Economie

Regardons le «Capitalisme»

Catherine Bernard, mis à jour le 13.10.2014 à 14 h 27

Il s'adapte, se métamorphose, et semble ressortir victorieux de toutes les crises. Cet automne, pourtant, le capitalisme est à nouveau débattu publiquement. Dernière charge en date: une série documentaire, diffusée sur Arte à partir du 14 octobre. Décoiffante.

«Le Capitalisme» / Arte

«Le Capitalisme» / Arte

La réflexion économique a ses modes, et, comme toujours en la matière, il fait parfois bon d'en changer.

Depuis vingt-cinq ans, l'économie de marché semblait avoir réussi à déjouer toutes les critiques. Le socialisme avait rendu les armes, et le capitalisme paraissait offrir à (presque) tous ses détracteurs des solutions apparemment satisfaisantes: un peu de social (avec le social business), un peu d'environnement (avec le développement durable puis l'économie verte)... Pas de quoi, bien entendu, convaincre les décroissants ou les altermondialistes les plus tenaces, mais le débat théorique semblait enterré: le capitalisme pouvait être aménagé, nuancé, contrebalancé, peut-être, mais il constituait bien la matrice de nos économies.

Cet automne, pourtant, le capitalisme se retrouve ouvertement sur la sellette. A tort ou à raison –chacun en jugera– mais cette salve de critiques a au moins un mérite: elle nous contraint à réfléchir au fonctionnement et à l'avenir de notre économie et, partant, à ne plus prendre pour acquis ce qui nous semble parfois être devenu des évidences. 

En faisant traduire en français son dernier ouvrage, Jeremy Rifkin a lancé le débat de cette rentrée: L'éclipse du capitalisme, a-t-il titré, expliquant comment, dans notre monde où un nombre croissant de produits et de services n'ont désormais (presque) plus de valeur marchande, le capitalisme s'arrache les cheveux pour trouver la façon de rentabiliser ses investissements (la problématique vaut aussi du reste pour les salariés).

A partir du 14 octobre, et jusqu'au 28, c'est Arte qui lance le débat, avec une série documentaire en six épisodes, réalisée par Ilan Ziv et tout simplement intitulée: Capitalisme.

Une série intéressante à plus d'un titre. Constituée d'un mélange d'images d'archives et plus contemporaines, et de longs entretiens avec des économistes et chercheurs de plusieurs continents (dont le désormais incontournable Thomas Piketty), elle met en images une matière traditionnellement aride. 

Malgré ses efforts de vulgarisation, la série reste cependant très intellectuelle: il s'agit bien de débats théoriques sur l'économie et non pas de discussions du café du commerce. Et  pourquoi pas? Arte le démontre à foison ces temps-ci: l'économie est un objet télévisuel que la chaîne assume sous différentes formes –la revue Déchiffrages, les documentaires sur Mittal, ou sur le Patronat, etc.–, mais refuse de galvauder.

Quant à la ligne directrice de ces six épisodes, elle est affirmée dès les premières secondes par la voix off:

«D’où vient le capitalisme? D’une évolution naturelle de nos sociétés ou de théories élaborées au fil des changements politiques et technologiques?»

Car tel est le point de vue de ces films: nous démontrer comment, au fil des siècles, les penseurs du capitalisme ont réussi à convaincre le grand public que celui-ci était le mode d'organisation naturel des sociétés.  

Cela commence, nous explique Ilan Ziv, par le troc: cette forme d'échange ancestrale qui, progressivement, permit l'émergence de la monnaie. Mythe d'économiste!, affirme-t-il. 

Les anthropologistes, eux, n'ont, paraît-il, jamais trouvé de société primitive organisée autour du troc. Celui-ci a certes existé –et existe encore– mais pas, donc, comme fondement des échanges. Plus répandue était, par exemple, la mise en commun des chasses ou des pêches, avec l'idée que ce que l'un donnait un jour, l'autre le rendrait sous une autre forme plus tard.  

De la même façon, Ilan Ziv relit en profondeur Adam Smith, qui, dans son fameux ouvrage La Richesse des Nations a décrit cette désormais célèbre «main invisible» qui permet de concilier les intérêts particuliers et l'intérêt général. Une main invisible qui justifie la «cupidité» –comme l'expliquait Milton Friedman–, puisqu'elle se retrouve, in fine, au service de la société. 

Mais le documentaire balaie un autre mythe: non, le capitalisme décrit par Adam Smith n'est pas né de la révolution industrielle dont le penseur écossais est le contemporain. Mais de la colonisation par les conquistadors de l'Amérique latine, deux siècles auparavant.

Ces aventuriers –ou plutôt ces entrepreneurs– s'étaient en effet endettés au-delà du raisonnable pour lancer leurs expéditions. Arrivés en Amérique latine, ils ont mis la main sur une montagne d'argent –au sens propre–, exploitée dans des conditions sociales que l'on connaît. La «métallisation» du commerce international qui s'en est suivie a produit une déflagration économique et sociale presque partout dans le monde, du mouvement des enclosures en Grande-Bretagne à la naissance d'une économie de marché de petits producteurs en Chine jusqu'au commerce triangulaire (la traite négrière occidentale) entre l'Europe et les Amériques. 

Après Adam Smith –dont il explique comment les oeuvres devinrent un «nouvel Evangile» largement détourné de son sens originel–, Ilan Ziv s'attaque à Ricardo et Malthus...

...A Marx (épisode 4, le 21 octobre), à Keynes et Hayek (épisode 5, le 28 octobre) et enfin à Polanyi (épisode 6, 28 octobre). 

Tous les épisodes ne sont pas aussi passionnants: certains constituent de véritables relectures fondamentales de l'histoire du capitalisme, d'autres sont plus attendus. Relire Marx au-delà des expériences soviétiques est ainsi intéressant –et indispensable–, mais peu original. Il y a plusieurs décennies déjà que l'assimilation entre marxiste et soviétisme n'est plus de mise...

La série livre cependant un regard intéressant sur la façon dont le débat entre Keynes et Hayek s'est poursuivi tout au long du XXe siècle et a structuré les réflexions.

Elle se clôt par un épisode consacré à Karl Polanyi, visiblement petit chouchou du réalisateur. Ce dernier, il est vrai, rappelait –notamment– il y a déjà plusieurs décennies, que l'économie n'est et ne doit pas être désincarnée, mais repose sur des structures sociales qui doivent en conserver le contrôle. Contre l'idée, toujours bien ancrée aujourd'hui, que tout –de la terre aux émissions de gaz à effet de serre– peut devenir «économique». Le débat n'est décidément pas clôt!

Catherine Bernard
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Journaliste
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