France

Ce qui est inquiétant dans le retour raté de Sarkozy, c'est s'il réussit

Eric Dupin, mis à jour le 06.10.2014 à 14 h 50

Conformisme idéologique, autoritarisme et narcissisme inchangés... La majorité des commentateurs a raison sur le ratage du retour de l'«ex». Ce qui rend d’autant plus inquiétant une éventuelle reconquête inédite de l’Elysée qui l’enivrerait d’un sentiment de revanche, d'autant que la primaire à droite de 2016 ne ressemblera pas à celle de la gauche en 2011.

Nicolas Sarkozy à Lambersart, le 25 septembre 2014. REUTERS/Pascal Rossignol.

Nicolas Sarkozy à Lambersart, le 25 septembre 2014. REUTERS/Pascal Rossignol.

L’immense majorité des commentateurs s’accordent pour considérer que Nicolas Sarkozy a «raté» son retour sur la scène politique. Je ne leur donne pas tort, même s’il m’est ordinairement pénible d’être en phrase avec l’opinion dominante. D’autant plus que je me souviens d’avoir écrit ici-même, et à plusieurs reprises, que l’ancien président demeurait, en dépit de sa montagne de défauts, le meilleur champion pour la droite.

J’avoue donc humblement que la manière dont l'«ex» est revenu dans la foire d’empoigne publique m’a doublement surpris.

Conformisme et autoritarisme

Le conformisme idéologique navrant de son propos est une première source de déception pour l’analyste. Sarkozy répète mécaniquement que le clivage droite-gauche est obsolète mais se révèle incapable de dessiner une ligne qui le transgresse. Son premier discours de meeting, confirmé par son interview au Figaro Magazine, n’égrène que des marqueurs idéologiques profondément ancrés à droite.

Pire, ce positionnement caricatural se formalise par des propositions qui trahissent une étonnante panne d’imagination de la part d’un personnage intuitif qui a su autrefois capter l’air du temps et faire preuve d’une forme de culot intellectuel. Comme un vieil acteur sur le retour, «Sarko II» ressasse déjà ses vieux thèmes et entonne d’anciens tubes. Même ses nouvelles promesses référendaires rappellent un procédé déjà mobilisé en d’autres temps.

Homme d’idées du passé, l’ancien chef de l’Etat prouve aussi –ce qui, là, ne surprendra pas grand monde– qu’il n’a nullement changé au plan personnel. Il a beau prétendre que ses échecs l’ont «mûri», son caractère autoritaire et son narcissisme politique demeurent ce qu’ils étaient du temps de sa splendeur. Son aptitude au dialogue, même avec les médias, demeure très limitée. Sarkozy fait preuve d’une égale condescendance à l’égard de ses concurrents, dont il aura bien «besoin» un jour, et gouverne son entourage sur un mode capricieux qui n’indigne pas seulement la fidèle Nadine Morano.

Tout cela est d’autant plus inquiétant que son éventuelle reconquête de l’Elysée l’enivrerait d’un sentiment de revanche à la hauteur du caractère historiquement inédit d’une telle opération. Son complexe de supériorité et la croyance en son infaillibilité en seraient dramatiquement décuplés.

Le jeu s’ouvre à droite

Ce paquet de défauts, perceptible par chacun, rouvre le champ des possibles à droite. Le net échec de Jean-Pierre Raffarin, sarkozyste tardif, dans sa tentative de prise du «plateau» sénatorial sonne comme un signal d’alarme à l’UMP. Propre sur lui alors que le spectre des «affaires» en tous genres rôde toujours autour de l’ancien président, François Fillon ne peut qu’être encouragé dans sa tentative, même laborieuse, d’aller au bout de son chemin. Sans oublier l’obstiné Xavier Bertrand, qui croit en son étoile plus que tout autre.

Mais c’est sans doute Alain Juppé, dépositaire officiel de l’héritage chiraquien, qui est encore le mieux en situation de profiter des faiblesses manifestées par l’ancien responsable balladurien. Longtemps réputé pour son caractère cassant, l’homme qui se plaisait à rester «droit dans ses bottes» a, semble-t-il, mieux profité des épreuves de la vie politique pour adoucir son tempérament.

Même s’il a commis la maladresse de faire remarquer que la Chine –restée totalitaire– avait coutume d’être dirigée par des Anciens, le maire de Bordeaux, âgé de 69 ans, peut aisément faire figure de «sage» par comparaison avec un Sarkozy toujours menacé d’être gagné par la «fébrilité». La voici qui se propose à son tour (cela ne vous rappelle rien ?) d'«apaiser» notre nerveuse contrée.

Toujours avantage Sarko

En dépit de tous ces arguments, l’insupportable Sarkozy me semble encore, au stade actuel, le mieux placé dans la course à la présidence. Il ne faut pas sous-estimer la souplesse tactique de cet animal politique qui sait réagir à un agenda qui s’impose à lui et tenir des discours calibrés en fonction de la prochaine étape qu’il se propose de franchir.

Son problème est aujourd’hui de reprendre le contrôle de l’UMP et de le transformer en formation à sa dévotion. Cela passe par la tenue d’un discours musclé, droitier et sans originalité (les tirades contre l’immigration) propre à ravir ce public militant. «Sarko» dialoguait significativement avec ce dernier jeudi soir au moment même où Juppé s’adressait «aux Françaises et aux Français» à la télévision...

Si Sarkozy a pris le risque apparent d’annoncer qu’il se soumettrait à une primaire «ouverte» le moment venu, c’est compte sur sa future emprise sur le principal parti d’opposition pour lui donner alors un avantage compétitif majeur. L’affaire n’est pas si mal engagée, même si la concurrence du talentueux Bruno Le Maire et, dans une moindre mesure, de l’original Hervé Mariton, ne s’annonce pas seulement symbolique.

On rétorquera que, toute première secrétaire qu’elle était, Martine Aubry fut battue par François Hollande lors de la primaire socialiste de 2011. Par définition, une élection ouverte aux simples «sympathisants» se joue selon des critères particuliers. L’actuel chef de l’Etat l’avait emporté parce qu’il était considéré, selon une lecture au demeurant un peu naïve des sondages, comme le mieux à même de battre le président sortant détesté par la gauche.

L’argument de la menace FN

Pour 2017, la question qui se posera à l’électorat de droite risque toutefois d’être moins celle de savoir qui peut l’emporter sur le démonétisé Hollande (ou tout autre candidat socialiste de remplacement s’il était hors d’état de se représenter) que de désigner la personnalité la mieux à même d’être qualifiée au second tour face à la menace lepéniste.

C’est ici que, par expérience autant que par tempérament, Sarkozy sera capable de jouer une partition probablement plus efficace que ses concurrents. La ligne clairement libérale de Fillon –les enquêtes d’opinion ne manqueront pas de le rappeler– ne sera pas celle qui donnera les meilleures garanties sur ce point. Quant à Juppé, même s’il est capable de droitiser son propos comme il vient d’ailleurs opportunément de le faire, il incarne une droite ouverte au centre qui laisserait inévitablement plus d’espace au FN.

Ajoutons que la pluralité des candidats de droite opposés à Sarkozy, qui un peu de mal à s’entendre, fera le jeu de l’ancien président. Si 56% des Français se disent défavorables au «retour en politique de Nicolas Sarkozy», celui-ci est approuvé par 84% de sympathisants de l’UMP, ceux-là même qui seraient conviés à une primaire de droite ouverte.

Jeux du cirque politico-médiatique

Nombre d’hommes de droite censés, et dotés d’un peu de mémoire, préféreront sans doute Juppé ou Fillon à Sarkozy. Nul doute qu’un tel raisonnement progressera, dans la période à venir, dans des milieux économiques dirigeants, qui compteront dans la compétition qui s’annonce. Mais la logique des primaires est celle d’une plus large opinion, elle-même aisément impressionnable par les sondages en une sorte de cercle vicieux.

Le précédent socialiste de 2012 prouve de manière éclatante que le vainqueur à ces jeux du cirque politico-médiatique ne garantit en rien sa qualité présidentielle. Ce n’est certes pas Gérard Depardieu qui s’en inquiètera. Ce patriote expatrié se limite à espérer qu’un «grand VRP» comme Sarkozy soit propulsé à l’Elysée. Mais ne faisons pas trop confiance à Nabilla, chiraquienne de la dernière heure, pour lui apporter la contradiction.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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