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Pourquoi la «neige noire» du Groenland doit nous alarmer

La neige n'est-elle pas censée être blanche? (Photo: Jason Box).

La neige n'est-elle pas censée être blanche? (Photo: Jason Box).

Ce qui s'est passé dans la région cet été inquiète au plus haut point Jason Box, spécialiste de la glace et activiste climatique.

Jason Box est un chercheur spécialiste de la glace. C'est pourquoi ce qui s'est produit cette année l'inquiète au plus haut point.

Il revient tout juste d'un séjour au Groenland. A l'heure actuelle, la neige y est... noire.

La glace sombre contribue au recul des glaciers. Photo: Jason Box.

Le manteau neigeux du Groenland est recouvert de crevasses qui s'entrecroisent et laissent s'écouler l'eau de fonte très profondément sous la glace. Photo: Jason Box.

La calotte glaciaire du Groenland n’a jamais été aussi noire que cette année. Photo: Jason Box.

Jason Box et son équipe tentent de déterminer les facteurs qui ont rendu si inhabituelle cette saison de fonte. Photo: Jason Box.

Jason Box plante des drapeaux noirs –couleur de circonstance– sur les sites qu'il a étudiés. Photo: Jason Box.

Baptisé «Dark Snow» («Neige noire»), le projet de Jason Box est la première expédition scientifique à bénéficier d'un financement participatif. Photo: Jason Box.

Cette année, la neige groenlandaise n'est pas simplement un peu sombre. Elle l'est comme jamais. Jason Box affirme ne jamais avoir rien vu de tel. Je me suis entretenu avec ce chercheur par téléphone début septembre, quelques jours après son retour d'une campagne estivale de recherche sur le terrain.

«J'en suis resté abasourdi, vraiment», m'a-t-il confié.

Les photos qu'il a prises cet été au Groenland sont effrayantes, mais leurs implications le sont bien plus encore. Sous un fort soleil d'été, une voiture noire est plus chaude au toucher qu'une voiture blanche. Un phénomène presque identique fait que la glace sombre fond beaucoup plus vite.

Membre de l'institut de recherche GEUS du Danemark et du Groenland, Jason Box, qui habite Copenhague, se rend au Groenland pour comprendre d'où vient la suie qui accélère la fonte des glaciers. Il a, comme de juste, appelé «Dark Snow» («Neige noire») son étude financée par le crowdfunding.

Etendue de la fonte au Groenland en 2014. Cette année, au Groenland, la fonte a encore dépassé les moyennes saisonnières. Source: Centre national de données sur la neige et la glace.

Plusieurs explications sont avancées. La plus plausible est la suivante: une conjonction de tempêtes de neige estivales de plus en plus rares, de poussières transportées par le vent, d'activité microbienne et de suie provenant de feux de forêt aurait noirci exceptionnellement  la glace cette année. Une plus «sombre» possibilité est que nous assistons au début d'une boucle de réactions en cascade liée au réchauffement climatique.

Le chercheur évoque les mystérieux trous sibériens découverts cet été ainsi que les bulles de méthanes piégées sous la glace comme preuve que l'Arctique peut changer rapidement et de façon imprévisible.

Cette année, la couleur foncée de la calotte glaciaire du Groenland bat des records. Jason Box nous livre ces chiffres édifiants:

«En 2014, la calotte glaciaire est précisément 5,6% plus sombre, ce qui produit une absorption d'énergie à peu près équivalente à deux fois la consommation d'électricité des Etats-Unis.»

Coïncidence ou pas, 2014 verra également le nombre le plus élevé de feux de forêt jamais enregistré dans les régions arctiques.

Jason Box a publié ces chiffres en exclusivité sur Slate.com. Ses découvertes l'ont sidéré: depuis que l'on a commencé à effectuer des mesures complètes par satellite en 2000, les feux de forêt de l'Arctique n'ont jamais été si dévastateurs. En effet, au cours des deux ou trois dernières années, le scientifique estime que l'ampleur des incendies arctiques est deux fois supérieure à celle enregistrée il y a à peine dix ans.

Face à la portée de ce constat, il a décidé de ne pas attendre l'évaluation par ses pairs et de publier d'emblée ses résultats. D'ici la fin de l'année, il prévoit de les transmettre, ainsi que d'autres conclusions, à une revue scientifique.

En 2014, les feux arctiques et subarctiques ont été plus violents que jamais.

Les conclusions de Jason Box concordent avec des recherches menées récemment qui révèlent que l'Arctique est en pleine mutation. Une étude récente montre qu'à mesure que l'Arctique se réchauffe, les forêts s'embrasent à des rythmes jamais vus au cours de ces 10.000 dernières années. Cette année, ces incendies ont produit des quantités de fumée et de suie qui, selon notre chercheur, se sont déplacées jusqu'au Groenland.

Au total, plus de 3,3 millions d'hectares sont partis en fumée rien que dans les Territoires du Nord-Ouest du Canada (c'est près de neuf fois la moyenne à long terme!) et la zone carbonisée est pratiquement aussi grande que la région Rhône-Alpes (huit départements). Ce chiffre comprend l'immense série d'incendies de Birch Creek, qui pourrait s'avérer le plus important feu de forêt de l'histoire moderne du Canada. En juillet, les panaches de fumée se sont propagés jusqu'au Portugal.

Dans une interview accordée en début d'année au journal canadien National Post, le scientifique Douglas Morton, de la Nasa, expliquait ce qui suit:

«Ces séries d'incendies auxquelles nous assistons dans l'ouest du Canada sont un événement majeur pour la vie de la Terre.»

Jason Box explique que le véritable défi consiste à déterminer quelle part de la suie présente sur la glace groenlandaise est due aux feux de forêts et quelle part provient d'ailleurs, d'usines par exemple. Le chercheur explique que le recul du manteau neigeux sur d'autres territoires de l'Arctique (comme le Canada) implique une plus grande quantité de poussière dans l'atmosphère, laquelle poussière peut être plus facilement transportée par le vent.

Finalement, quel que soit leur véritable effet d'assombrissement sur le Groenland, les grands feux de forêt arctique de cette année sont devenus une nouvelle source d'émission de gaz à effet de serre, dans une région dont la neige fond. L'année dernière, des chercheurs de la Nasa ont enregistré des niveaux «hallucinants» de dioxyde de carbone et de méthane émanant du permafrost de l'Alaska.

Au début de cette année, Jason Box a défrayé la chronique après avoir fait une déclaration triviale, mais percutante, dans ce sens.


[«Si ne serait-ce qu'une infime partie du carbone retenu au fond de l’océan Arctique se dégage dans l'atmosphère, on l'a dans le c...»]

Après avoir posté ce tweet, il a eu quelques ennuis avec son service, dont il doit à présent obtenir l'autorisation avant toute intervention dans les médias. Qu'à cela ne tienne, le sentiment de notre scientifique a mobilisé des foules. Son tweet a en effet donné lieu à une énorme pétition (plus de 2,2 millions de signatures recueillies au dernier comptage) qui a été remise par l'ONG de cybermilitantisme Avaaz aux «décideurs nationaux, locaux et internationaux» lors de la Marche mondiale pour le climat, qui s'est déroulée le 21 septembre à New York.

Cet article est extrait de Future Tense, une collaboration entre l’Arizona State University, la New America Foundation et Slate.com. Future Tense explore la manière dont les nouvelles technologies affectent la société, la politique et la culture. Pour en savoir plus, voyez le blog de Future Tense et sa page d'accueil. Vous pouvez aussi les suivre sur Twitter.

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