France

Il n'y a pas de problème de voile à l'université, il y a un problème à gauche

Laurent Bouvet, mis à jour le 08.10.2014 à 7 h 38

Alors que deux affaires récentes relancent le débat sur le port du voile à l'université, la gauche est divisée, n'arrivant pas à trancher entre signe de liberté individuelle ou de domination de la femme.

Du tissu. REUTERS/Antonio Bronic

Du tissu. REUTERS/Antonio Bronic

Deux affaires, récentes, et différentes, l’une à l’université Panthéon-Sorbonne, l’autre à l’IEP (Sciences Po) d’Aix, ont relancé le débat sur l’acception de la présence d’étudiantes «voilées» à l’université. Et, bien évidemment, le même et habituel débat s’est engagé, particulièrement à gauche, entre partisans et opposants du voile, entre tenants de la liberté religieuse d’une part et de la lutte pour l’émancipation des femmes de l’autre.

Si pour le moment, la question de la présence d’étudiantes voilées et, encore moins, de leur volonté prosélyte, ne se pose pas dans des proportions telles que cela devienne, au-delà des quelques cas relevés ici, un débat national, il s’agit néanmoins d’une nouvelle occasion de faire le point sur une situation délicate et complexe. Une situation qu’il faut tenter en tout cas d’aborder avec prudence et discernement.

Dans les universités –contrairement aux établissements scolaires depuis la loi de 2004 encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics– la présence de jeunes femmes voilées, de religion musulmane donc pour l’essentiel, n’est en effet nullement interdite. Les seuls cas dans lequels, dans l’enceinte universitaire et donc, bien évidemment, dans une salle de cours, elle peut l’être, relève des dispositions de la loi de 2010 sur l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public.

Les principes tels qu’ils découlent de ces deux dispositifs législatifs sont donc clairs: une étudiante portant le voile, que celui-ci ne couvre que ses cheveux ou qu’il recouvre l’ensemble de son corps  (à l’exception de son visage bien évidemment), peut librement être inscrite et suivre les cours à l’université et ne peut donc en être exclue sauf au motif de trouble à l’ordre public ou au bon fonctionnement du service.

L’université n’est pas l’école

A l’université, contrairement à l’école –jusqu’au lycée–, les étudiants sont des individus majeurs et libres de leurs choix et mouvements. Certains objectent que c’est aussi le cas des élèves des classes préparatoires et des BTS qui sont situés dans les lycées. Mais le fait qu’ils soient présents dans l’enceinte scolaire les contraint aux mêmes règles que les élèves mineurs suivant la loi de 2004. La règle commune de l’établissement s’impose à tous.

On touche d’ailleurs là un point essentiel: l’enseignement universitaire n’est pas de même nature que l’enseignement scolaire. Car, s’il s’agit dans les deux cas de transmission des connaissances, à l’université cela se fait sans la contrainte de l’obligation de suivre les cours et suivant des modalités spécifiques –en résumé «l’enseignement par la recherche». Ce simple fait change tout et devrait faire réfléchir les auteurs qui défendent un peu trop vite l’idée que l’enseignement public (et donc en France l’éducation nationale) formerait un tout, de la maternelle à l’université!

C’est pourquoi, également, l’attitude des collègues qui ont exclu de leur cours ou qui ont, devant l’ensemble des étudiants présents, interpellé les jeunes femmes voilées, pose problème. Outre la difficulté soulevée sur le plan légal, on peut en effet arguer qu’à l’université, c’est d’abord et avant tout à la raison des étudiants que l’on s’adresse.

Dès lors que les jeunes femmes ne perturbaient pas le cours par leur attitude ou des interventions liées à leur croyance manifeste, par exemple, l’appréciation personnelle que ces collègues ont du port du voile ne pouvait que rester privée. Ils auraient pu, par exemple, discuter directement et individuellement avec les jeunes femmes en question hors du cours pour leur exprimer leur position personnelle et recueillir la leur. Mais en aucun cas, ils ne pouvaient engager, ainsi qu’ils l’ont fait, leur institution dans l’exercice de leurs fonctions.

S’il devait, à l’avenir, y avoir une forme ou une autre de pression, par le moyen d’une action déterminée et coordonnée notamment, de la part de certains groupes religieux radicaux et/ou de jeunes femmes portant le voile, dans les établissements universitaires, il deviendrait utile, à ce moment-là, de réagir et de poser la question de cette présence visible de la religion dans l’espace public. Mais tant qu’une telle situation n’est pas avérée, il est difficile, voire impossible, de parler d’un «problème du voile à l’université» à partir des cas isolés dont on rend compte ici.

La gauche, la liberté individuelle et la religion

Ces événements récents ont toutefois soulevé un autre débat, plus latéral mais tout aussi important: celui de l’attitude des forces politiques, et ici plus spécialement de la gauche, face à la signification du port du voile chez les jeunes femmes musulmanes.

Ce débat tourne autour de la manière dont on considère la liberté individuelle à gauche, notamment au regard de la religion.

Certains, en effet, font de la liberté individuelle une sorte d’absolu philosophique qui dépasserait toute autre considération. Ainsi, une jeune femme musulmane qui porte un voile serait-elle absolument libre de le faire sans qu’on puisse non seulement rien lui dire mais encore sans qu’on puisse même interroger le degré de liberté dont elle dispose et celui d’expression de sa volonté personnelle –or on sait depuis des années que les motifs du port du voile sont nombreux et peuvent exprimer des rapports très différents à la religion et à la culture.

D’autres, toujours à gauche, considèrent en revanche, dans une perspective critique, d’un point de vue rationaliste ou marxiste par exemple (la religion étant l'«opium du peuple») ou d’un point de vue féministe, que le port du voile est d’abord et avant tout le signe d’une domination plus ou moins acceptée de celle qui le revêt.

Cette opposition est classique et bien connue, et elle n’est en général pas tranchée, politiquement, à gauche, sinon pour des raisons urgentes de paix civile et d’ordre public, comme ce fut le cas au moment de l’adoption de la loi de 2004. Ce qui n’aide pas à clarifier une situation aujourd’hui d’autant plus tendue que les événements internationaux ont remis l’islamisme au cœur de l’actualité. Nombre de dérives identitaires sont ainsi possibles, d’un côté et de l’autre. On l’a vu aussi bien dans des propos et des gestes extrémistes lors des manifestations de soutien aux Palestiniens de Gaza cet été que dans les réactions hostiles à l’islam et les amalgames suscités par les exactions des djihadistes au Proche-Orient ou en Afrique plus récemment.

On ajoutera toutefois à cette opposition classique une dimension, sans doute moins souvent soulignée mais qui n’en est pas moins cruciale pour la gauche. Il s’agit de la difficile mise en cohérence des conceptions de la liberté qui la traversent. Comment en effet articuler une vision fondamentalement antilibérale en termes économiques et sociaux –celle de la critique parfois virulente aussi bien de l’économie de marché que du capitalisme– à une vision profondément libérale, elle, de l’individu lorsqu’il s’agit de ses choix moraux ou religieux –qu’il s’agisse par exemple de la question des mœurs ou de la croyance?

Marxisme ou libéralisme?

Ainsi, si l’on admet que des jeunes femmes musulmanes puissent librement porter le voile à raison de leur foi, sans y être aucunement contraintes donc, comment ne pas admettre qu’en matière économique l’individu puisse être laissé tout aussi libre de ses choix qu’en matière de croyance religieuse? L’un et l’autre de tels choix étant déterminants pour l’individu.

Parmi les grandes philosophies politiques, le marxisme et le libéralisme classique, notamment, apportent chacun une réponse cohérente à cette question, sur la base d’ailleurs d’une conception commune de l’individu comme homo oeconomicus.

Le premier considère que la liberté individuelle n’existe dans aucun domaine jusqu’à ce que l’émancipation totale de l’homme par rapport au capitalisme soit réalisée dans l’Histoire. Le second considère que la liberté individuelle est la condition même de l’émancipation et qu’elle doit être appliquée et conservée à tout prix et en toute matière.

D’autres réponses cohérentes existent, en particulier celle issue de la tradition républicaine qui consiste à détacher la liberté de l’individu pour en faire un bien collectif, commun, à l’ensemble des citoyens. Cette liberté n’étant plus dès lors religieuse ou économique mais politique.

Peut-être est-ce à partir d’un tel décalage républicain que devrait aujourd’hui procéder la gauche pour sortir de l’impasse individualiste dans laquelle elle s’est imprudemment engagée depuis des années. Cela lui permettrait, a minima, d’éviter les contradictions principielles dans lesquelles elle ne cesse de se débattre et qui nuisent profondément à son action politique.

Laurent Bouvet
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