Culture

Ce qu'il reste de l'affaire Bettencourt dans nos imaginaires

Philippe Boggio, mis à jour le 31.10.2014 à 16 h 33

À quelques mois du procès, le dramaturge Michel Vinaver explore les méandres du scandale dans «Bettencourt Boulevard (ou une histoire de France)» et en livre sa propre version.

Francois-Marie Banier au tribunal de Nanterre le 1er juillet 2010. REUTERS/Benoit Tessier

Francois-Marie Banier au tribunal de Nanterre le 1er juillet 2010. REUTERS/Benoit Tessier

Le 26 janvier 2015, doit s’ouvrir le procès du premier volet, dit des «abus de faiblesse», de l’affaire Bettencourt. Dix prévenus doivent comparaître, cinq semaines durant, devant le tribunal correctionnel de Bordeaux, pour la plupart des gestionnaires de la fortune de Liliane Bettencourt, ou comme le romancier-photographe François-Marie Banier, des proches soupçonnés de s’être employés à lui en soustraire une part; parmi eux aussi, Patrice de Maistre, l’homme de confiance de la milliardaire, Eric Woerth, ancien secrétaire d’Etat au Budget, et trésorier de l’UMP pendant la campagne présidentielle de 2007; et encore Pascal Bonnefoy, le maître d’hôtel d’André Bettencourt, qui avait enregistré, un an durant, à l’insu de tous, les conversations privée de l’héritière de l’Oréal et de son entourage, et révélé ainsi l’implication du politique dans une querelle de famille de la haute bourgeoisie.

Que reste-t-il de ce feuilleton tapageur, qui avait agacé ou distrait le public, de 2009 à 2012, l’entraînant dans une visite forcée, fascinante ou dérisoire, du monde des ultra-riches? Qu’est-ce qui affleure encore? Non dans les cabinets des magistrats chargés, depuis Bordeaux, d’en dénouer les fils judiciaires. Mais sous nos crânes? Dans nos imaginaires? Quel film personnel les lecteurs de presse, les téléspectateurs, s’en sont-ils fait?

Histoire de yachts et d'hommes d'Etat

Au plus fort de son exposition médiatique, il y avait de tout, à souhait, dans l’affaire Bettencourt: des comptes bancaires en Suisse, un yacht, une île privée, aux Seychelles et des enveloppes d’argent; des cadeaux aussi, tableaux de maîtres, chèques ou assurances-vie, pour 990 millions d’euros de cadeaux, a-t-on estimé, offerts au photographe par une octogénaire, tombée sous son influence, qui allait, pour cette raison, être soumise à des expertises neurologiques, par l’effet des plaintes en justice de sa fille unique, Françoise Meyers-Bettencourt. Avec cette question: la mère avait-elle encore toute sa tête? Gagnée par la sénilité, était-elle plutôt sous l’emprise d’une  manipulation psychologique?

Il y avait encore beaucoup de personnages, notaires, magistrats, avocats, médecins, journalistes, personnel de maison, oubliant toute prudence, pour prendre le parti de l’une ou l’autre des deux femmes, parfois dans l’espoir de se voir financièrement récompensés de leur soutien. Et, pour couronner le tout: Nicolas Sarkozy, soupçonné d’avoir directement ou indirectement sollicité l’aide matérielle de l’héritière de l’Oréal pour sa campagne présidentielle, soupçon dont l’ancien chef de l’Etat a été lavé, à l’automne 2013, par un non lieu, faute, selon les juges, de «charges suffisantes».

Impudique irruption de voyeurs dans les secrets de famille de l’une des premières fortunes mondiales, l’affaire Bettencourt propose, pour qui s’en souvient, largement de quoi nourrir les phantasmes et susciter les fictions particulières. Pour ceux qui ont un peu perdu pieds, Bettencourt Boulevard (ou une histoire de France) de Michel Vinaver fournit l’occasion d’une remise à niveau, en attendant le procès de Bordeaux. Le dramaturge a en effet choisi de livrer sa propre version du scandale dans une pièce dont le texte vient d’être édité (1), et qui doit être montée par Christian Schiaretti, en ouverture de la saison 2015-2016 du Théâtre National Populaire (TNP) de Villeurbanne.

Si vous voulez faire quelque chose, il faudrait que ce soit en Suisse, pas ici

 

Aucune transposition. Nulle précaution: les personnages de la pièce sont bien ceux du fait divers, présentés sous leurs véritables patronymes. Ils passent même vite à l’essentiel de ce qui les a distingués, dans la réalité judiciaire. Michel Vinaver met en dialogues les informations les plus saillantes, parues dans la presse à leur propos. Ainsi les enregistrements clandestins du maître d’hôtel Pascal Bonnefoy avaient révélé que Patrice de Maistre avait un jour rappelé à Liliane Bettencourt qu’elle lui avait promis une récompense. La scène figure dans la pièce, sans détour, à la première apparition du personnage.

«Est-ce que vous avez toujours envie de faire

pardon si je reviens là-dessus

De faire à votre fidèle et dévoué Patrice de Maistre à votre gestionnaire de fortune mais mon nom doit n’apparaître nulle part

Un cadeau?

Il est interrompu par un autre dialogue, entre Liliane Bettencourt et François-Marie Banier, puis reprend:

Si vous voulez faire quelque chose il faudrait que ce soit en Suisse pas ici.

Ils parlent les uns par dessus les autres. La plupart du temps ne s’écoutent pas. Parfois, un Chroniqueur tente d’orienter les conversations. Par exemple pour comprendre, auprès de Françoise Meyers-Bettencourt, l’origine du désamour de celle-ci pour sa mère. Mais les échanges se perdent, contrariés par les idées fixes des autres. Lindsay Owen-Jones, le patron de l’Oréal, égrène les chiffres de la réussite du groupe de cosmétiques, et rappelle son rôle dans la saga:

Chaque jour je lui apporte chaque jour elle empoche

Quatorze millions d’euros

Nicolas Sarkozy soliloque aussi, ou bien il s’adresse au futur public de Villeurbanne, à sa manière, exagérément familière.

Une dame racée une grande dame

Avec toujours le même sourire séducteur quand elle dit entrez

Monsieur Sarkozy vous connaissez le chemin jusqu’au petit salon

S’il rend encore visite aux Bettencourt, c’est simplement qu’il a été le maire de Neuilly. Il revient en voisin. Liliane Bettencourt a toujours été de bon conseil, explique-t-il.

Tenez je vais vous dire une chose quand j’étais maire de Neuilly

Plusieurs bonnes idées de créations de ronds-points dans la commune venaient d’elle

Elle a un sens inné de l’urbanisme

(…)

Reçu d’elle non jamais rien ni d’elle ni d’André à part les petits gestes habituels

Rôles à tiroirs

Ils sont tous dans les rôles que la presse, puis ensuite parfois la justice leur ont prêtés. Ils peinent à se faire entendre, tant s’enchaînent en leur présence les chamailleries amoureuses de l’héritière octogénaire et de son ami le photographe, qui les rendent témoins de la prodigalité plutôt joyeuse de Liliane Bettencourt à l’égard de son chevalier servant.

Cher François-Marie

Je vous ai demandé d’accepter le contrat Cardiff en mars 2003

Et vous ne l’avez pas fait qu’est-ce que vous attendez?

Ecrivez à Cardiff 2 rue Lord Byron pour clore ceci

Cher cher très cher François-Marie

Oh je n’en peux plus partez

 

Quelques tableaux –que Michel Vinaver appelle «morceaux»– plus tard:

Cher cher très cher François-Marie

Oh je n’en peux plus partez

Quelque chose dès cette séance de photo pour Egoïste m’a tourneboulée

C’est peut-être cela la transe amoureuse pourtant je ne vous aime pas amoureusement

Dans l’affaire Bettencourt, la vraie, le drame a commencé à se nouer après la mort, en 2007, d’André Bettencourt, sénateur et ancien ministre gaulliste, le chef de famille, et lui-même associé à la gestion de l’Oréal. François-Marie Banier avait d’abord été l’un de ses proches. Après son décès, l’emprise supposée du photographe sur Liliane Bettencourt s’était précipitée, au point que les employés de maison s’en étaient ouverts à Françoise Meyers-Bettencourt. Une plainte en justice avait suivi.

Et dans la pièce, en effet, quand l’héritière de l’Oréal ne badine pas elle-même avec son chevalier servant, ce sont les domestiques à son service qui multiplient les cancans de buanderie sur les assauts de François-Marie Banier, dans la demeure de Neuilly.

Joëlle Lebon

J’admire Madame comme elle a osé sauter

Par dessus toutes les barrières

 

Dominique Gaspard

François-Marie est comme la fille qu’avec Françoise elle n’a pas eue qu’elle aurait aimé avoir

 

Joëlle Lebon

C’est un fils et une fille à la fois François et Marie

 

Dominique Gaspard

J’entends tout ce qu’ils se disent parce qu’il doit parler fort s’il veut qu’elle entende alors ils parlent d’adoption

Je t’assure qu’il veut se faire adopter et elle ça la fait roucouler moi ça me donne des boutons

L'écrasant argent

Dans cette pièce aux dialogues somnambuliques, où tout le monde paraît adopter peu à peu le mode amnésique de Liliane Bettencourt, dans cette quête de reconnaissance ou d’argent, mal contenue derrière la bonne éducation et les conventions de la bourgeoisie, l’auteur confie au seul personnel de maison la défense de la morale ordinaire. Elles sont femmes de chambre, infirmière ou comptable, elles sont bien rémunérées et glissent, entre salons et jardin, dans un décor harmonieux et cossu. Elles n’en sont pas moins écrasées par les dérèglements d’un capitalisme hors-norme. Comment s’accrocher encore au bon sens et au sens de la famille? A la fidélité à une maîtresse, qu’elles savent gravement désorientée? A l’heure de la transgression, leur dénonciation des agissements du photographe leur vaudra de perdre leurs emplois et d’être précipitées devant les médias et les magistrats.

Claire Thibout, la comptable, est la seule à s’inquiéter, dès qu’il lui faut retourner à la banque retirer de l’argent liquide.

J’appelle ça ma navette sacrée quand c’est le moment d’y aller j’enfile un jean délavé un blouson usé et une fois dans les sous-sols de la banque j’empile le butin dans un sac Prisu

Je me sens comme si j’avais fait un casse Pascal

En sortant je ne sers pas de trop près le garde du corps

Les racines profondes du drame

Michel Vinaver, tout au long de Bettencourt Boulevard, fait remonter l’histoire à la dernière guerre. Comme si les petitesses de la demeure de Neuilly gardaient pour cause principale les actes de la génération fondatrice. Eugène Schueller, père de Liliane, traverse la pièce, occupé à se défendre d’avoir pu opter d’abord pour la Collaboration, avant de sauver à son tour des juifs, précise-t-il, et à vanter ses mérites de génial chimiste, d’inventeur de teintures pour coiffures féminines. A côté de lui, entrecroisant son récit du sien, le rabbin Robert Meyers, grand-père de Jean-Pierre, le mari de Françoise Meyers-Bettencourt, raconte comment il a réussi à extraire du wagon qui le menait au camp d’Auschwitz, une lettre d’adieu à ses deux fils.

Ces deux mémoires hantent la pièce, et rendent encore plus sots les échanges de vivants dont le dramaturge leste volontairement ses personnages. L’or et la Bible. Pendant que se confrontent les histoires d’argent et les bilans neurologiques, parrallèllement au présent indigne des héritiers, Françoise Meyers-Bettencourt écrit  un texte sur le livre sacré; et son père mort, André Bettencourt, se justifie de ses écrits antisémites, au début de la guerre, avant de rejoindre la résistance au côté de François Mitterrand.

Chroniqueur

Dans La Terre française vous avez dit

Qu’il fallait dénoncer

 

André Bettencourt

Ardeur juvénile

 

Chroniqueur

Juifs et résistants?

 

André Bettencourt

C’étaient des temps mêlés où il fallait progresser sur une crête étroite glissante avec de part et d’autre une paroi escarpée

Sans dévisser

Michel Vinaver donne à l’affaire Bettencourt un tour ridicule, souvent pathétique, que n’aura certainement pas l’audition des personnages originaux, qui se présenteront bien préparés, devant le tribunal correctionnel de Bordeaux. Pour cette particularité-même, plus que pour la confirmation de faits connus, pour les autres vérités mises à nu par la pièce, il se trouvera peut-être que l’un ou l’autre se mette en tête de poursuivre le livre, voire demain le spectacle. Ce serait à coups sûrs courir le risque de voir s’échapper du texte et de la scène du TNP, vers la presse, les télévisions, des dialogues inventés mais qui sonnent terriblement justes, tant ils paraissent plausibles. Comme celui-ci:

Nicolas Sarkozy fait arrêter sa voiture, en voyant Liliane Bettencourt promener son chien.

 

Nicolas Sarkozy

Liliane vous allez peut-être croire que j’ai combiné cette rencontre mais pas du tout que j’ai des espions chez vous mais pas du tout j’ai la réputation d’un machinateur mais pas du tout

 

Liliane Bettencourt

Je ne me souviens pas de qui vous êtes

 

Nicolas Sarkozy

Sarkozy

 

Liliane Bettencourt

Et vous êtes venu à Arros comme c’est bien mais vous savez

Nous repartons à Paris demain André est fatigué

 

Nicolas Sarkozy

Mais vous êtes à Paris vous êtes

En chemin vers Bagatelle

Avec Toto

 

Liliane Bettencourt

Ah oui Toto il nage maintenant

Comme une grenouille

 

Nicolas Sarkozy

Je voulais juste vous saluer

Bettencourt Boulevard (ou l’histoire de France)

De Michel Vinaver, éditions de l’Arche. 

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Le Théâtre complet du dramaturge est au catalogue du même éditeur

 

Philippe Boggio
Philippe Boggio (176 articles)
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