Monde

La grande désillusion des Afghans

Françoise Chipaux, mis à jour le 19.08.2009 à 15 h 04

Le processus politique n'a pas amené la paix et la prospérité espérées et est considéré de plus en plus en Afghanistan comme imposé de l'étranger.

La campagne électorale afghane est terminée mais une large ombre plane sur ce deuxième scrutin présidentiel qui se déroule, huit ans après l'arrivée des troupes étrangères, dans un environnement sécuritaire de plus en plus dégradé. L'explosion samedi 15 août d'une voiture piégée dans la zone les plus protégées de Kaboul, capitale déjà en état de siège, et un nouvel attentat meurtrier mardi 18 août sont venus rappeler que les insurgés peuvent agir quasiment quand et où ils veulent.

Les talibans qui contrôlent plus ou moins les campagnes du sud et sud-est de l'Afghanistan ont accru leurs menaces contre un scrutin qu'ils dénoncent comme une «farce américaine» et des doutes sérieux pèsent sur la capacité à voter des habitants de ces zones, pashtouns dans leur immense majorité.

La défection d'un grand nombre de pashtouns menacerait les chances de succès du candidat pashtoun et président sortant Hamid Karzai et la légitimité de l'élection. Les pashtouns qui historiquement s'attribuent un droit divin à gouverner l'Afghanistan risqueraient alors de réagir très violemment. Certains craignent que pour éviter ce piège, un recours frauduleux aux bourrages des urnes soit utilisé et ce dans un environnement où compte tenu de l'insécurité les observateurs internationaux seront peu nombreux et ne se déplaceront pas au delà des centres urbains.

La grande désillusion des Afghans vis à vis d'un processus politique qu'ils considèrent imposé par l'étranger et qui ne leur a pas amené la paix et le développement promis, risque aussi de faire baisser significativement la participation. Alors que plus de 70% des votants avaient pris part au premier scrutin présidentiel de 2004, la participation aux élections législatives de 2005 était déjà tombée à 55%, beaucoup d'électeurs potentiels expliquant qu'ils avaient compris que leur vote ne changeait rien.

A tort ou à raison mais en Afghanistan la perception est tout aussi importante que les faits, les électeurs ont le sentiment que la communauté internationale soutient le président sortant et donc que celui-ci sera élu. Or les alliances du président Karzai avec tous les ex chefs de guerre aux mains couvertes de sang que la population honni ne sont pas faites pour encourager les électeurs à prendre des risques pour s'exprimer. Le retour dimanche 16 août à Kaboul, du chef ouzbek Abdul Rashid Dostom n'est que la dernière illustration en date des compromis du président Karzai pour assurer sa réélection. Les multiples promesses qu'il a faite à tort et à travers en échange de soutien sont en contradiction directe avec la nouvelle stratégie américaine qui prône la bonne gouvernance et le règne de la loi et du mérite comme moyen de gagner la population à la cause gouvernementale.

Vraies ou fausses, beaucoup sont déjà avérées, les accusations de fraudes risquent de peser lourd sur l'après scrutin. En déclarant lundi 17 août devant une foule en délire à Kaboul qu'il gagnerait l'élection «s'ils ne volent pas vos votes», le Dr Abdullah, ancien ministre des affaires étrangères, ancien porte-parole de l'Alliance du Nord de feu Ahmed Shah Massoud et principal concurrent du président Karzai ne fait que mettre de l'huile sur le feu. Le premier scrutin présidentiel avait déjà souligné le caractère ethnique du vote et il est clair que de la même façon que le président Karzai représente les pashtouns, le Dr Abdallah représente les tadjiks. Si l'une des ethnies se sentait flouée l'Afghanistan pourrait vite retourner à ses vieux démons. Surtout si un deuxième tour devait avoir lieu. Compte tenu du Ramadan celui-ci ne pourrait se dérouler que dans environ huit semaines ouvrant ainsi un dangereux vide politique que les opposants de tous bords pourraient exploiter à leur profit.

Dans cet environnement à hauts risques, la marge de manœuvre de la communauté internationale est étroite. Quoi qu'il arrive elle sera tenue responsable par les Afghans. Les efforts militaires déployés à un coût humain très élevé sont loin de répondre aux besoins et les interrogations se multiplient sur la possibilité ou non de gagner cette guerre. La communauté internationale et les Etats-Unis en particulier ont besoin d'un scrutin réussi pour montrer que l'Afghanistan va dans la bonne direction et convaincre les opinions publiques que cette guerre est légitime. Le scrutin ne sera pas toutefois suffisant pour remettre le pays sur les rails et il pourrait au contraire achever de convaincre les Afghans de l'inanité d'un processus politique qu'ils ne ressentent pas comme leur.

Francoise Chipaux

Image de Une: Après une attaque suicide à Kaboul   Lucy Nicholson / Reuters

Lire également sur le même sujet: Pour Obama, la guerre en Afghanistan est une «nécessité», Erreurs stratégiques en Afghanistan, Pourquoi des soldats français meurent en Afghanistan? et Obama impuissant en Afghanistan et au Pakistan.

Françoise Chipaux
Françoise Chipaux (84 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte