Culture

Nuit Blanche: le «street art» de la marginalité à la reconnaissance

Anne de Coninck, mis à jour le 04.10.2014 à 14 h 46

L’exposition, #StreetArt, à l’Espace de la Fondation EDF à Paris, illustre le chemin parcouru en quarante ans par «l’art de la rue». Marginal, méprisé et aujourd’hui reconnu et même institutionnalisé au point d’être devenu le fil conducteur de la 13ème Nuit Blanche du 4 octobre 2014.

Antonin Fourneau Water Light Grafitti Exposition #StreetArt

Antonin Fourneau Water Light Grafitti Exposition #StreetArt

En 2008, le «street artist» (artiste de rue), Shepard Fairey, offrait au candidat à la présidence des Etats Unis, Barack Obama et à son équipe de campagne, l’affiche devenue iconique, Hope. En choisissant le candidat démocrate, le californien, qui avait été régulièrement incarcéré pour ses collages jugés illégaux, forçait sa reconnaissance artistique et institutionnelle. Quelques mois plus tard, une rétrospective lui était consacrée à Boston

Un raccourci de l’histoire du «street art». La reconnaissance de l’art de la rue est en marche depuis une dizaine d’années ce qu'illustrent les expositions organisées par des institutions prestigieuses: la Tate à Londres en 2008, la Fondation Cartier à Paris en 2009 ou le MOCA en 2011 à Los Angeles. Et pour finir, la Nuit Blanche à Paris du samedi 4 octobre 2014 avec pour thème… le «Street Art».

Une empreinte sur les murs

Le chemin parcouru est impressionnant. Depuis les premiers tags jusqu'à la reconnaissance d’artistes nés dans les rues, comme Keith Haring et Jean Michel Basquiat, le mouvement s’est mondialisé et considérablement diversifié. A tel point qu’il attise désormais les convoitises des agences de publicité et des acteurs du marché de l’art.

Depuis les origines, l’homme a laissé son empreinte sur les murs, des premiers dessins sur les grottes des temps préhistoriques en passant par l’empire romain quand les soldats «grattaient» des dessins sur les murs des bâtiments des villes conquises. Au siècle dernier l’art des rues était un moyen de propagande des fresques de Diego Rivera à Mexico aux affiches à la gloire de Lénine et de Staline en URSS et ailleurs.

Le «street art», tel qu’on l’entend aujourd’hui, remonte à une quarantaine d’années. Au milieu des années 1960 le premier «graffeur» identifié, «Cornbread» inscrit son nom lui aussi un peu partout… sur un éléphant dans le zoo de Philadelphie ou encore sur l’avion privé des Jackson Five. Le mouvement explose vraiment ensuite à New York dans les rues, le métro et les gares.

Politique et social

Si pour les autorités et une grande partie du public, les graffeurs sont des vandales et des marginaux. Ils se revendiquent d'emblée comme des artistes. Au début des années 1970,  une première exposition est organisée au City College de New York, puis les espaces dédiés aux cultures alternatives urbaines se multiplient: Fashion Moda, ouvre dans le Bronx, la Fun Gallery dans l’East Village, la galerie d’art de Tony Shafrazi à SoHo et même une revue IGTimes.

L’art de la rue transforme le paysage urbain un peu partout dans le monde. Ce qui était marginal, provocateur et illégal, devient peu à peu une des composantes de la scène artistique  au même titre que la performance ou les installations. En gagnant en visibilité, il se transforme, style et technique changent, idées et messages se modifient. A l’origine, le graffiti se veut un acte politique et social, il est utilisé pour dénoncer, protester. Mais en devenant des fresques colorées, le discours s’adoucit et devient plus consensuel.

La matière s’étoffe, le tag connaît des variations de dimension. De la première balise griffonnée dans une rame de métro à la vaste fresque sur un panneau d'affichage, il n’est désormais plus la seule technique. Les outils et les moyens changent, les marqueurs ont été troqués contre de peinture en aérosol, pochoirs et collages ont été introduits pour favoriser la rapidité d’exécution, la sérigraphie pour sophistiquer, la photographie pour diffuser, la numérisation pour partager en ligne. Ces transformations annoncent les accès à la communication de masse, à la publicité et au marché de l’art...

Institutionnalisé

Partie intégrante de la pop culture à la périphérie du monde de l'art contemporain les premières stars de la discipline sont reconnues, certains sont commissionnés pour faire des peintures murales, les maisons d’enchères s’y intéressent comme Sotheby’s qui présente une «rétrospective non autorisée» (!), des œuvres de Banksy.

Sherpard Fairey, Bansky et le français JR sont aujourd’hui dans le top des artistes les mieux payés. Comme le pop art avant lui, l’art urbain est capté par les acteurs de la communication. La publicité fait appel à Shepard Fairey qui détourne les codes de la propagande soviétiques pour une enseigne new yorkaise, à Jeff Soto qui utilise une Chevrolet pour créer une fresque murale et même l’organisation WWF qui utilise des animaux sauvages «vandalisés» pour une campagne.

#StreetArt, le chemin parcouru en 40 ans

A Paris, la nuit blanche signe sa 13ème édition en mettant à l’honneur le «street art» contemporain. Ces dernières années, une nouvelle génération d’artistes des rues a proposé un discours plus modéré, un art dont l’objectif est de permettre aux spectateurs de se sentir mieux dans la ville, une création qui veut tisser du lien social.

L’exposition, #StreetArt, à l’Espace de la Fondation EDF, illustre le chemin parcouru. Elle présente un large panorama des nouveaux langages visuels: peintures, sculptures mixtes et installations interactives.

Elle montre les évolutions qui renouvellent l’art de la rue comme une des composantes de la performance et son incroyable renouveau (Slate en a parlé ici). Les street artistes se sont aujourd’hui appropriés les nouvelles technologies développant des logiciels de nouvelles manières de communiquer, déployant des dispositifs interactifs en utilisant les réseaux sociaux.

De jeunes créateurs utilisent des éléments inattendus pour créer des performances uniques. Dans «waterlight graffiti», Antonin Fourneau crée des traces en lumière avec de l’eau grâce à une myriade de circuits électriques. Autre façon de dessiner avec la lumière: le «light graff», qui représente un pan important de ce renouveau technologique. Azine, l’un des pionniers de cette pratique, compose des œuvres qui, par des jeux de pochoir, recréent des immeubles et un environnement urbain.

Patrick Suchet, qui peint numériquement avec Picturae 2.0  ou Ron English qui écrit avec des nuages de fumées, lâchés par des avions reliés entre eux grâce a un puissant GPS, le «Cloud tagging», ou Sweza qui se connecte aux réseaux de caméras de surveillance, et permet avec un simple smartphone et une application pour flasher les QR codes de se voir.

Ambiguïté

Mais si la technologie donne une nouvelle dimension et un nouveau souffle au «street art», l’ambiguïté n’a pas disparu, loin de là, sur sa pratique «sauvage» et originelle. En juillet, le New York Times ouvrait un débat acharné autour de la question: quand le graffiti devient-il de l’art? Le responsable de la police de New York venait justement d’annoncer qu’il renforçait les sanctions contre le vandalisme par graffitis. Cette année, deux graffeurs, un allemand et un anglais, qui travaillaient aux Etats-Unis, sont morts, fauchés par des trains.

#StreetArt jusqu’au 1er mars 2015 à Espace de la fondation EDF 6, rue Récamier 75007 Paris. Entrée libre du mardi au dimanche de 12h a 19h (sauf jours fériés)

Un catalogue numérique est disponible gratuitement sur le site de la Fondation EDF www.fondation.edf.com et sur l’App Store.

Anne de Coninck
Anne de Coninck (68 articles)
Journaliste
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