Sports

L’Arc de Triomphe, monument maudit pour les Japonais

Yannick Cochennec, mis à jour le 04.10.2014 à 10 h 32

Trois chevaux japonais sont au départ du prix de l’Arc de Triomphe. Et 5.000 spectateurs venus du Japon, sans compter les 10 millions de téléspectateurs restés au pays, rêvent de voir enfin leurs couleurs triompher à Longchamp après tant d’échecs.

Des Japonais dans le public du prix de l'Arc de Triomphe, le 6 octobre 2013 à Longchamp. REUTERS/Benoit Tessier

Des Japonais dans le public du prix de l'Arc de Triomphe, le 6 octobre 2013 à Longchamp. REUTERS/Benoit Tessier

Le 93e Prix de l’Arc de Triomphe, qui se court, comme c’est la tradition, en ce premier dimanche d’octobre sur l’hippodrome de Longchamp, ne manque pas d’enjeux. A la fois au niveau du PMU puisque 33 millions d’euros avaient été investis lors de cette journée de gala en 2013, mais aussi sur le champ de course puisqu’il s’agit non seulement de la course de galop la plus prestigieuse au monde, mais aussi de la plus richement dotée de la planète avec une bourse de cinq millions d’euros.

Pour la championne française, Trêve, sacrée en 2013 au terme d’une dernière ligne droite éblouissante et qui remet sa couronne en jeu avant de rejoindre le haras, cette édition 2014 représente également un défi immense: jamais depuis Alleged, en 1977 et 1978, un pur-sang ne s’est imposé deux ans de suite dans ce véritable championnat du monde de vitesse disputé sur 2.400 mètres. 

 

Face à elle, des concurrents de taille, les deux autres Français, Ectot et Avenir Certain, le Britannique Taghrooda, mais aussi trois chevaux japonais (du jamais vu) pour qui les 5.000 spectateurs nippons qui ont fait le déplacement à Paris, la centaine de journalistes japonais accrédités et les 10 millions de téléspectateurs attendus malgré l’heure tardive devant les écrans de Fuji Télévision, chaîne nationale, auront les yeux de Chimène et l’estomac noué.

Just A Way, Gold Ship et Harp Star incarnent à eux trois tous les espoirs d’une nation qui rêve peut-être plus de l’Arc de Triomphe que la France, l’Angleterre ou les émirats.

En effet, depuis 1969, date de la première participation d’un cheval japonais à l’Arc de Triomphe, jamais l’un des 15 partants «samouraïs» ayant concouru ne s’est imposé sur la piste du Bois de Boulogne.

De manière presque cruelle, comme un Poulidor monté sur quatre pattes, le Japon a dû se contenter quatre fois de la deuxième place, en 1999, 2010, 2012 et 2013. En 1999, il a fallu une étoile de la piste française, Montjeu, pour dominer d’un souffle El Condor Pasa. En 2010, Nakayama Festa a subi la dure loi de Workforce. Et ces deux dernières années, le crack Orfèvre, qui a fait depuis ses adieux dans son pays à la scène hippique devant 80.000 spectateurs presque émus aux larmes, a mordu la poussière à son tour en manquant la victoire pour un rien en 2012.

Autre mauvais souvenir pour les Japonais: 2006. Cette année-là, tandis que 6.000 Japonais avaient encore envahi les allées de Longchamp, l’honneur national avait été mis à mal avec Deep Impact, cheval élevé au rang de star du côté de Tokyo, qui avait non seulement terminé 3e malgré son statut d’archi favori, mais, horreur suprême, avait fini déclassé pour un contrôle positif dû à l’absorption d’une substance interdite par le biais d’un spray nasal. Un camouflet vécu comme une petite honte nationale à l’autre bout de l’Asie.

Fumi Tsuruoka, représentant de la Japan Racing Association à Paris, attend la course avec une impatience prudente après tant de déconvenues.

«Au Japon, l’Arc de Triomphe est vraiment perçu comme la course la plus importante au monde, alors naturellement nous voulons la gagner, remarque-t-il. Ce ne serait pas seulement une grande nouvelle pour les amoureux des courses hippiques dans mon pays, mais aussi pour le sport japonais tout entier. Car au Japon, nous considérons que les courses sont un sport qui mérite d’être traité comme toutes les autres disciplines. Oui, il y a de l’argent dans les courses avec les paris, mais n’y en a-t-il pas dans tous les sports?»

Tellement d’argent même que le Japon totalise près de 20 milliards d’euros de chiffres d’affaires dans le milieu des courses hippiques, soit près du double de celui du PMU en France.

«L’argent, aux courses comme ailleurs, est le nerf de la guerre, souligne Christophe Ugnon-Fleury, rédacteur en chef de Paris-Turf. Le Japon est le pays qui génère les enjeux hippiques les plus importants de la planète, les Japonais étant des parieurs quasiment addicts, comme d’ailleurs beaucoup de pays d’Asie. Cependant, les enjeux ont beaucoup baissé au Japon à cause notamment des sites de paris illégaux. Il n’en reste pas moins que les sommes restent élevées et permettent d’offrir des allocations de très haut niveau, d’où un spectacle souvent de qualité au Japon avec de très bons chevaux.»

Chaque week-end, les hippodromes japonais font le plein et accueillent des dizaines de milliers de spectateurs avec une clientèle plus jeune que celle aperçue en France.

Le Japon est arrivé relativement tard sur la scène internationale des courses hippiques à l’instar de la Japan Cup, la plus grande course du pays seulement créée en 1981 (100.000 spectateurs chaque année soit près du double de l’Arc) quand le Prix de l’Arc de Triomphe a vu, lui, le jour en 1920. Depuis, le pays s’est arrogé quelques grandes courses de prestige comme la Melbourne Cup, en Australie, et la Dubaï World Cup, mais le sommet parisien se refuse donc à lui avec obstination.

Olivier Peslier, l’un des plus grands jockeys français de l’histoire avec quatre succès à son actif dans l’Arc de Triomphe, est un habitué des courses au Japon où sa célébrité est bien plus forte qu’elle ne l’est en France. En 2012, lorsqu’il a mené Solemia à la victoire aux dépens d’Orfèvre, il a bien compris qu’il jouait un mauvais tour aux Nippons.

«Le plus grand présent que vous puissiez leur faire, c’est de gagner l’Arc de Triomphe et ce jour-là, je les en ai clairement privé, a-t-il souligné dans les colonnes de The National, quotidien de Dubaï. J’ai bien senti leur colère

Et leur terrible déception comme le montre la vidéo (fabuleuse) de ce groupe de supporters devant leur écran ce jour-là.

 

Au Japon, les courses sont souvent plus rapides qu’en France et donc moins tactiques. Conséquence, le niveau des jockeys est jugé moins élevé qu’en France. Et d’ailleurs, lorsque les jockeys japonais viennent en France, ils ne laissent pas souvent une grosse impression.

«Même la star nippone, Yutaka Take, aussi connue qu’un Zinedine Zidane chez nous, n’a pas vraiment convaincu les spécialistes lors de ses tentatives en France, analyse Christophe Ugnon-Fleury. S’il a un joli style à cheval, il souffre de la comparaison avec les top jockeys français, la référence mondiale dans ce domaine. Dimanche, l’un des problèmes des chevaux japonais, ce sera leurs jockeys.»

En 1999, quand El Condor Pasa avait été cloué au poteau par Montjeu, son jockey, Masayoshi Ebina, avait été jugé responsable de la défaite de son cheval en faisant une grosse faute tactique parce qu’il avait notamment décidé de prendre la tête dès la sortie des boîtes de départ.

 

Cette année, Yuga Kawada sur Harp Star, Yuichi Fukunaga sur Just A Way et Norihiro Yokoyama sur Gold Ship auront donc encore une lourde responsabilité sur leurs épaules dans l’antre de Longchamp qu’ils ne connaissent pas vraiment.

Ce 5 octobre, Harp Star, pouliche de trois ans, sera peut-être regardée avec plus de tendresse que ses deux compatriotes au Japon car elle est la fille du maudit Deep Impact. Huit ans plus tard, vengera-t-elle papa à Longchamp, dimanche vers 16h30, pour faire son entrée dans l’histoire du sport japonais?

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (575 articles)
Journaliste
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