Jeremy Rifkin: L’Internet de tout nous sauvera-t-il tous?

Les manifestants d'«Occupy Central» à Hong Kong brandissent leur smartphone, le 31 août 2014. REUTERS/Bobby Yip

Les manifestants d'«Occupy Central» à Hong Kong brandissent leur smartphone, le 31 août 2014. REUTERS/Bobby Yip

Pour savoir si sa prophétie selon laquelle l'internet des objets allait renverser le système économique basé sur la propriété privée des moyens de production allait se réaliser, on a fait un pari avec Jeremy Rifkin

Donnez moi l’internet des objets connectés, et je vous donnerai la société d’après le capitalisme. Tout comme Karl Marx écrivait qu’un état du progrès technique déterminait quelle organisation sociale en découlait (dans la citation souvent reprise, que le moulin à vent donnait le Moyen Âge et la société féodale), Jeremy Rifkin est un économiste qui croit au déterminisme technologique.

Pour être tout à fait juste, il refuse d’être qualifié de «techno-déterministe», mais il ajoute immédiatement:

«Je pense que ce qui forme tout grand changement de paradigme économique est la réunion de trois technologies au même moment.

Si vous savez ce que sont ces technologies, vous pouvez déterminer assez bien comment le pouvoir va être organisé et distribué. Il y aura toujours des moyens de l’influencer, mais ne pas voir cet aspect est totalement naïf de la part des économistes.»

La pique est directement adressée à Thomas Piketty qui, selon Rifkin, n’accordant pas assez d’importance à l’état des technologies, n’a rien vu de tout cela dans sa somme sur l’histoire du capitalisme. Cela dit, Rifkin considère que Marx lui-même s’est trompé sur le coup des moulins à vent: leur multiplication dans les villes aurait au contraire accéléré la perte de contrôle des seigneurs féodaux sur l’économie…

«Si je l’avais eu en cours d’économie, je lui aurais mis un D. Mais bon, on ne peut pas avoir raison sur tout. Il a quand même vu beaucoup de choses».

Alors que sont ces trois technologies qui font et défont les empires?

«Un nouveau moyen de communication qui permet d’organiser plus efficacement l’activité économique,

De nouvelles formes d’énergie qui permettent de gérer plus efficacement l’approvisionnement,

De nouvelles formes de transport et de logistique qui permettent de transporter plus efficacement les biens économiques.»

«Et ça, rajoute le prof d’économie, pas une seule école de commerce ne vous l’apprend!»

Jeremy Rifkin en Grèce en 2008. REUTERS/John Kolesidis

Pour la communication, vous êtes arrivé jusqu’à cet article donc vous savez à peu près en quoi consiste Internet, on ne s’attarde pas. Pour le volet énergétique, ce que l’auteur appelle Internet de l’Energie, on parle ici de l’énergie renouvelable qui doit permettre de dépasser la dépendance aux énergies fossiles, mais aussi nous amener au seuil d’une société d’abondance énergétique, car «le soleil n’envoie pas de facture», comme le résume l’auteur.

Si Rifkin cite à longueur de livre l’Allemagne de Merkel comme précurseur du mouvement, ce n’est pas par hasard: il a lui-même conseillé la chancelière sur le programme de transition allemand: «C’est une personne de peu de mots, et quand elle dit quelque chose, elle le fait». 

Cette énergie peu onéreuse et renouvelable sera monitorée par des tas de capteurs posés un peu partout, la rendant aisément récupérable, stockable et monayable même par de petits producteurs indépendants. La société de conseil de Rifkin est en contrat depuis deux ans avec la chambre de commerce et d’industrie de la région Nord Pas de Calais, dans le cadre d’un vaste plan de transition énergétique impliquant les collectivités et les entreprises du secteur.

Enfin l’Internet de la Logistique est la façon dont la gestion «intelligente» des réseaux de transport permettra de gagner en efficacité et en rapidité en mutualisant les entrepôts et les moyens de transport grâce au devenir connecté de la moindre cagette de pommes de terre (on résume). Rifkin se réfère à de récents travaux de chercheurs qui utilisent la métaphore de la transmission de données sur Internet pour l’appliquer aux routes et aux entrepôts, l’«Internet physique» –situation ironique puisqu’au sujet d'Internet on avait, dans les années 90, parlé d’«autoroutes de l’information» pour expliquer sa nature, comme le rappelle l’auteur.

Le retour des «communaux»

Mais revenons à notre techno-déterminisme. Une fois que la nouvelle matrice technologique -communication / énergie / logistique, la réunion des trois formant un Internet des Objets- se met en place, «de nouvelles réponses émergent concernant la manière dont le pouvoir est distribué».

La révolution industrielle, celle de la vapeur, du télégraphe et du rail, puis la seconde, celle de l’électricité, du téléphone et de la voiture, vont nécessiter selon Rifkin la mise en place d’une organisation capitaliste parce que c’est la seule manière d’obtenir des résultats dans ces configurations:

«Pour obtenir un retour de ce capital massivement investi, il a fallu créer des entreprises verticalement intégrées pour faire des économies d’échelle, parce que c’était la manière la plus efficace de réduire le coût marginal et d’avoir un retour sur investissement.»

Vous n’allez pas forer les gisements de pétrole ni construire des autoroutes avec une bande de prosommateurs se finançant sur un compte kickstarter. Il faut du matériel lourd et de l’organisation militaire, et seule la configuration de la révolution industrielle l’a permis.

Avec ce qu’on appelle de plus en plus l’Internet des objets ou l’Internet de tout («Internet of Everything»), les échelles ne sont plus les mêmes. Les individus peuvent se mettre à produire pour presque rien, en venant même à concurrencer les entreprises les plus puissantes dans chaque secteur: c’est le fameux coût marginal zéro (d’une unité supplémentaire produite) qui donne son titre à l’ouvrage.

La thèse de Rifkin est donc la suivante: de même que les industries créatives (musique, édition, médias) s’écroulent parce que la copie numérique des biens immatériels ne coûte presque rien et s’échange «gratuitement» sur internet, les biens matériels connaîtront le même sort dans les prochaines décennies. Le «part-feu» qui devait préserver le monde physique des dérèglements des industries de l’immatériel ne contiendra pas la poussée.

Ce qui nous amène au paradoxe de Rifkin; comme aucun entrepreneur classique n’aura intérêt à produire pour zéro dans un monde où tout sera presque gratuit, une nouvelle forme de régulation va venir remplacer progressivement le capitalisme. Ce ne sera pas pour autant un élargissement de la sphère d’influence des Etats, mais une forme de «communalisme».

Ces communaux («commons») seront gérés en biens publics comme le sont les pâturages dans lesquels vont paître depuis des siècles les vaches de certains villages des Alpes suisses ou comme, dans une version plus contemporaine, sont gérés les biens immatériels dans la communauté virtuelle du logiciel libre. «L’Internet des objets est l“âme sœur” technologique des communaux collaboratifs émergents», écrit-il.

Le cas des communaux avait été réglé dans un article intitulé «La tragédie des communaux» écrit par un économiste, Garrett Hardin et publié en 1968. Il estimait que la gestion en commun des espaces menait à la ruine de tous, car les gens abuseraient du système et des «passagers clandestins» profiteraient des aménagements sans contribuer à leur entretien. Dans la partie la plus intéressante du livre, Rifkin s'appuie sur une professeure de droit américaine, Carol Rose, qui a relancé l'intérêt pour cette forme d'organisation sociale dans un article publié en 1986 intitulé «La comédie des communaux». 

Pour Rifkin, les récents mouvements de défense et de promotion de l'open source contre la privatisation de la connaissance, comme les hackers (en informatique, biotechnologie, imprimerie 3D, etc.), sont une réanimation du modèle ancien, et leurs membres ont «un attachement profond à une économie collaborative en source ouverte et au modèle de gouvernance des communaux, écrit-il, poursuivant:

«Les marchés ne sont pas complètement récusés, ni les Etats laissés entièrement hors de l’équation, mais les nouveaux mouvements croient passionnément à la supériorité de la gestion communaliste pair à pair […]».

Google, Facebook et Twitter seront communalisés

Et là vous dites: il reste un souci. Ces communaux, ce bien public qu’est l’espace numérique a été largement privatisé par les géants du secteur internet qui, une fois le réseau mis en place, ont pris en charge son animation, un peu comme les autoroutes sont à présent gérées et entretenues par des sociétés privées.

«Les Google, Facebook et Twitter ont fait leur succès en mettant en place ces communaux, de sorte que des centaines de millions d’autres personnes peuvent devenir des prosommateur et produire du divertissement partagé, du savoir, à un coût marignal quasi-nul».

Mais il va maintenant falloir les considérer comme des services publics ou des biens communs, prédit Rifkin. En les expropriant? Non, on ne leur fera pas le coup des kolkhozes, et d’ailleurs, ils résisteraient. Plutôt que de contraindre les géants du web, les internautes vont s’organiser pour créer leurs propres plateformes coopératives, prévoit Jeremy Rifkin, dont la prospective se double d’un espoir politique.

«Je pense que cela va se politiser avec les jeunes générations, vous verrez de nouveaux mouvements sur les campus, le mouvement des makers qui se politise déjà, vous allez voir les chauffeurs se politiser autour du car sharing, ils sont déjà dans la rue […] Ca arrive, ça va venir dans les deux prochaines années, pas plus…»

Et c’est là qu’on observe qu’il est, à près de 70 ans, beaucoup plus optimiste que son interlocuteur qui en a la moitié:

«Par exemple si ce gars en Corée [PSY] est capable avec sa chanson et sa danse d’être vu par un milliard de personnes en deux mois, combien de temps cela prendra-t-il pour que tous les membres de l’humanité disent:“nous allons nous réunir à cent millions, peut-être un milliard, [pour demander] l’Internet des objets totalement ouvert, exiger la neutralité, réguler ces entreprises, [affirmer] “nous contrôlons nos données, nous venons à la table des négociations, voici ce que nous voulons pour la sécurité de nos données, pour la protection de notre vie privée” […]

 

Si vous mettez cent millions et peut-être, un milliard de gens autour de la table, comme ce gars l’a fait en Corée, et que de l’autre côté vous avez les gouvernements, Google, Facebook et Amazon, qu’arrivera-t-il?»

Une révolution YouTube pour en finir avec Facebook? C’est oublier que, selon Rifkin, la population s’émancipe déjà depuis longtemps de l’internet des «enclosures».

«Pour chaque Google il y a un Wikipedia, Wikipedia est énorme, c’est le sixième site sur la planète, ce sont des millions de gens qui donnent de leur capital social pour contribuer au savoir du monde. Le couchsurfing est plus gros qu’Airbnb, mais personne n’en parle, alors que c’est un site non lucratif.»

L’avenir de la compétition sociale dans l'économie collaborative

La foi de Rifkin dans les jeunes générations est grande: il leur a consacré L’Age de l’accès, un essai dans lequel il explique que la propriété privée des biens matériels est progressivement remplacée par l’usage: c’est le streaming plutôt que l’achat de musique sur un support d’enregistrement, la location plutôt que l’achat de voiture, etc. Que tout ce mouvement vers une économie d'abondance et de quasi-gratuité repose obligatoirement sur la généralisation du smartphone et de l'ordinateur personnel, qui ne sont aujourd'hui abordables que grâce à une division particulièrement poussée et inégale du travail entre les pays, et dont le potentiel «émancipateur» est contre-balancé par ses effets ambigus sur la socialisation, n'est pas le moindre des problèmes. 

De même, Rifkin émet l'hypothèse que la chaîne d'informations produites par les objets intelligents et connectés sera en source ouverte (alors même que les capteurs de cette économie dite intelligente sont posés et gérés par de grands groupes).

L'intérêt égoïste devra contribuer au biens des communaux

Jeremy Rifkin

Mais suivons Rifkin dans son cheminement et imaginons que ses prévisions se réalisent: la rareté ne serait plus un enjeu. A cette ère de la collaboration et de la mise en commun des ressources grâce à un internet de tout, correspondrait un nouveau type de capitaine d’industrie, le fameux «entrepreneur social» censé être l’incarnation de la «génération Y».

Pour Rifkin, cela ne veut pas dire que la gestion d’entreprise s’apparentera au monde des bisounours, mais que la recherche de l’intérêt privé passera par la collaboration avec les communaux «afin d’accroître sa réputation sociale, son capital social, ce qui vous donne plus de marge de manœuvre qu’il s’agisse d’une start up, d’une entreprise ou d’une organisation à but non lucratif»

«L'intérêt égoïste devra contribuer au biens des communaux», résume l'économiste, à l'encontre d'une tradition d'économistes qui estime depuis Adam Smith et sa «main invisible» que ce n'est qu'en poursuivant son intérêt égoïste qu'on contribue efficacement à la société. 

Contrairement à ce que peut laisser penser son enthousiasme prophétique, «la compétition sociale ne va pas disparaître», précise Rifkin. Il est même probable que l’inscription dans les réseaux deviendra la première source de pouvoir social.

Uber sera terrassé

La question de savoir à qui appartiendront nos interactions sur internet nous rapproche de la controverse autour de la sharing economy. Présentée par une partie de ses acteurs comme un monde au-delà de la compétition et du profit, elle est par ailleurs le business model privilégié aujourd’hui par certains des investisseurs à la stratégie la plus agressive.

Le cas d’Uber, société financée notamment par Google ou Goldman Sachs, dont le modèle «disruptif» est en train de déstabiliser toute une industrie, est devenu un symbole du détournement de valeurs idéalistes –partage, distribution, organisation en réseau, etc.– associées au web et utilisées à contre sens.

«Je vous fais un pari», lance Rifkin.

«Combien cela va prendre de temps aux conducteurs à Paris, à Berlin, à Chicago, à Pékin, pour dire: “attendez une minute, pourquoi avons-nous besoin d’Uber? N’importe qui peut mettre en place ce site, nous pouvons emprunter à taux bas auprès de la banque, mettre en place une coopérative et rassembler tous les conducteurs dans une coopérative gérée démocratiquement.»

Ok Jeremy, pari tenu. J’espère que vous le gagnerez. Mais j'ai comme un doute. 

La nouvelle société coût marginal zéro –L'internet des objets L'émergence des communaux collaboratifs et l'éclipse du capitalisme

Jeremy Rifkin

Voir sur Amazon

 

Partager cet article