Octobre 2030: lettre à un enfant dont la mère mourut à Orthez, le jour de sa naissance, d’un «accident d’anesthésie»

REUTERS/David W Cerny.

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Une anesthésiste de nationalité belge âgée de 45 ans a, le 2 octobre, été mise en examen pour homicide involontaire aggravé. Cette décision de justice fait suite à la mort, le 30 septembre,  d’une femme victime d’un accident d’anesthésie lors d’une césarienne. L’anesthésiste était ivre lors de l’intervention. Elle a reconnu souffrir de maladie alcoolique. L’enfant est vivant.

Tu viens d’avoir seize ans et tu te demandes aujourd’hui pourquoi ta maman est morte lorsque tu naquis à Orthez. Et si tu en es responsable.

La seule certitude que je puisse partager avec toi est qu’après toutes ces années, toi, tu n’étais responsable de rien. Ta mère est morte de ce que les médias appelèrent «un accident d’anesthésie ou de réanimation»; le médecin anesthésiste, suspecté d’avoir agi en état d’ébriété, fut présumé coupable.

Pour t’expliquer plus précisément ce qui s’est passé, le décès brutal de ta mère, je dois d’abord te dessiner la France de 2014, et plus précisément sa cohabitation avec l’alcool. L’alcool était très accessible et on le retrouvait partout, dans les cantines des hôpitaux, des entreprises, des ministères, du Sénat, dans les avions ou les TGV, et même à bord des sous-marins nucléaires!

En 2014, le tabac commençait juste à se ringardiser, à entamer son déclin grâce à la cigarette électronique. Mais en 2014, la France demeurait sourde aux dommages causés par les consommations d’alcool et ce, malgré les cinquante mille morts prématurées dont elles étaient responsables. Tradition, production, convivialité festive et meurtrière, notre pays continuait de considérer l’alcool avec un fond de tendresse et de tolérance suspecte.

Notre pays en aimait l’usage plus que tout autre pays en Europe. Il s’en amusait de l’abus, mais détournait le regard en cas de dépendance. Culturellement, consommer un peu ou «beaucoup plus qu’un peu» était normal. Consommer trop était une faute de goût, comme boire l’eau des rince-doigts ou s’enivrer avec le vin de messe. Et ce alors même que chacun savait que consommer juste et bien pouvait être l’un des plaisirs de la vie en société.

A cette époque, celles ou ceux qui perdaient le contrôle de leur consommation devaient le cacher, le nier, le dénier et parfois même vivre quotidiennement avec une bouteille d’eau qui en fait contenait de la vodka, alcool «fort» ne donnant pas comme d’autres une haleine vite repérable.

Tout le monde pouvait boire mais personne ne devait en être malade! Et les malades alcooliques étaient les seuls ou presque à ne pas pouvoir dire qu’ils étaient malades.

Vouloir soigner sa dépendance était un chemin des plus difficiles. Il fallait pour cela vaincre la honte ou le risque de perdre son travail.  Cela semble incroyable en 2030, mais tu ne peux mesurer combien notre regard sur les consommations d’alcool a changé depuis 2014.

A Paris, Bordeaux, Lyon, Lille, Reims ou Orthez, notre société était parfaitement hypocrite, encourageant l’usage, tolérant l’abus mais glissant sous le tapis de la honte les personnes devenues dépendantes. Ces personnes avaient trouvé dans les effets psychoaffectifs de l’alcool, drogue légale, la plus mauvaise mais non la moins efficace des solutions pour affronter et supporter leur quotidien, le stress de leur travail, leurs troubles d’humeur ou leurs troubles du sommeil.

Tu pourrais croire qu’au sein de la grande confrérie des buveurs, une solidarité protectrice et intelligente s’était développée pour réduire les risques et dommages des consommations et apporter un peu de protection et de profondeur de réflexion. Hélas, pas du tout! En 2014, la personne malade de ces consommations d’alcool dérangeait les buveurs «bien portants», qui le plus souvent faisaient semblant de ne plus voir à défaut de ne plus boire. 

C’est ainsi, sur ce fond de lâcheté nationale et de tolérance meurtrière envers l’envahisseur éthanol, qu’il a été possible qu’une femme médecin anesthésiste malade de l’alcool soit accusée et immédiatement emprisonnée pour ne pas avoir pu réanimer ta maman. L’hôpital et la maternité où avait eu lieu ta naissance furent fermés. Tout le monde se demanda, à l’époque, avec un certain fracas médiatique et émotionnel, comment il avait été possible de laisser une femme aussi malade à un poste aussi sensible, dans un lieu, un bloc opératoire, où les procédures, les check-lists et les certifications étaient bien plus lourdes que les bottins du XXe siècle.

Aujourd’hui, en 2030, il est impossible de démarrer une voiture ou un deux-roues sans avoir soufflé dans un «alcoolo-starter» ou de conduire un bus, un train, de piloter un avion, de travailler à des postes de sécurité et de responsabilité, sans être assuré au préalable d’un alcootest négatif. 

Aujourd’hui, quand un homme ou une femme subit les dommages de ses consommations, son entourage et sa hiérarchie lui viennent naturellement en aide avec une implication remarquable de la médecine du travail et des structures de soins.

En moins de deux décennies, la médecine des addictions, enfin reconnue par le Conseil national de l’Ordre des médecins et le corps universitaire, est devenue une spécialité importante dans notre pays, car les ministères de la Santé et du Budget ont enfin compris qu’il était bien plus aisé et moins onéreux de prévenir les cancers du foie, du sein, du poumon, du colon, de la vessie, etc., que de les traiter. Ils ont également promu une Agence nationale des addictions (comme, jadis, il fut efficacement fait avec une Agence nationale de recherche contre l’épidémie de sida) rassemblant les forces des anciennes structures gouvernementales éparpillées dans les différents ministères.

Ils ont soutenu, l’État ne pouvant pas tout faire, une mobilisation générale et le développement de SOS Addictions pour que tous, acteurs et responsables de la société civile, médias, usagers et proches d’usagers, cessent enfin de pérenniser l’obscurantisme du XXe siècle et du début du XXIe siècle. Chaque année, depuis 2015, une Journée nationale des addictions permet la levée de fonds pour de nouvelles campagnes de prévention et la recherche de nouveaux médicaments ou traitements addictolytiques. Les addictions ne sont plus une fatalité mais sont devenues une réalité prise en compte dans sa diversité, avec respect et efficacité thérapeutique. 

Enfin, la Justice, en articulation avec la Santé, après un travail collégial de deux ans, a élaboré un droit des addictions qui a changé le regard de tous sur notre responsabilité: le concept de coresponsabilité, comme jadis celui de non-assistance à personne en danger, a dépassé l’idée de faute et de culpabilité solitaire. 

Aujourd’hui, en 2030, le directeur d’hôpital, le chef de service, le chirurgien ou l’infirmier sont tous, naturellement, engagés dans un repérage des troubles addictifs et ne laissent plus entrer dans un bloc opératoire ou une salle d’accouchement un médecin malade.

Aujourd’hui, seize ans après ta naissance, s’il était possible de déplacer le temps comme il fut possible avec lucidité et courage de déplacer à partir de 2014 les idées reçues sur les addictions, ta maman serait vivante.

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