Monde

Nucléaire: la Corée du nord n'est pas l'Iran

Jacques Benillouche, mis à jour le 18.08.2009 à 17 h 36

Les comparaisons entre les stratégies suivies par les dictatures de Pyonyang et de Téhéran sont absurdes.

Le voyage de Bill Clinton en Corée du nord et la libération des deux journalistes emprisonnés démontrent que cette dictature n'est pas tout à fait imperméable au dialogue et au marchandage. Les Occidentaux en viennent à souhaiter que, dans le conflit avec l'Iran sur le programme nucléaire du régime des mollahs, la Corée du nord serve d'exemple. Mais les ambitions et les stratégies des deux pays n'ont pas grand chose à voir.

Pyongyang a pris l'engagement de fermer son principal réacteur nucléaire en échange d'un million de tonnes de pétrole et la reprise implicite de l'aide alimentaire en provenance du frère du Sud. De nombreux observateurs sont sceptiques sur les réelles intentions de la Corée du nord, mais les optimistes font remarquer que, la négociation ayant évité la guerre, la méthode utilisée avec la Corée pourrait bien s'appliquer à l'Iran. Le Quai d'Orsay se dit ainsi «convaincu que la crise avec l'Iran peut-être résolue par voix diplomatique...les dirigeants iraniens mènent un dialogue sérieux». Rapprocher les motivations des deux régimes consiste à prendre ses désirs pour la réalité, tant leurs situations sont différentes sur le plan idéologique, économique et géostratégique.

Idéologie

La Corée du nord a manifesté son ambition de se doter de l'arme nucléaire durant la guerre froide quand les Etats-Unis décidèrent d'implanter en 1958 des missiles à ses frontières. Elle estimait alors devoir dissuader l'Occident de l'attaquer. Le Président Bill Clinton chercha en 1994 à prouver ses intentions pacifiques en retirant les missiles installés au sud dans l'espoir d'amener le nord à la table des négociations. Son initiative entraina un gel du développement des armes nucléaires jusqu'en 2002, année où la Corée estima n'avoir tiré aucun bénéfice de sa  bonne volonté. C'est l'administration Bush qui relança les hostilités, le 20 septembre 2002, en publiant sa doctrine de sécurité nationale. Washington s'arrogeait le droit de lancer une guerre préventive contre tous les «Etats-voyous», la Corée du Nord entrant précisément dans cette catégorie... avec l'Iran. L'accord-cadre de 1994 ayant été abrogé le 12 décembre 2002 par les Etats-Unis, Pyonyang réactiva son programme d'armes nucléaires pour empêcher toute action militaire visant à s'opposer à son régime.

Contrairement à celui de la Corée, le programme nucléaire iranien n'est pas défensif mais, aux dires même de ses dirigeants, offensif, à l'égard d'Israël en particulier puisque l'Iran revendique le droit d'effacer de la carte ce pays. Les intentions du président Ahmadinejad sont explicites et répétées. Aucun missile nucléaire n'est installé à ses frontières et ses voisins arabes n'ont plus montré d'intention belliqueuse depuis la fin de la guerre avec l'Irak (1980 et 1988). Ceci dit, les pays arabes et occidentaux avaient soutenu à bout de bras l'Irak de Saddam Hussein, l'agresseur, contre l'Iran des mollah. Enfin, les ressources considérables en pétrole et en gaz du sous-sol iranien balayent l'argument d'un programme nucléaire civil à des seuls fins énergétiques.

Economie

Pyongyang est dans un chantage à courte vue et sat qu'il n'a pas les moyens économiques de sa politique. La famine sévit dans le pays et elle s'est encore aggravée après une succession de catastrophes naturelles. Des récoltes ont été détruites tandis que la nécessité de reconstruire les infrastructures endommagées a entrainé le dictateur Kim-Jong Il à solliciter l'aide de son voisin  du Sud. La Corée du Nord ne produit que 4,5 millions de tonnes de riz et de céréales sur les 5,5 millions nécessaires pour couvrir ses besoins minimum. Les sanctions économiques imposées par le Conseil de Sécurité de l'ONU en octobre 2006, encore en vigueur, sont insupportables pour un pays qui manque des produits de base. Séoul a aussi frappé fort après les tirs de missiles nord-coréens en imposant sa punition en ne débarquant plus au nord ses aides alimentaires de riz et d'engrais. La pression économique est relativement efficace.

La situation économique iranienne, dégradée certes, n'a rien de comparable. L'Iran dispose de réserves d'hydrocarbures qui lui assurent de confortables revenus. L'agriculture contribue pour 16,9% au PNB du pays et la grande diversité des climats et des sols lui assure une production riche et diversifiée. Les productions céréalières occupent près de 50% des terres cultivées tandis que la pomme de terre, le riz et le thé sont développés à grande échelle. Les pistaches constituent le poste majeur d'exportation avec le safran et les dattes.

Géopolitique

«Tokyo et Séoul refusent de prendre le risque d'avoir une puissance nucléaire incontrôlée et paranoïaque tout près de chez eux... », souligne Barthélémy Courmont, chercheur à l'IRIS. Les alliés du Japon et de la Corée du sud et notamment les Etats-Unis sont concernés, mais indirectement. Pyongyang n'est pas une menace directe pour les pays occidentaux ou pour leurs intérêts vitaux. La Corée du nord a en fait toujours utilisé le chantage uniquement à des fins économiques pour marchander des aides alimentaires et énergétiques et permettre ainsi à son régime de se maintenir au pouvoir.

L'Iran, en revanche, se situe dans une zone stratégique riche d'un sous-sol pétrolier dont dépend totalement l'Occident. La région joue le rôle de poudrière tant les intérêts s'opposent alors que les conflits sont exacerbés par les Occidentaux eux-mêmes. La haine que se vouent les Chiites et les Sunnites ne trouve rien d'égal en Corée. L'existence d'Israël, sa puissance militaire et nucléaire officieuse, et le conflit israélo-palestinien sont le meilleur alibi pour l'Iran pour se doter de l'arme nucléaire. Les pays arabes s'inquiètent beaucoup des ambitions iraniennes mais sans trop le dire au nom de l'ennemi commun.

Les dictatures coréenne et iranienne ont en commun d'utiliser toutes deux l'armement nucléaire pour consolider des régimes discrédités. Cette communauté de destin les pousse à s'aider sur le plan technologique. La Corée du Nord, selon le Daily Telegraph, aiderait l'Iran à organiser son premier essai nucléaire souterrain. Par ailleurs quinze militaires iraniens, experts en missiles, se sont rendus en mars à Pyongyang.

Dans le même temps, les cibles potentielles, Corée du sud et Israël se rapprochent égaldement. Jérusalem envisage de se doter d'avions sud-coréens T-50 aux performances similaires aux F16 américains ce qui lui donnerait, entre autres, un motif d'entrainer ses pilotes dans le ciel coréen tout en ouvrant son champ de vision jusqu'au nord. La neutralisation de la Corée du nord reviendrait à minimiser les capacités de nuisance d'un ennemi qui diffuse ses armes de destruction à travers tout le Proche-Orient.

Mais la comparaison entre la Corée du nord et l'Iran s'arrête là. Pyongyang s'en tient à un chantage classique, Téhéran est engagé dans un vrai combat idéologique, les chiites contre le reste du monde et les perses contre le reste du monde. Il se double aujourd'hui d'une lutte féroce contre l'ennemi intérieur qui peut être aussi la porte ouverte à toutes les aventures.

Jacques Benillouche

Image de Une: le missile iranien Shahab-2 de technologie coréenne   Reuters

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Journaliste
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