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Les figures inachevées de François Truffaut

Julien Davenne (François Truffaut) dans «La Chambre verte» (1978). Photo: Dominique Le Rigoleur.

Julien Davenne (François Truffaut) dans «La Chambre verte» (1978). Photo: Dominique Le Rigoleur.

Tentative de portrait en creux du cinéaste, trente ans après sa disparition le 21 octobre 1984, à travers quelques-uns des films qu'il n'a jamais tournés.

Vers la fin de La Chambre verte, Julien Davenne, le veuf morbide incarné par François Truffaut, s'effondre en lâchant: «Ils disent qu'il y a un vide, que la figure n'est pas achevée... Il en manque un, rien qu'un seul, un seul, encore un cierge, et la figure sera achevée.» Survenue six ans après ce film –l'un des plus beaux et les plus secrets de son auteur–, la mort à 52 ans de François Truffaut, le 21 octobre 1984, a laissé à tous «un sentiment d'inachevé», écrit son biographe Serge Toubiana dans la présentation de l'exposition que la Cinémathèque lui consacre cet automne.

Truffaut écrivait, au moment de la sortie de Fahrenheit 451, son cinquième long-métrage, être «un cinéaste français qui a trente films à tourner au cours des années à venir»; il s'est arrêté à vingt-et-un. Lui qui aimait mener plusieurs projets de front en a laissé plusieurs inachevés à sa mort et en avait abandonné certains en cours de route.

Quelques-uns ont abouti depuis: La Petite voleuse de Claude Miller, ce «Quatre cents coups femelle» qui révéla Charlotte Gainsbourg, et bientôt l'Histoire de Julien et Marguerite, projet des années 70 que doit tourner Valérie Donzelli. D'autres, quelqu'ait été leur avancement, ne subsistent que sous forme de traces écrites, notamment dans les abondantes archives léguées à la Cinémathèque.

Tous dessinent, comme ses films, qui fut Truffaut: sa façon de mûrir parfois longuement un projet avant de lancer rapidement les dés, ses choix exigeants de casting, son amour de l'Histoire et des faits divers, sa conception à la fois très personnelle et très collective du travail de cinéma... Tentative, résolument non-exhaustive et en quatorze chapitres, de portrait en creux à travers quelques-uns de ces projets inaboutis.

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1.«Adam 1957 au bras d'Eve éternelle»

En janvier 1957, François Truffaut n'est l'auteur que d'un court-métrage (Une visite) quand il signe un contrat avec le producteur Pierre Braunberger pour tourner un court-métrage de 25 mn, avec la tour Eiffel comme décor principal et un scénario retouché par son ami Jean-Luc Godard.

Une jeune provinciale de passage à Paris veut visiter le monument et demande son chemin à un homme qui se livre à «un extraordinaire monologue pleurnichard» (le rôle, prévu pour Raymond Devos, semble annoncer celui que l'humoriste jouera dans Pierrot le fou) et lui lâche: «Moi aussi, j’ai voulu voir la tour. J’ai jamais réussi, quelle tristesse!» Elle est «ramassée» par un beau jeune homme qui l'emmène dans la tour, lui en raconte l'histoire et lui lit la Prière sur la tour Eiffel de Giraudoux. Des scènes qui devaient être entrecoupées d'inserts de gravures et de photos.

Le premier plan du premier long métrage de Truffaut, Les Quatre Cents Coups (1959).

À mesure qu’ils montent les étages, elle se métamorphose en vraie Parisienne, «les cheveux courts, une trace de rouge sur les lèvres, des talons hauts, dans une petite robe de Guy Laroche». Au sommet, les deux amoureux se penchent dans le vide, le long d'un «travelling avant comme dans la chute de Lola Montès», puis redescendent sur le parvis, «elle, toujours plus souriante et lui, rasé de frais, élégant, méconnaissable, spirituel, Adam 1957 au bras d’Ève éternelle».

Le projet sera finalement abandonné, mais certaines de ses figures de style annoncent déjà la «patte» Godard. Quant à la Tour Eiffel, elle va entamer un jeu de cache-cache dans l'oeuvre de Truffaut, des génériques des Quatre cents coups et de Baisers volés à l'affiche de Vivement dimanche. Dans son appartement avec vue sur le Trocadéro, le cinéaste en collectionnait lui-même des reproductions, que l'on peut voir à la Cinémathèque.

2.«Il pense que ce sera joli à regarder et tragique, j’espère que ce sera insoutenable et burlesque»

Avec Les Quatre cents coups, Truffaut a réussi un des premiers films les plus fracassants de l'histoire du cinéma, mais son premier long-métrage aurait pu être une commande: une adaptation, là encore arrangée avec Braunberger, du roman Temps chaud de Jacques Cousseau, sorti en 1956. Le livre arborait en couverture un bandeau «Un roman nommé désir», le scénario s'annonçait moite: un récit d'un été passé dans le Midi par un peintre qui quitte sa compagne actrice et loue une chambre à une famille dont les trois membres, le père ancien militaire, la mère et la fille, «s’entredéchirent dans un climat de folie latente».

Un montage d'images d'archives consacré à Pierre Braunberger.

«C’est un livre qui s’apparente un peu aux Mistons», le premier court métrage de Truffaut, «une histoire un peu érotique, la chaleur qui amène les gens à sortir de leur naturel», racontait Pierre Braunberger après la mort du cinéaste. La fille, d'ailleurs, devait être celle des Mistons, Bernadette Lafont, qui y voyait «un rôle [...] de fille fatale précurseur de celui de Béatrice Dalle dans 37,2° le matin».

S'il écrit ironiquement à son camarade des Cahiers Charles Bitsch, le jour de la Saint-Sylvestre 1957, avoir déjà prévu une place pour Temps chaud sur la liste des meilleurs films de 1958, Truffaut anticipe un conflit de vision avec son producteur lors du tournage de ce long métrage «entre le film porno qui se vend immédiatement en Belgique et Argentine et l’œuvre tudieu, estimable, bordel, ambitieuse, fichtre, prétendant, rien de moins, à l’avance de loi d’aide quality, fouchtra, tu vois le genre»:

«Pour Pierrot, ce sera un super "Et Dieu créa en noir et blanc la femme", pour moi un nouveau Journal d’une femme de chambre, délire et baroquisme. Braunberger pense que ce sera joli à regarder et tragique, j’espère que ce sera insoutenable et burlesque, bref, nous nous comprenons très bien, comme toujours.»

Grâce au soutien financier de son beau-père Ignace Morgenstern, Truffaut finira par opter pour un projet beaucoup plus personnel, tandis que Braunberger produira son deuxième long-métrage, Tirez sur le pianiste.

3.«Vous désirez rester fidèle au roman. Bravo. Mais si vous êtes infidèle, bravo également»

Après Les Quatre cents coups, Truffaut se voit conseiller par son coscénariste Marcel Moussy un roman qui lui permettrait d'aborder le milieu éducatif vu du côté des adultes: Le Bleu d'outre-tombe, de René-Jean Clot. L'auteur, un professeur versaillais, est chargé lui-même de l'adaptation de son livre, histoire d'une institutrice persécutée par ses collègues quand ceux-ci découvrent qu'elle a été traitée en hôpital psychiatrique.

Le romancier propose au cinéaste de débuter le film sur un plan «saisissant»montrant des écoliers s’immobiliser brusquement dans la cour avant de marcher en colonnes («Simultanéité. Oppression. Vision d’une enfance socialisée, enrégimentée») mais, dans une belle lettre, laisse à Truffaut la liberté de le trahir:

«Vous me dites que vous désirez rester fidèle au roman. Bravo. Mais si vous êtes infidèle, bravo également. Je ne suis pas de ces auteurs qui désirent retrouver à tout prix, et en tous lieux, leur raie sur le côté et leur nœud papillon.»

Je me suis vite rendu compte que ce film serait vôtre plus que mien et que vous le réaliseriez vous même mieux que je ne saurais le faire.

François Truffaut à René-Jean Clot, en 1960

Prévu en 1960, le tournage est retardé en raison du grave accident de voiture dont est victime le fils de Jeanne Moreau (qui doit jouer l'institutrice) et des retards de montage de Tirez sur le pianiste, dont la monteuse Cécile Decugis est en prison en raison de ses relations avec le FLN.

Au printemps 1960, Truffaut l'abandonne définitivement «pour cause d’incompétence», ce qui vaut, là encore, un bel échange épistolaire entre les deux hommes. «Je me suis vite rendu compte que ce film serait vôtre plus que mien et que vous le réaliseriez vous même mieux que je ne saurais le faire. En effet, je ne crois pas à la "technique" ni au "secret professionnel", il suffit d’avoir quelque chose à dire pour le bien dire», écrit Truffaut. «En parlant avec vous, si fin, si cultivé, si artiste, j’ai vu tout ce qu’il y a d’immoral dans le pillage de la littérature par le cinéma. Je me donnais l’impression de vous corrompre, de vous tenter, de vous détourner de vos travaux solitaires, les seuls qui comptent pour vous.» Réponse de Clot, qui fondait beaucoup d'espoirs sur cette nouvelle carrière dans le cinéma:

«Que subsiste au moins notre amitié, que notre rencontre demeure vivante, qu’il n’y ait point d’échec, que nous ne gardions pas l’un de l’autre le sentiment d’un obstacle et d’un découragement.»

4.«Il n’était guère raisonnable pour moi de fuir mes soucis en m’absorbant dans un nouveau travail imprévu»

La princesse Soraya (via Wikimedia Commons).

Répudiée en 1958 par le shah d'Iran Mohamed Reza Pahlavi pour infertilité, la princesse Soraya Esfandiari Bakhtiari se lance, au milieu des années 60, dans une carrière cinématographique. Son premier projet est un film à sketches italien, Les Trois visages, pour lequel le producteur Dino de Laurentiis se propose d'engager, pour une somme rondelette, Antonioni et Truffaut.

Le cinéaste voyage à Rome, qui lui reste sur l'estomac, comme il l'écrit au scénariste Franco Brusati en renonçant au projet: «J’ai avalé un énorme verre de jus de tomate probablement trop glacé qui m’a rendu malade toute la soirée et toute la nuit, et je me suis rendu compte que la vie romaine n’était pas bonne pour moi.»

Il traverse alors une passe difficile, professionnellement (La Peau douce, un de ses films les plus personnels, a été mal accueilli) comme personnellement (il vient de divorcer de sa première épouse Madeleine Morgenstern), comme il le reconnaît à demi-mot dans un mot d'excuses à la princesse-actrice:

«J’ai actuellement beaucoup de soucis personnels et professionnels et il n’était guère raisonnable pour moi de les fuir en m’absorbant dans un nouveau travail imprévu et si peu défini. Je travaille en général assez rapidement, mais après avoir pensé à chaque film pendant très longtemps. »

5.«Tous les problèmes habituels que je parviens à surmonter généralement au prix de plusieurs mois de travail»

La séquence animée de The Picasso Summer de Serge Bourguignon (1969).

Un Truffaut d'animation? À l'été 1967, Ray Bradbury, dont le cinéaste a adapté Fahrenheit 451 l'année précédente, contacte le cinéaste pour lui proposer de tourner avec lui une adaptation de sa nouvelle Par un beau jour d’été, destinée à la télévision américaine et aux salles européennes. L’histoire d’un homme «qui aimait la peinture plus que la vie» («Au crépuscule, il voyait "période bleue" et, à l’aube, "période rose"»), au point d'être obsédé, pendant ses vacances en France, par le fait que Picasso réside à quelques kilomètres à peine. Un jour, sa route croise, sur une plage de Biarritz, celle d'un homme au «crâne lisse et patiné, tirant sur l’acajou», qui dessine dans le sable avec un bâton une gigantesque fresque mythologique. Fresque que l’autre regarde pendant des heures avant, au dîner, de rêvasser sur la marée montante…

Retitré The Picasso Summer et transposé sur la Côte d'Azur, le projet devait basculer, lors de la scène du dessin, du réel à une longue séquence d'animation nourrie de dizaines de croquis dessinés par Picasso: «Des milliers d’années de vie nous seraient révélées par des symboles en mouvement, par le mythe en action, éternellement changeant et cependant toujours reconnaissable», écrit Bradbury.

Truffaut donne, dans un premier temps, son accord de principe, qu'il annule rapidement en comprenant qu'il ne s'agit pas d'«au maximum trois jours de tournage», mais de quelque chose de plus long, «avec tous les problèmes habituels que je parviens à surmonter généralement mais à chaque fois au prix de plusieurs mois de réflexions et de travail». C'est finalement Serge Bourguignon, dernier vainqueur français de l'Oscar du meilleur film étranger avant lui, qui tournera The Picasso Summer en 1969.

6.«Mieux vaut ne pas tourner du tout que de tourner avec ces gens-là»

Faye Dunaway et Warren Beatty dans Bonnie and Clyde d'Arthur Penn (1967).

Avec La Petite voleuse, Bonnie and Clyde est sans doute le plus connu des films non-réalisés par Truffaut. Début 1964, la productrice Elinor Jones fait parvenir au cinéaste un scénario signé Bob Benton et David Newman narrant les mésaventures meurtrières d'un couple d'amants terribles du XIXe siècle, Clyde Barrow et Bonnie Parker. Le script enthousiaste le Français, qui fait part de son intérêt et entame une correspondance avec les auteurs, nourrie des cartes postales que ceux-ci lui envoient d'un pélerinage historique au Texas: «Hier, dans un cimetière abandonné, recouvert de végétation, nous avons découvert la tombe de Clyde et de son frère Buck.»

Son producteur Lewis Allen souhaitant faire de Fahrenheit 451 le premier film anglophone de Truffaut, ce dernier doit décliner le projet, à regret («De tous les scénarios que j’ai refusés depuis cinq ans, Bonnie and Clyde est de très loin le meilleur») et propose à ses interlocuteurs son ami Godard, qui pourrait leur offrir ainsi «un À bout de souffle américain».

Un an plus tard, le projet n'a toujours abouti et Truffaut est de nouveau sollicité, mais c'est cette fois-ci un problème de distribution qui fait achopper l'affaire. Le Français veut un casting sans «vedettes» (il pense à Terence Stamp et Alexandra Stewart pour les rôles principaux), là où, outre-Atlantique, on lui parle de Paul Newman et surtout de Warren Beatty:

«Un personnage extrêmement déplaisant. Il fait partie pour moi, avec Marlon Brando et quelques autres, d’une petite liste que je classe dans ma tête sous la rubrique "Mieux vaut ne pas tourner du tout que de tourner avec ces gens-là".»

Finalement réalisé par Arthur Penn en 1967, Bonnie and Clyde décrochera dix nominations aux Oscars et deux statuettes.

7.«Il est devenu évident que je ne devais pas toucher à cela, qu’il ne fallait pas y toucher»

La première édition de Du côté de chez Swann (Bernard Grasset, 1913).

Quand il parle de «tous ces scénarios refusés», Truffaut n'exagère pas: pour chaque année, les archives des Films du Carrosse sont remplies de propositions déclinées par le cinéaste. Et notamment d'adaptations de grands classiques de la littérature, que décline systématiquement ce fou de livres (la moitié de ses films sont adaptés d'œuvres littéraires) qui se méfiait de l'adaptation des chefs-d'oeuvre: «Si Aurenche et Bost», écrivait-il des scénaristes-stars du cinéma français des années 50, «adaptaient Voyage au bout de la nuit, ils couperaient les phrases, les mots mêmes: que resterait-il? Quelques milliers de points de suspension».

En 1963, deux ans après la mort de Céline, c'est justement le Voyage qu'il refuse. Un producteur américain venait de lui expliquer qu’il avait le projet de négocier les droits du roman avec la veuve de l'auteur, Lucette Destouches, «prête à atteindre un accord en fonction des personnes impliquées dans le projet»: «J’ai dit à Mme Céline que la présentation que je lui ferais inclurait le nom d’un réalisateur engagé sur le projet et vous êtes le seul nom concevable à mes yeux.»

Quelques mois plus tard, quand l'actrice et productrice Nicole Stéphane lui propose d'adapter un épisode de la Recherche, il demande quelques semaines de réflexion avant de refuser, dans une lettre qui passe du mélancolique au polémique:

«Ayant relu Du côté de chez Swann, il est devenu évident que je ne devais pas toucher à cela, qu’il ne fallait pas y toucher. Pourtant, s’il est sacrilège de tourner un film d’après Proust, il est terrible de prononcer cette phrase: non, je regrette, cela ne m’intéresse pas. D’où mon silence. [...] Lecture faite, ma conviction était que seul un charcutier accepterait de mettre en scène le salon Verdurin et j’ai appris que, sans vous être inquiétée outre mesure de mon silence, vous aviez justement fait appel à un charcutier, René Clément, lequel, donnant une nouvelle preuve de la vulgarité effrontée qui est la sienne, a sauté sur l’occasion aussi sec.»

A propos de son attitude envers les grands classiques, il ajoute: «Chacun de ces refus nécessaires me coûte infiniment.» Au cours des années, ils se multiplieront, formant une liste où voisinent Chambre obscure, Le Journal d’une femme de chambre, Un roi sans divertissement, L’argent, Le Grand Meaulnes, L’Ennui, La femme de trente ans, Le Désert des Tartares, Un singe en hiver, Le château, L’étranger, Le bal du comte d’Orgel, Le Nœud de vipères

8.«M’aider à faire un beau film: petits personnages, grands sentiments»

Je vous demande
de concevoir chaque personnage comme s’il s’agissait
de donner leur meilleur rôle à cinq ou six grandes stars

François Truffaut à Claude de Givray
et Bernard Revon, en 1976

On connaît l'admiration de Truffaut pour Jean Renoir, dont il découvrit en temps réel, dans les années 50, les explorations du monde du spectacle que sont Le Carrosse d'or et French cancan. Dans les années 70, c'est une trilogie sur cet univers que souhaitait tourner le cinéaste. Entre La Nuit américaine (1973) et Le Dernier métro (1980), il y eut L'Agence Magic, projet sur les tribulations (notamment sentimentales) d'une troupe de music-hall en déclin partie en tournée en Afrique, que le cinéaste confie aux scénaristes Claude de Givray et Bernard Revon en 1976:

«Je vous demande de concevoir chaque personnage comme s’il s’agissait de donner leur meilleur rôle à cinq ou six grandes stars. En vérité, nous choisirons des inconnus mais pensez, pour vous aider, que l’automate est Monty Clift, la mère, Joan Crawford, la fille, Isabelle Adjani, le beau-père, Herbert Marshall (en moins distingué). […] Je compte sur vous deux pour m’aider à faire un beau film: petits personnages, grands sentiments et surtout des caractères qui vont jusqu’au bout d’eux-mêmes.»

Les deux scénaristes se rendent dans une maison de retraite interviewer de vrais artistes pour donner plus de consistance à leur scénario, en marge duquel Truffaut écrit: «Il faut tenir le public assis, la bouche ouverte.» Le projet était encore en cours au moment de la mort du cinéaste: «Il [le] remettait sans cesse car il aurait dû aller tourner le film en Afrique. C’était loin et c’était cher», racontait Claude de Givray en décembre 1984. Au point que le cinéaste songeait à transposer l'histoire en zone Sud pendant la Seconde Guerre mondiale...

9.«Le seul homme qui fut obligé de mourir pour prouver qu’il était vivant»

Magnat du cinéma à la tête de la RKO, sujet de cinéma en tant que source d'inspiration de Citizen Kane, obsédé notoire: un personnage comme Howard Hughes ne pouvait qu'inspirer un cinéaste aussi romanesque que Truffaut. En avril 1980, dans une lettre à Bob Benton destinée à féliciter le réalisateur de Kramer contre Kramer de son «bouquet d’Oscars», le cinéaste fait part de son intérêt pour le personnage, auquel un jeune cinéaste du nom de Jonathan Demme vient de consacrer un film, Melvin & Howard.

Il souhaite acquérir les droits de The Hidden Years, une enquête du journaliste James Phelan sur les années où un Hughes traqué vivait nu dans des chambres d'hôtels fermées à double tour, ses cheveux longs d’une trentaine de centimètres, se lavant avec de l’alcool ou dormant sur une chaise longue. Le cinéaste se documente, découpe des cahiers photos dans des ouvrages; le nom de Henry Fonda est évoqué pour le rôle principal.

Mais le projet n'aboutira pas, semble-t-il pour des raisons de droits, sans compter que Helen Scott, la correspondante hollywoodienne de Truffaut, lui a fait part des risques de procès de la part des groupes mormons proches de Hughes. Il en reste, à la fin d'une chronologie élaborée par Truffaut, cette belle formule de Walter Kane, un des proches du milliardaire: Hughes était «le seul homme qui fut obligé de mourir pour prouver qu’il était vivant».

10«Ce quartier de Paris qui va de la butte Montmartre aux Grands Boulevards»

«Mon enfance s’est passée tout entière dans ce quartier de Paris qui va de la butte Montmartre aux Grands Boulevards.» Enfant du IXe arrondissement, Truffaut ne pouvait pas ne pas se reconnaître dans cette formule du Petit ami de Paul Léautaud, écrivain dont les relations avec sa mère lui rappelaient sa propre jeunesse –dans des notes manuscrites sur le journal intime de Léautaud, ce livre que la jeune Sabine offre à Antoine Doinel dans L'Amour en fuite, Truffaut a conservé cette formule:

«Ma mère. Ah! On n’en a qu’une et je suis si triste, si profondément triste quand je pense à toute notre histoire. Le jour qu’elle mourra quel chagrin j’aurai, même en restant dans ma présente situation, si je ne l’ai pas revue –et que sera-ce alors quand volontairement je lui aurai donné toutes les raisons de me fermer sa porte.»

Rendre populaire
un beau roman, inconnu des jeunes générations

François Truffaut, à propos du Petit ami

En 1981, le cinéaste se lance avec le scénariste Jean Gruault dans une adaptation du Petit ami avec pour projet, écrit-il, «comme pour Jules et Jim, non seulement [de] faire un film le meilleur possible mais [de] rendre populaire un beau roman, inconnu des jeunes générations». Mais il apprend que Pascal Thomas, confrère qu'il «estime», travaille aussi sur un projet sur l'écrivain pour la télévision, tandis que les négociations sur les droits patinent –le cinéaste voulait aussi obtenir ceux des Lettres à ma mère et des dix-neuf volumes du Journal.

Mais c'est une autre difficulté, plus curieuse, qui semble avoir emporté sa décision: une clause concernant l'exploitation en cassettes vidéo du futur film (format encore relativement nouveau en France), dont le Mercure de France, l'éditeur de Léautaud, souhaitait se réserver l’exclusivité. «Voudrait-on dépouiller de leurs droits légitimes les réalisateurs et les producteurs qu’on ne s’y prendrait pas autrement», proteste-t-il alors.

11.«Troisième acte: enquête et punition des coupables»

En mars 1981, une jeune doctorante d'une université américaine, Françoise Remington, écrit à Truffaut pour lui faire part d'une histoire qu'elle a découverte en travaillant sur sa thèse, consacrée à l’histoire d’un journal français dans les Etats-Unis du XIXe siècle, Le Courrier des Etats-Unis. Celle d'Anna Cooke, une jeune femme du Kentucky, laissée «enceinte et déshonorée» par un colonel, qui demande à son mari de la venger: ce dernier retrouve le colonel et le tue, puis tente de se suicider avec sa femme, venue lui rendre visite en prison avec du poison et un poignard, avant qu'on ne le pende. On les enterre dans le même cercueil.

«Je vous serai reconnaissante de me répondre même si vous n’êtes pas intéressé, car j’enverrai alors cette lettre à Polanski», explique Anne Remington en conclusion de sa lettre. Truffaut la rencontre et lui donne 3.000 dollars pour qu’elle mène des recherches aux Etats-Unis. En échange, l'apprentie scénariste, qui verrait bien Jack Nicholson jouer le rôle du colonel assassiné, lui fait parvenir une abondante documentation: sa thèse, des livres, des coupures de journaux, les minutes du procès, les confessions du meurtrier, les lettres d’Anna Cooke…

Truffaut apprécie l'histoire tout en hésitant devant les contraintes d'une production américaine, mais c'est finalement un autre argument, original, qu'il avancera un an et demi plus tard pour mettre fin au projet, la trop grande parenté de l'histoire avec les scénarios de «la famille Le Facteur sonne toujours deux fois»: «Premier acte: séduction du jeune premier par l’héroïne. Deuxième acte: meurtre de l’empêcheur de danser en rond. Troisième acte: enquête et punition des coupables.»

12.«Le cinéma est l’affaire de tout le monde, que vous soyez boulanger ou juriste»

Truffaut ne pensait pas que le cinéma devait être réservé aux «professionnels de la profession», comme les baptisera Godard. Après sa mort, son avocat George Kiejman, qui était aussi celui des Cahiers, rendra hommage à un homme qui «faisait un effort pour annexer au cinéma des gens qui n’y étaient pas naturellement voués»:

«François était un homme merveilleux qui vous faisait toujours croire, et j’étais tout prêt à le croire, que, bien que vous fassiez un autre métier, le cinéma étant l’affaire de tout le monde, vous aviez un rôle à y jouer, que vous soyez boulanger ou juriste.»

Je n’ai pas oublié
la belle Fanny
de Choiseul-Praslin

Georges Kiejman à François Truffaut,
en août 1982

Dans son cas, cela s'était illustré par la proposition que lui avait faite Truffaut, à l'été 1982, de travailler sur une adaptation cinématographique de l'affaire Choiseul-Praslin, ce duc qui, au crépuscule de la monarchie de Juillet, assassina sa femme à coups de couteau avant de se suicider à l'arsenic en prison. «Cher François, votre proposition tombe à pic! Je n’en pouvais plus d’être le seul à ne pas changer dans un pays où chacun proclame le changement», écrit Kiejman à Truffaut en août 1982, en évoquant ses souvenirs vagues d'un précédent film sur l'affaire, signé Anatole Litvak: «Boyer, une robe de chambre en soie, Bette Davis l’institutrice, des ciseaux, l’arme du crime...»

Quelques jours plus tard, nouvelle lettre au cinéaste, qui lui a fait parvenir le fac-similé de la procédure de l'époque: «Je n’ai pas oublié la belle Fanny de Choiseul-Praslin», écrit Kiejman –Fanny, c'était le surnom de Françoise, l'épouse du duc, qui aurait été jouée par… Fanny Ardant. «J’y pense même de plus en plus. Le recueil de la procédure est d’un intérêt inestimable pour le juriste mais laisse sur sa faim le sondeur d’âmes.» Optimiste, l'avocat concluait, de cette histoire inaboutie, qu'«à la vérité, le sujet se prête à toutes les perspectives: sociale, historique, individuelle».

13.«Merci François d’attaquer ce gentilhomme d’amour qui me fait rêver» 

En octobre 1983, Gérard Depardieu écrit à Truffaut depuis le tournage de Fort Saganne, rebaptisé «Fort sacraque» («Ici c’est la merde, on a à faire à un suicidaire et une hystérique et des chameaux»):

«Merci François de ton soutien et d’attaquer ce gentilhomme d’amour qui me fait rêver. Vécu d’ici, j’en suis tout ému et je sens que ce sera tellement fort, simple, et drôle et digne, que je voudrais bien y être déjà.»

Nez-de-cuir, il a un trou dans la gueule, toi t’as un trou
dans la tête,
ça va très bien.

Gérard Depardieu, à François Truffaut

Ce «gentilhomme d'amour», c'est Roger de Tainchebraye, aristocrate normand défiguré d’un coup de sabre cosaque sur un champ de bataille napoléonien en 1814, et qui, devenu «Nez-de-cuir» grâce au masque confectionné par un ami chirurgien, accumule les conquêtes sous la plume de l'écrivain Jean de la Varende, dont celle de Judith, une noble du voisinage.

Truffaut, fidèle à sa méthode, veut puiser à de multiples sources littéraires (notamment à celle du gentilhomme défiguré de L'Ensorcelée de Barbey d'Aurevilly) et pointe «quelques problèmes d’adaptation»: «Le seul beau rôle féminin est celui de Judith qui, au début de l’histoire, a dix-huit ans, mais comme Nez-de-cuir en a vingt, on peut accepter un glissement vers la trentaine» –celle de Fanny Ardant. Le cinéaste devait poursuivre avec Claude de Givray le portrait de cet homme «à la gueule cassée» qui aimait les femmes  une fois rétabli de son opération au cerveau, ce qui lui vaudra ce mot de Depardieu: «Nez-de-cuir, il a un trou dans la gueule, toi t’as un trou dans la tête, ça va très bien.»

14«Un jeune Gargantua aux grandes espérances»

Après l'abandon du Petit ami, Truffaut avait conservé l'idée de faire un film se déroulant à la Belle époque. Ce sera 00-14, projet pour lequel il imaginait une déclinaison télévisuelle en version longue, comme Fanny et Alexandre de Bergman.

Le scénario de 00-14 novélisé en 1995, à l'occasion de son adaptation télévisuelle sous le titre Belle Époque.

Le cinéaste et Jean Gruault, une nouvelle fois coscénariste, veulent mélanger personnages fictifs et figures historiques. Du côté des premiers, un quatuor dominé par l'industriel Lucien Lachenay (nom de famille du meilleur ami d'enfance de Truffaut), qui, tel le Doinel de Domicile conjugal et ses maquettes de bateaux, fabrique des «jouets pour grandes personnes»: le trottoir roulant de l'Exposition universelle de 1900. Chez les seconds, Truffaut et Gruault veulent faire figurer à l'écran Marcel Proust, Henriette Caillaux, femme du ministre Joseph Caillaux et meurtrière du directeur du Figaro Gaston Calmettes, le chanteur de café-concert Fragson, mort assassiné par son père en 1913... Ou encore Franz Reichelt, l'homme-oiseau qui se jeta du haut de la tour Eiffel devant une caméra en 1912, devenant, écrivait déjà le cinéaste dans son projet inabouti de court-métrage de 1957, «la première victime du cinéma».

Très ambitieux («un jeune Gargantua aux grandes espérances», écrit le cinéaste à son scénariste en juillet 1982), le script est fondé sur de nombreuses lectures: on trouve par exemple dans les archives de Truffaut un livre sur les «favorites» de la IIIe République annoté de la main du cinéaste. Main toujours cinéphile qui ne manque pas de noter, dans la marge d'une anecdote sur une histoire de bijou perdu, qu'il s'agit du scénario de Madame de… de Max Ophuls...

En vacances à Honfleur pour travailler sur différents projets, le cinéaste venait de discuter de Nez-de-cuir et 00-14 avec Depardieu, le 12 août 1983, quand, selon les mots de son ami Claude de Givray, il fut pris ce soir-là d'un malaise «avec l'impression qu'un pétard a explosé dans sa tête».

Sauf mention, tous les propos cités dans l'article sont extraits de recherches entreprises dans le fonds François-Truffaut de la Cinémathèque française ainsi que des ouvrages suivants: le numéro hommage des Cahiers du cinéma de 1984, Truffaut par Truffaut de Dominique Rabourdin (1985), la Correspondance rassemblée par Claude de Givray et Gilles Jacob (1988), François Truffaut de Carole Le Berre (1993), François Truffaut de Antoine de Baecque et Serge Toubiana (1997) et le catalogue de l'exposition de la Cinémathèque (2014).

L'automne Truffaut

La Cinémathèque française consacre une exposition au cinéaste du 8 octobre 2014 au 25 janvier 2015, ainsi qu'une intégrale de ses films jusqu'au 30 novembre, qui s'accompagne de la ressortie en salles du Dernier métro le 22 octobre et de la diffusion de plusieurs films sur Arte. Sortent également une intégrale DVD (TF1 Vidéo/MK2) et un coffret de BO intitulé Le Monde musical de François Truffaut.

 

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