servir son pays. «J'avais un père qui a fait de la politique jeune, qui était socialiste, et qui ensuite était dans l'impartialité du préfet d'autrefois: ça m'a influencé beaucoup. Moi j'ai plutôt contredit le modèle en faisant médecine. Je ne voulais pas faire comme papa, comme tout le monde», résume-t-elle.

Elle a fini par diriger l'unité de dermatologie-cancérologie du CHU de Bordeaux et refait la scène de ses campagnes, avec une pointe d'ironie: «Combien de fois j'ai fait campagne en demandant aux gens: "Alors Madame Durand, vous boitez?", "Vous avez été opéré?", "Ah, par Monsieur Martin, mais c'est un super médecin, on a des patients en commun". Elle repart, elle a parlé d'elle, elle est rassurée: c'est que du bonheur!». Et elle dans tout ça? «Quoi? Moi?», s'étonne-t-elle. Elle s'oublie en politique.

Jusqu'au jour où, par la force des choses, il faut bien en dévoiler un peu. Notamment son patrimoine, qui fit débat puisqu'elle était une des ministres les plus riches. «J'ai toujours dit qu'il fallait dévoiler notre patrimoine, alors même que je n'étais pas la plus confortable dans cette situation, surtout que j'étais en indivision avec mon mari, ce qui ne simplifiait pas les choses. Il n'était pas content, lui, d'apparaître en public... » Le nœud de la question est ici: qui sont les conjoints, les amants, les enfants? Doivent-ils apparaître sur la scène publique, eux qui parfois n'ont rien demandé?

On oublie trop souvent que derrière les élus, il y a des hommes, des femmes, des familles. À côté d'eux, les figurants ne veulent pas forcément devenir visibles: «C'était le cas de mon mari», rappelle Michèle Delaunay. «Il y a eu, suite à ces évènements, un amendement qui permet aux conjoints de ne plus être obligés de dévoiler leur patrimoine. Dans le petit milieu ministériel, on l'a appelé l'amendement Klaus, c'est-à-dire le prénom de mon mari [Klaus Fuchs, haut fonctionnaire européen aujourd'hui à la retraite, ndlr]...»

N'est-ce pas catastrophique de jeter ainsi en pâture un patrimoine, et de laisser la porte ouverte à tous les soupçons, pour une opinion publique qui ne s'embarrasse pas de nuances dans l'examen de ces comptes personnels? «C'est mieux que de ne pas le faire. On peut dire avec raison que l'affaire Thévenoud a été dévoilée grâce à la commission de transparence», tempère Michèle Delaunay.

«On va passer par une période très difficile»

Tout cela ne nous dit pas si le bonheur est accessible en commun, si le bonheur collectif est encore possible, alors que les chiffres du chômage noircissent l'actualité. «Le fil sur lequel nous travaillons n'est pas très heureux. Le bonheur est très difficile dans la société», prévient Delaunay. «Il faut faire comprendre aux citoyens qu'on ne s'en sortira pas seuls. Il faut qu'il y ait un destin commun. La société est moins idéologique qu'avant, plus individuelle. C'est regrettable pour le côté idéologique: c'est agréable de croiser des militants qui vont partager un bout de saucisson avec une bouteille de rouge infecte à la section du PS pour discuter des lois d'éthique. Et ça existe toujours...»

Mais aujourd'hui, c'est le pragmatisme qui domine. La gestion du réel. Les lois du marché, de l'économie, qui supplantent la politique. Comment s'en sortir pour dessiner un avenir commun? «Il faut sortir du manichéisme et du sectarisme: quand quelqu'un fait quelque chose de bien, il faut le reconnaître, même s'il est à l'UMP.»

Les questions d'actualités, diffusées en direct sur France 3 et LCP, en sont un contre-exemple. L'exercice est symbolique du théâtre politique, députés et ministres s'écharpant dans un bal de citations, d'anathèmes, d'arguments politiques dont on ne retient au final que la superficialité. «Ce n'est pas une image très positive de la vie politique..., croit Michèle Delaunay. D'ailleurs qu'est-ce que les gens vous disent? Ce chemisier blanc ça t'allait très bien. Ou au contraire, ne mets plus de vert, ça ne te va pas du tout. Répondre sur la politique de l'âge en deux minutes, c'est impossible. Il y a toujours eu un côté théâtral de la vie politique, mais le fait que cela devienne télévision, ça devient un cirque...»

Mais alors, y a-t-il des raisons d'espérer? Après un long moment, elle lâche:

«Je pense qu'on va passer par une période très difficile et que le pays n'y est pas prêt. On n'a pas suffisamment l'esprit de résistance en France... François Hollande a sa part de responsabilité. Mais les Français n'ont pas compris que chacun doit aussi en prendre sa part.»

Répondre sur la politique de l'âge en deux minutes, c'est impossible.

 

Sur son blog, elle a entamé une série: «Pourquoi il faut aimer la politique». C'est son nouveau bâton de maréchal: comment réussir à faire aimer la politique. Récemment, elle a pris en exemple l'histoire du colibri de Pierre Rabhi, cité dans un papier du Monde sur l'otage David Haines, exécuté par l'organisation État islamique (EI). «Cette histoire me fait du bien», écrit-elle.

Selon cette parabole, un incendie ravage la forêt et les hommes se mettent bientôt à l'abri des flammes. Le colibri, lui, s'affaire, et prend dans son bec ce qu'il peut d'eau pour éloigner le feu. À la question des hommes qui lui demandent pourquoi il fait cela, que sa tentative est vaine, il répond: «Je prends ma part». Delaunay aussi veut prendre sa part. Elle semble déjà regarder la politique de loin, d'un peu plus loin qu'avant.

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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