FranceEconomie

Budget: les Français accros à la dépense publique

Gérard Horny, mis à jour le 06.10.2014 à 17 h 33

Les projets de loi de financement de la Sécurité sociale et de finances pour 2015 suscitent des réactions contradictoires: les uns critiquent des coupes trop sévères dans certaines dépenses, les autres (ou parfois les mêmes) dénoncent la persistance de déficits élevés et le gonflement de la dette publique. En fait, tout le monde veut la rigueur... pour les autres.

Des billets de 100 euros. REUTERS/Leonhard Foeger

Des billets de 100 euros. REUTERS/Leonhard Foeger

François Hollande le constate avec un humour qui n’amusera peut-être pas trop les personnes concernées:

«Il faut faire des économies, c’est ce que nous allons faire notamment en 2015 et cela a des conséquences; cela a forcément des conséquences. Si vous n’entendez pas crier, c’est que nous ne faisons pas d’économies. Donc, vous voyez, vous entendez

Ces cris, il les a entendus à propos des mesures dites de «modernisation» des prestations familiales, qui doivent conduire à 700 millions d’euros d’économies l’an prochain. A en croire la vigueur des commentaires sur ce point précis, on pourrait supposer qu’il n’y a rien d’autre d’important à retenir du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS pour les initiés). Et pourtant, la conférence de presse de présentation de ce projet comportait bien d’autres enseignements.

Encore du flou sur les économies

D’abord, les journalistes présents ont pu constater que Christian Eckert, secrétaire d’Etat chargé du budget, avait les plus grandes difficultés à donner un chiffrage exact de l’ensemble des mesures d’économies prévues au titre de la protection sociale. Or la réduction des dépenses est le point central de la politique du gouvernement. 

Des économies portant sur 50 milliards doivent être réalisées en trois ans dans les dépenses publiques, dont 21 milliards pour la seule année 2015: 7,7 milliards par l’Etat et ses agences, 3,7 milliards par les collectivités locales, 9,6 milliards pour la protection sociale. Sur ces 9,6 milliards, il a été annoncé que 3,2 milliards de réduction concerneraient les dépenses d’assurance maladie, 700 millions les prestations familiales et 500 millions les dépenses de gestion des organismes de protection sociale.

Pour le reste, le secrétaire d’Etat n’a pas réussi à dissiper le flou, renvoyant pour plus de détails au projet  de loi de finances (PLF) qui devait être présenté deux jours tard. Or ledit PLF n’a guère apporté de précisions: pour plus de 5 milliards, on peine encore à voir comment seront réalisées exactement ces économies.

Les jeunes paieront notre protection sociale

Plus grave, on constate que le déficit de la Sécurité sociale ne se réduit guère. Pour 2014, il est maintenant attendu à 15,4 milliards d’euros, comme en 2013, et il ne devrait revenir qu’à 13,4 milliards l’an prochain. Ainsi qu’on nous l’explique, les objectifs de dépense ont été respectés, ce sont les recettes qui n’ont pas été à la hauteur des attentes, compte tenu d’une croissance et d’une inflation plus faibles que prévu. 

On ne peut à la fois dénoncer le niveau excessif des déficits et protester dès qu’une réduction des dépenses est annoncée

 

L’explication est juste, mais ne convainc pas. Peut-on trouver normal que notre protection sociale se fasse à crédit? Les déficits de la Sécurité sociale sont transférés (avec des limites depuis 2011) à un organisme créé spécialement pour gérer la dette sociale, la Cades. Depuis sa création en 1996, celle-ci a déjà repris 216,7 milliards d’euros de dette sociale; fin 2013, il lui restait 132,7 milliards à amortir et sa barque va être encore chargée.

Il est estimé que la Cades pourra finir d’amortir complètement (en clair, rembourser et finir de payer les intérêts) en 2024. C’est très bien, mais cela ne résoudra pas complètement le problème, puisqu’une partie de la dette sociale reste portée par l’Acoss  (Agence centrale des organismes de Sécurité de sociale). Et, de toute façon, cela signifie que des jeunes qui sont encore dans le secondaire aujourd’hui vont payer au début de leur carrière pour les dépenses de santé ou de retraites dont nous bénéficions aujourd’hui.

Est-ce bien raisonnable? Est-ce cela le modèle social à la française, faire payer notre bien-être par ceux qui viendront après? Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales,  est pleinement consciente de ce problème et insiste sur le fait que «le retour à l’équilibre est nécessaire pour que les Français continuent à adhérer» à ce système. Mais cette évidence devrait inciter tous ceux qui ont la charge de ce système de faire preuve d’encore plus de vigilance.

Faute politique majeure

A ce sujet, on ne peut qu’être étonné par les déclarations de certains élus de l’opposition (et de la gauche), qui dénoncent les coupes projetées dans la branche famille: «matraquage sans précédent» (Christian Jacob) ou «une faute politique et une faute morale» (Nadine Morano). Que ces responsables ne soient pas d’accord avec ces coupes est parfaitement normal et compréhensible, mais la «faute politique majeure» est de ne pas proposer en contrepartie des coupes dans d’autres dépenses. On ne peut à la fois dénoncer le niveau excessif des déficits et protester dès qu’une réduction des dépenses est annoncée.

Cela est d’autant plus vrai que les prévisions officielles en matière de déficit, qu’il s’agisse de la Sécurité sociale ou de l’Etat, sont extrêmement fragiles. Le Haut Conseil des finances publiques juge les hypothèses de croissance sur lesquelles sont basées tous ces calculs trop optimistes et il y a tout lieu de craindre qu’il ait raison. Michel Sapin, ministre des Finances, se flatte d’avoir retenu pour l’an prochain un taux de croissance «prudent» de 1%, inférieur à celui donné par le consensus des économistes.

Croissance revue à la baisse probablement très vite

Mais il faut souligner que ce consensus (1,1% en septembre selon la moyenne des prévisions recueillies auprès d’une vingtaine d’institutions) risque de baisser très vite. Précédemment il s’établissait à 1,2% et, après les mauvaises nouvelles enregistrées cet été dans la zone euro, les économistes commencent seulement à revoir leurs prévisions à la baisse. Le recul à 1,1% en septembre ne semble devoir être qu’une première étape, d’autres révisions sont à prévoir dans les prochains mois.

Les derniers chiffres publiés par l’Insee ne sont d’ailleurs pas très rassurants. La France ne terminerait l’année qu’avec un acquis de croissance de 0,1% (ce qui signifie qu’avec une croissance zéro au cours de chaque trimestre de 2015, l’année prochaine se terminerait sur une hausse de 0,1% du PIB par rapport à l’année 2014).  On abordera donc 2015 sur une dynamique très faible et il faudrait que l’activité se redresse rapidement, dès le premier trimestre, pour arriver à 1% de croissance sur l’année. Ce n’est pas gagné. Quant aux chiffres avancés pour 2016 et 2017, 1,7% puis 1,9%, ils relèvent du volontarisme pur.

Bref, dans ces conditions, atteindre les objectifs fixés de réduction des déficits risque d’être encore plus difficile qu’on ne le suppose. Il faudra être encore plus vigilant sur les dépenses que cela n’est dit dans le projet de loi de finances.

Un effort réel de réduction des dépenses de l’Etat

Cela dit, il faut donner acte au gouvernement de sa volonté d’agir dans la bonne direction. Les dépenses totales de l’Etat devraient revenir de 380,7 milliards en 2013 à 379,1 milliards cette année et à 372,9 milliards l’an prochain. On s’oriente réellement vers la baisse.

On peut juger que ce rythme est lent, mais il est exact qu’une baisse trop rapide pourrait avoir un effet négatif sur une croissance déjà bien faible. Dans le contexte économique international actuel, la bonne démarche consiste effectivement à aller progressivement, à condition de poursuivre l’effort avec persévérance sur plusieurs années. Contrairement à ce que certains se complaisent à dire, la France n’est pas entrée dans une phase d’austérité, elle passe simplement à un peu plus de rigueur. Mais il n’est pas exclu qu’il faille agir un peu plus durement  si les rentrées fiscales ne sont pas au rendez-vous.

Ce ne sera pas facile: chacun estime que les impôts sont trop élevés, du moins en ce qui le concerne, chacun s’inquiète face à la montée des déficits, mais personne n’est prêt à accepter de voir sa situation personnelle affectée  par les économies. Pourtant, il est clair qu’on ne peut pas compter sur la seule croissance, dont on ne sait pas exactement quand elle reviendra ni avec quelle vigueur, pour rééquilibrer les finances publiques.

François Hollande n’a pas fini d’entendre crier.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte